The­re­sa May face au scé­na­rio ca­tas­trophe

Le Devoir - - PORTADA - CHRIS­TIAN RIOUX À LONDRES

Dans un ef­fort de der­nière mi­nute afin de faire adop­ter mar­di l’ac­cord qu’elle a né­go­cié avec Bruxelles sur la sor­tie du Royaume-Uni de l’Union eu­ro­péenne, la pre­mière mi­nistre bri­tan­nique, The­re­sa May, a dit que son re­jet se­rait « une rup­ture de confiance ca­tas­tro­phique et im­par­don­nable en notre dé­mo­cra­tie ». À deux jours du vote fa­ti­dique qu’elle a peu de chances de rem­por­ter, The­re­sa May veut mettre les fron­deurs de son par­ti au pied du mur en af­fir­mant que, si son ac­cord n’est pas adop­té, il pour­rait ne ja­mais y avoir de Brexit.

Un scé­na­rio confor­té di­manche par les ré­vé­la­tions du Times se­lon les­quelles un groupe de dé­pu­tés conser­va­teurs et tra­vaillistes s’ap­prê­te­rait, si­tôt l’ac­cord re­je­té, à pro­po­ser une so­lu­tion des­ti­née à évi­ter à tout prix une sor­tie uni­la­té­rale de l’Union. Quitte à re­por­ter la date de sor­tie, pré­vue le 29 mars pro­chain, ou même à sus­pendre la de­mande de re­trait en ver­tu de l’ar­ticle 50 de l’Union eu­ro­péenne. Se­lon le Te­le­graph, des mi­nistres im­por­tants se­raient même prêts à dis­cu­ter avec les tra­vaillistes d’un ac­cord qui main­tien­drait une union doua­nière avec le con­tinent à l’exemple du mo­dèle nor­vé­gien.

Cher­chant déses­pé­ré­ment une voie de sor­tie, la pre­mière mi­nistre a même ten­té de­puis deux jours une ou­ver­ture à gauche au­près des syn­di­cats en pro­po­sant des ga­ran­ties pro­té­geant les droits des tra­vailleurs. Ce­la pour­rait lui va­loir mar­di le sou­tien de cer­tains dé­pu­tés tra­vaillistes. Mais peu croient qu’ils se­ront suf­fi­sam­ment nom­breux pour com­pen­ser les fron­deurs conser­va­teurs, dont bon nombre ne craignent plus une sor­tie uni­la­té­rale. Sans comp­ter les unio­nistes du DUP qui re­fusent de voir l’Ir­lande du Nord res­ter dans le mar­ché eu­ro­péen et trai­tée dif­fé­rem­ment du reste du Royaume-Uni en at­ten­dant un ac­cord qui pour­rait ne ja­mais ve­nir.

Une mo­tion de cen­sure si­gnée Cor­byn

Pen­dant ce temps, le chef tra­vailliste, Je­re­my Cor­byn, a confir­mé que, si l’ac­cord était re­je­té, il dé­po­se­rait une mo­tion de cen­sure. « L’ac­cord de The­re­sa May est un mau­vais ac­cord », dit-il. Mais « pour sor­tir du cul-de-sac de cet ac­cord bâ­clé, l’élec­tion gé­né­rale de­meure la so­lu­tion la plus pra­tique et la plus dé­mo­cra­tique », a-t-il dé­cla­ré à Wa­ke­field, dans le York­shire à 300 ki­lo­mètres de Londres.

Ceux qui at­ten­daient une lé­gère in­flexion du lea­der tra­vailliste en fa­veur d’un se­cond ré­fé­ren­dum au­ront été dé­çus. Pas un mot pour sou­te­nir cette so­lu­tion plé­bis­ci­tée par les an­ciens

pre­miers mi­nistres To­ny Blair et John Ma­jor. Il faut dire que Shef­field n’était peut-être pas l’en­droit idéal pour an­non­cer une telle dé­ci­sion. Dans cet an­cien bas­tion de la si­dé­rur­gie où sont ar­ri­vés 10 000 Po­lo­nais en moins de 10 ans, les élec­teurs ont vo­té à 66,4 % pour le Brexit.

« Le jour où Cor­byn se pro­non­ce­ra en fa­veur d’un se­cond ré­fé­ren­dum, il si­gne­ra son ar­rêt de mort, dit le po­li­to­logue Sta­this Kou­ve­la­kis, qui en­seigne au King’s Col­lege de Londres. Ce se­ra per­çu comme une tra­hi­son de la vo­lon­té po­pu­laire. Ce jour-là, le lea­der tra­vailliste risque de mé­con­ten­ter le tiers de son élec­to­rat. Son élec­to­rat le plus ou­vrier. »

Comme la plu­part des par­tis so­ciaux­dé­mo­crates eu­ro­péens, le Par­ti tra­vailliste est au­jourd’hui sur­tout pré­sent dans les grandes villes qui pro­fitent de la mon­dia­li­sa­tion, ex­plique M. Kou­ve­la­kis. Le maire tra­vailliste de Londres, Sa­diq Khan, d’ailleurs chaud par­ti­san d’un se­cond ré­fé­ren­dum, est le sym­bole de ces nou­velles élites tra­vaillistes très fa­vo­rables à l’Eu­rope. Mais une par­tie des sou­tiens du par­ti reste concen­trée dans ces an­ciennes ré­gions ou­vrières qui ont mas­si­ve­ment vo­té pour le Brexit. Peut-être parce que, à l’ex­cep­tion de la brève ex­pé­rience de UKIP et contrai­re­ment à ce qui se passe sur le con­tinent, au­cun par­ti po­pu­liste n’est en­core par­ve­nu à s’im­po­ser du­ra­ble­ment en Grande-Bre­tagne.

Un pays cou­pé en deux

Com­bien de temps Cor­byn ré­sis­te­ra-til à son propre par­ti ? Se­lon un son­dage YouGov, sept membres sur dix sont fa­vo­rables à un se­cond ré­fé­ren­dum. Une so­lu­tion dé­fen­due sur toutes les tri­bunes par l’an­cien pre­mier mi­nistre To­ny Blair. «N’ou­bliez pas que Blair est l’un des hommes po­li­tiques les plus dé­tes­tés de l’his­toire du Royaume-Uni, dit M. Kou­ve­la­kis. Lors de la pu­bli­ca­tion de ses mé­moires, il avait dû an­nu­ler sa tour­née de si­gna­tures à cause des ma­ni­fes­ta­tions. »

Il faut dire que Cor­byn lui-même n’a ja­mais été très fa­vo­rable à l’Union eu­ro­péenne. Mi­li­tant d’ex­trême gauche, il avait vo­té contre l’adhé­sion au Mar­ché com­mun en 1975 et contre le trai­té de Maas­tricht en 1993. Il n’est pas né­ces­saire d’être un ex­pert pour com­prendre que son pro­gramme d’in­ves­tis­se­ments mas­sifs dans les ser­vices pu­blics n’a rien pour sé­duire Bruxelles.

«De toute fa­çon, rien ne ga­ran­tit qu’un nou­veau ré­fé­ren­dum ne pro­dui­rait pas le même ré­sul­tat que le pre­mier », dit l’his­to­rien Ross McKib­bin, qui en­seigne au St John’s Col­lege d’Ox­ford. Certes, les son­dages donnent main­te­nant une avance aux par­ti­sans du «Remain» (54%). Mais, les en­quêtes ne di­saient-elles pas exac­te­ment la même chose avant la cam­pagne ré­fé­ren­daire de 2016? Se­lon l’ex­pert John Cur­tice, 87% des élec­teurs qui ont vo­té Leave en 2016 n’ont pas chan­gé d’opi­nion. Et il en va de même de 90% de ceux qui ont vo­té Remain. Se­lon lui, les lé­gers chan­ge­ments que si­gnalent les son­dages se­raient prin­ci­pa­le­ment dus aux ré­ponses des élec­teurs qui n’au­raient pas vo­té lors du pre­mier ré­fé­ren­dum. Reste en­fin cette ques­tion: que vau­drait un se­cond ré­fé­ren­dum dans le­quel le Remain l’em­por­te­rait par la même marge que le Leave en 2016 ?

À Londres, on est convain­cu qu’à moins d’un im­pré­vu, Je­re­my Cor­byn a toutes les chances de perdre le vote de confiance qu’il s’ap­prête à ré­cla­mer cette se­maine. Les dix dé­pu­tés nord-ir­lan­dais du DUP, de qui dé­pend la courte ma­jo­ri­té de The­re­sa May, ne veulent peut-être rien sa­voir de son ac­cord, mais ils n’ont pas l’in­ten­tion de la faire tom­ber. « Le pro­blème pour Cor­byn, dit M. Kou­ve­la­kis, c’est que l’es­ta­blish­ment bri­tan­nique a en­core plus peur de voir un gau­chiste en­trer à Dow­ning Street que de voir le pays se di­ri­ger sans ac­cord vers une sor­tie de l’Union eu­ro­péenne. »

Si les échanges se pour­suivent entre la pre­mière mi­nistre et le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, Jean-Claude Jun­cker, afin d’ap­por­ter «des pré­ci­sions » à l’ac­cord, per­sonne ne s’at­tend à Londres à de nou­velles conces­sions d’ici mar­di. « Dans le contexte de crise que connaît l’Union, Bruxelles a trop peur que chaque nou­velle conces­sion soit aus­si­tôt ré­cla­mée par les autres pays », dit le po­li­to­logue Si­mon Grif­fith, de la Lon­don Uni­ver­si­ty.

Une fois la mo­tion de cen­sure du chef de l’op­po­si­tion re­je­tée, les pres­sions se­ront très fortes sur ses épaules pour qu’il se pro­nonce pour un se­cond ré­fé­ren­dum. L’in­fluent jour­nal de gauche The Ob­ser­ver le pres­sait d’ailleurs di­manche de s’en­ga­ger dans cette voie s’il vou­lait évi­ter la « tra­gé­die » d’une sor­tie sans ac­cord.

« Chez les élec­teurs tra­vaillistes qui ont vo­té pour le Brexit, dit M. Kou­ve­la­kis, ce se­rait per­çu comme une tra­hi­son. Un geste qui, à terme, don­ne­rait rai­son aux po­pu­listes et leur ou­vri­rait la porte toute grande. »

OLI SCARFF AGENCE FRANCE-PRESSE

Je­re­my Cor­byn

JACK TAY­LOR AGENCE FRANCE-PRESSE

The­re­sa May

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