Com­prendre le Qué­bec à tra­vers son cinéma

La pas­sion d’Au­gus­tine pré­sen­té à des étu­diants en fran­ci­sa­tion

Le Devoir - - LA UNE - MAGDALINE BOUTROS

La scène est in­fi­ni­ment intime. Les mou­ve­ments sont lents et graves, em­plis de pu­deur pour cer­taines. Pour d’autres, le geste est plus bru­tal, pro­di­gieu­se­ment li­bé­ra­teur. En pleine Ré­vo­lu­tion tran­quille, les re­li­gieuses d’un pe­tit couvent blot­ti le long du Ri­che­lieu en­lèvent, dans un geste sans ap­pel, leur voile. « La scène du dé­voi­le­ment, c’est la scène clé du film, celle qui donne un sens à l’his­toire », ex­plique Léa Pool, réa­li­sa­trice du long mé­trage La pas­sion d’Au­gus­tine. Dé­jà, le mo­ment est poignant, im­men­sé­ment évo­ca­teur. Mais vue par un au­di­toire com­po­sé de nou­veaux ar­ri­vants, en plein dé­bat sur la laï­ci­té de l’État et le port de signes re­li­gieux, la scène prend une tout autre teinte.

« On voit dans le film que ça ne change rien. Elles de­meurent pa­reilles dans leur coeur, ce sont tou­jours les mêmes per­sonnes », se risque une étu­diante en fran­ci­sa­tion, dans un fran­çais hé­si­tant, mais mé­lo­dieux.

« Leur voile fai­sait par­tie de leur iden­ti­té. L’ôter, c’est un geste très dif­fi­cile à réa­li­ser, ré­pond Léa Pool, dans un mo­ment cro­qué dans une salle de pro­jec­tion de la Grande Bi­blio­thèque de Mon­tréal, ven­dre­di der­nier. On de­vrait sû­re­ment en te­nir un peu plus compte au­jourd’hui. »

« Le film nous donne un très bon com­men­ce­ment pour com­prendre la culture d’ici », ajoute un autre étu­diant, fai­sant écho à la rai­son d’être de cette pro­jec­tion.

Pour une troi­sième an­née de suite, l’or­ga­nisme Qué­bec Cinéma, en par­te­na­riat avec Bi­blio­thèque et Ar­chives na­tio­nales du Qué­bec (BAnQ), pré­sente un éven­tail de films qué­bé­cois à de nou­veaux ar­ri­vants. Bon an mal an, ce sont quelque 600 étu­diants en fran­ci­sa­tion qui se voient ain­si of­frir une porte d’en­trée pour mieux com­prendre leur peuple d’ac­cueil.

« Le cinéma, c’est la culture, c’est la langue, c’est le contexte his­to­rique, ce sont les codes so­ciaux. Les films disent tout, ou presque, sur la culture qué­bé­coise », fait va­loir My­riam D’Ar­cy, di­rec­trice des Ren­dez-vous Qué­bec Cinéma. « Le cinéma, c’est un lan­gage uni­ver­sel, ac­ces­sible », sou­ligne pour sa part Hé­lène Du­buc, chef de ser­vice musique et films à BAnQ.

Pour les be­soins de la cause, les films — vus ici au­tant comme un « ou­til pé­da­go­gique » que comme un « vec­teur de co­hé­sion so­ciale» — sont pré­sen­tés avec des sous-titres en fran­çais. Et la sé­lec­tion des films est loin d’être lais­sée au ha­sard.

Des ta­bleaux his­to­riques, comme La pas­sion d’Au­gus­tine ou Cor­bo, de Ma­thieu De­nis, des films sur des per­son­nages mar­quants, comme Louis Cyr: L’homme le plus fort du monde, de Da­niel

Roby, ou La Bol­duc, de Fran­çois Bou­vier, sans ou­blier des co­mé­dies bien d’ici, comme Bon Cop, Bad Cop, d’Érik Ca­nuel, ou Les Boys, de Louis Saia, sont pro­po­sés à ces yeux avides d’en ap­prendre plus sur la culture qué­bé­coise.

Et en prime, les nou­veaux ar­ri­vants ont la pos­si­bi­li­té d’échan­ger après la pro­jec­tion avec le réa­li­sa­teur ou la réa­li­sa­trice du film, ac­com­pa­gnés par­fois d’un ac­teur ou une ac­trice.

Ré­vo­lu­tion tran­quille

Ven­dre­di, la dis­cus­sion avec Léa Pool os­cil­lait entre des ques­tions très tech­niques — sur le bud­get du film ou en­core les lieux de tour­nage — et des consi­dé­ra­tions plus in­trin­sè­que­ment liées aux spé­ci­fi­ci­tés qué­bé­coises.

Cam­pée en pleine Ré­vo­lu­tion tran­quille, La pas­sion d’Au­gus­tine (2015) met en scène les der­niers mo­ments vé­cus dans un pe­tit couvent ca­tho­lique, où une re­li­gieuse a consa­cré sa vie à trans­mettre sa pas­sion de la musique à ses élèves.

Au mi­lieu de la perte de vi­tesse de la re­li­gion ca­tho­lique et du dé­bat en­tou­rant la sé­cu­la­ri­sa­tion du sys­tème d’édu­ca­tion émane, avec force, la puis­sance, sal­va­trice et éman­ci­pa­trice, de la musique. Le tout lo­gé dans la blan­cheur et la froi­deur hi­ver­nale, si in­trin­sè­que­ment liées à ce que nous sommes.

« On a vu beau­coup de neige et on a res­sen­ti beau­coup de froid», a no­té Za­rin Ah­ma­di­nia, une jeune Ira­nienne éta­blie au Qué­bec de­puis trois ans. « Mais quand les re­li­gieuses ont chan­gé leurs vê­te­ments [se sont dé­voi­lées], les sai­sons [en toile de fond] ont chan­gé. »

« Oui, tout à fait, a ré­pon­du Léa Pool, ra­vie de consta­ter que cette sub­ti­li­té avait été re­mar­quée. C’est pour sym­bo­li­ser le dé­gel d’une so­cié­té qui était fi­gée dans le temps. »

« J’es­père que ça va se pas­ser dans d’autres pays ! », a lan­cé Za­rin, dont les pro­pos ont été ac­cueillis par les rires de ses confrères et consoeurs.

C’est dire comme ce film, cal­qué sur l’his­toire qué­bé­coise, a trou­vé une ré­so­nance dans ce pu­blic pro­ve­nant au­tant d’Ur­kraine ou du Bré­sil que du Ve­ne­zue­la, et de tant d’autres pays. Plu­sieurs avaient d’ailleurs les yeux rou­gis après la pro­jec­tion.

« Oui, il y en a qui pleu­raient. Ça les a beau­coup tou­chés », a sou­li­gné Ami­na Ben­rha­zi, l’en­sei­gnante qui ac­com­pa­gnait le groupe ven­dre­di.

Le film a fait vi­brer bien des cordes sen­sibles. Et pour s’as­su­rer que ces néo-Qué­bé­cois ont sai­si avec acui­té toute la por­tée du film, Ami­na Ben­rha­zi re­vien­dra avec eux sur cer­tains thèmes à l’oc­ca­sion d’une dis­cus­sion en classe cette se­maine.

«On va avoir un dé­bat sur le film pour ap­pro­fon­dir ce qu’est la Ré­vo­lu­tion tran­quille, pour mieux com­prendre le rap­port des Qué­bé­cois à la re­li­gion et le fonc­tion­ne­ment du sys­tème édu­ca­tif », ex­plique celle qui anime de­puis 17 ans des ate­liers de fran­ci­sa­tion. Pa­ral­lè­le­ment aux cours de fran­çais, ces ate­liers visent à fa­ci­li­ter le pro­ces­sus d’in­té­gra­tion cultu­relle, so­ciale et éco­no­mique des nou­veaux ar­ri­vants.

« C’est la pre­mière fois que je par­ti­cipe à une telle pro­jec­tion, a sou­li­gné Léa Pool après la séance de ques­tions­ré­ponses. Je trouve ça ex­trê­me­ment in­té­res­sant de voir leur re­gard, sur­tout pour un film comme ce­lui-là. »

Le pro­gramme semble éga­le­ment avoir pro­duit l’ef­fet es­comp­té au­près des étu­diants. Pour la vaste ma­jo­ri­té, il s’agis­sait de leur pre­mier contact avec la ci­né­ma­to­gra­phie qué­bé­coise.

« C’est sûr que je vais es­sayer de re­gar­der plus de films en fran­çais, faits au Qué­bec », a lan­cé Bla­di­mir Nel­son Arce Mar­cos, ve­nu du Pé­rou il y a un peu moins de deux ans. Quant à Lau­ra Zupata, une Co­lom­bienne fraî­che­ment ar­ri­vée à Mon­tréal il y a cinq mois, elle es­time au­jourd’hui sai­sir un peu mieux sa so­cié­té d’ac­cueil. «Je com­prends plus main­te­nant pour­quoi il y a ces [dé­bats] po­li­tiques au Qué­bec. »

Je com­prends plus main­te­nant pour­quoi il y a ces [dé­bats] » po­li­tiques au Qué­bec LAU­RA ZUPATA

FILMS SÉ­VILLE

Une scène de La pas­sion d’Au­gus­tine, de Léa Pool

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