Des par­rains s’ar­rachent les places pour « leurs » ré­fu­giés

Plu­sieurs pas­se­ront une nuit ou deux à faire la file de­vant le mi­nis­tère de l’Im­mi­gra­tion afin de dé­po­ser le dos­sier de leurs pro­té­gés

Le Devoir - - LA UNE - LI­SA-MA­RIE GER­VAIS

À quelques jours de la ré­ou­ver­ture du pro­gramme de par­rai­nage col­lec­tif, des Qué­bé­cois s’ap­prê­tant à dé­po­ser des dos­siers pour par­rai­ner des ré­fu­giés craignent une co­hue bien pire que la pré­cé­dente de­vant les bu­reaux du mi­nis­tère qué­bé­cois de l’Im­mi­gra­tion.

Alors qu’il n’y a tou­jours que très peu de places, ils se­ront nom­breux cette fin de se­maine à cam­per de­hors en plein hi­ver pour es­pé­rer être par­mi les pre­miers à pou­voir dé­po­ser leurs dos­siers de par­rai­nage dès l’ou­ver­ture lun­di ma­tin des bu­reaux mont­réa­lais.

À ce­la s’ajoute un far­deau fi­nan­cier pour les par­rains qui, pour res­pec­ter l’exi­gence du mi­nis­tère, doivent faire li­vrer leurs dos­siers par des mes­sa­gers qui de­mandent dé­sor­mais jus­qu’à 450 $ la course.

« Je pen­sais ar­ri­ver di­manche en soi­rée et pas­ser la nuit de­hors de­vant les bu­reaux du mi­nis­tère, mais j’ai dû re­voir com­plè­te­ment mon plan de match », a dé­cla­ré Ma­non Le­roux, qui a mis beau­coup d’éner­gie à pré­pa­rer sa de­mande pour par­rai­ner des ré­fu­giés sy­riens. Syl­vain Thi­bault et ses amis ne pren­dront au­cun risque : ils ar­ri­ve­ront dès sa­me­di et ont même loué une ca­mion­nette pour faire la file à tour de rôle. Ils sont prêts à tout pour dé­po­ser leurs quatre dos­siers de par­rai­nage vi­sant un père de fa­mille con­go­lais et ses sept enfants et deux or­phe­lins dont il prend soin. « On a cher­ché à louer un Win­ne­ba­go mais, fi­na­le­ment, on a trou­vé une ca­mion­nette qu’on va sta­tion­ner pas loin pour se ré­chauf­fer », a dit M. Thi­bault, qui s’oc­cu­pait, jus­qu’à

tout ré­cem­ment, du par­rai­nage pri­vé au sein de la Table de concer­ta­tion des or­ga­nismes au ser­vice des ré­fu­giés et des im­mi­grants (TCRI).

Vic­time de son suc­cès — des mil­liers de de­mandes pour par­rai­ner des Sy­riens avaient été dé­po­sées au Qué­bec en 2016 et en 2017 —, le pro­gramme de par­rai­nage col­lec­tif avait été sus­pen­du 18 mois, avant de re­dé­mar­rer en sep­tembre 2018, li­mi­tant cette fois les de­mandes à 750, dont 300 étaient ré­ser­vées aux or­ga­nismes en région et à peine 100 à des par­ti­cu­liers par­rai­nant des groupes de «deux à cinq per­sonnes phy­siques ».

Des mes­sa­gers à 450 $

Lors du der­nier ap­pel d’offres en 2018, Catherine Bel­laz­zi avait pas­sé la nuit sur une chaise de­vant le mi­nis­tère de l’Im­mi­gra­tion pour dé­po­ser sa de­mande de par­rai­nage. Elle se rap­pelle avoir payé 85 $ le mes­sa­ger qui était ve­nu la re­layer vers 7h du ma­tin pour dé­po­ser sa de­mande comme l’exi­geait le mi­nis­tère.

Cette fois, cer­taines com­pa­gnies de mes­sa­gers re­fusent car­ré­ment de se li­vrer à ce ma­nège, tan­dis que d’autres exigent jus­qu’à cinq fois le prix pour pas­ser la nuit à at­tendre. « J’ai ap­pe­lé un cour­sier pour qu’il vienne prendre ma place dans la file le ma­tin du dé­pôt. Il m’a de­man­dé 450 $. J’ai un ami consul­tant en im­mi­gra­tion qui doit payer 3500 $ en frais de cour­sier », a ra­con­té Syl­vain Thi­bault, qui dé­nonce la mé­thode adop­tée par le mi­nis­tère. « C’est ri­di­cule ! Entre moi qui dé­pose un dos­sier ou un cour­sier, je ne vois pas la dif­fé­rence. C’est du gas­pillage qui fait qu’on au­ra moins de sous à consa­crer à nos ré­fu­giés. Et évi­dem­ment, les cour­siers font de l’ar­gent sur notre dos. Al­ler por­ter une lettre, ça ne coûte pas 450 $. »

Res­pon­sable des par­rai­nages col­lec­tifs à la TCRI, Neal San­ta­ma­ria craint que cette fa­çon de pro­cé­der im­po­sée par le mi­nis­tère ne conduise à des abus. « Li­mi­ter à 100 les dos­siers ac­cep­tés, alors qu’au moins dix fois plus de gens veulent par­rai­ner, ouvre la porte à des per­sonnes mal in­ten­tion­nées qui de­man­de­ront beau­coup d’ar­gent aux par­rains pour ga­ran­tir la li­vrai­son. »

In­ter­ro­gé par Le De­voir, le mi­nis­tère de l’Im­mi­gra­tion a dit avoir mis en place ce sys­tème « par sou­ci d’équi­té », pour ne pas désa­van­ta­ger les per­sonnes ou les or­ga­nismes si­tués en région. Sans don­ner de dé­tails, il dit avoir pris les me­sures né­ces­saires pour que le pro­ces­sus de ré­cep­tion «soit plus fluide que l’an der­nier ».

Un dé­pôt stres­sant

Ma­non Le­roux, qui a dé­jà par­rai­né avec suc­cès Bi­daa et Mah­moud, un couple de Sy­riens ar­ri­vé au Qué­bec avec sa fillette en 2018, ten­te­ra cette fois de par­rai­ner la mère de Bi­daa et son frère ain­si que ses deux soeurs. Celle qui a créé un groupe Fa­ce­book pour que les fa­milles par­rai­nant des ré­fu­giés sy­riens puissent s’en­trai­der dé­plore tout le stress et le cli­mat de com­pé­ti­tion qui règne dé­sor­mais. « Se re­trou­ver une cen­taine dans la rue à jouer du coude pour pou­voir dé­po­ser notre dos­sier, ça crée une com­pé­ti­tion qui est contraire au geste qu’on pose, dit-elle. C’est presque de­ve­nu une ques­tion de vie ou de mort que de réus­sir à dé­po­ser un dos­sier. Il n’y a mal­heu­reu­se­ment pas de so­li­da­ri­té pos­sible. »

Pour Neal San­ta­ma­ria, le pro­blème ré­side dans le seuil « ri­di­cu­le­ment bas » de dos­siers ac­cep­tés, qui crée une pres­sion sur les par­rains sur qui re­pose la res­pon­sa­bi­li­té de faire ve­nir des fa­milles «ex­trê­me­ment vul­né­rables». Se­lon lui, le mi­nis­tère n’a pas ap­por­té

On di­rait que le gou­ver­ne­ment ne com­prend pas ce que ça re­pré­sente, le par­rai­nage pri­vé, et à quel point c’est la meilleure fa­çon » d’in­té­grer des gens MA­NON LE­ROUX

sa contri­bu­tion. «Ça fait au moins deux mois que j’ap­pelle au mi­nis­tère presque toutes les se­maines pour leur de­man­der de se pré­pa­rer à ce qui s’en vient, a-t-il dit. Ç’au­rait été tel­le­ment plus simple d’ou­vrir les lo­caux du MIFI pen­dant la fin de se­maine ou de faire une en­trée par ordre al­pha­bé­tique. »

Ma­non Le­roux trouve « ab­surde » et « triste » que le pro­gramme de par­rai­nage col­lec­tif, l’un des plus ad­mi­rés dans le monde, soit dé­sor­mais aus­si res­tric­tif. « On di­rait que le gou­ver­ne­ment ne com­prend pas ce que ça re­pré­sente, le par­rai­nage pri­vé, et à quel point c’est la meilleure fa­çon d’in­té­grer des gens », dit-elle, en van­tant les mé­rites de la réuni­fi­ca­tion fa­mi­liale qu’elle réa­lise à tra­vers son deuxième par­rai­nage. « Je vois à quel point la ca­pa­ci­té d’in­té­gra­tion et la qua­li­té de vie ici de Bei­da et Mah­moud dé­pendent de ce qui va ar­ri­ver à leur fa­mille, qui, elle, vit des dif­fi­cul­tés à l’étran­ger. »

Le mi­nis­tère a dit ac­cep­ter un peu plus de 750 de­mandes, au cas où cer­taines se­raient re­fu­sées ou ju­gées ir­re­ce­vables. Mais il a confir­mé au De­voir que le pla­fond de 750 de­mandes n’a pas été at­teint pour la pé­riode du 17 sep­tembre 2018 au 1er fé­vrier 2019, 670 de­mandes seule­ment ayant été re­çues.

Le mi­nistre de l’Im­mi­gra­tion, Si­mon Jo­lin-Ba­rette, n’en­tend pas re­voir à la hausse les quo­tas. L’im­po­si­tion d’un pla­fond an­nuel est né­ces­saire compte te­nu du grand in­ven­taire de dos­siers en trai­te­ment au ni­veau fé­dé­ral, a in­di­qué son ca­bi­net.

MA­RIE-FRANCE COALLIER LE DE­VOIR

Ma­non Le­roux tient une pho­to sur la­quelle on la voit avec Bi­daa et sa fille Me­ral, 6 ans, une fa­mille de re­fu­giés qu'elle a par­rai­née. Mme Le­roux s’ap­prête à dé­po­ser une autre de­mande de par­rai­nage pour des ré­fu­giés sy­riens.

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