La mo­bi­li­sa­tion s’es­souffle

Le pre­mier mi­nistre Édouard Phi­lippe pro­pose un com­pro­mis aux al­lures de « trêve élec­to­rale »

Le Devoir - - LA UNE - CH­RIS­TIAN RIOUX

« Il ré­gnait ce ma­tin à Pa­ris comme une douce at­mo­sphère de len­de­main de grève. » C’est le chro­ni­queur Phi­lippe Tes­son qui pro­non­çait ces mots sur les ondes de Ra­dio Clas­sique mar­di ma­tin. Alors que les syn­di­cats les plus ré­cal­ci­trants, la Con­fé­dé­ra­tion gé­né­rale du tra­vail (CGT) et Force ou­vrière (FO), lan­çaient une ul­time mo­bi­li­sa­tion de­vant s’étendre jus­qu’à jeu­di, les signes d’un es­souf­fle­ment du mou­ve­ment étaient pal­pables.

À Pa­ris, à peine quelques mil­liers de per­sonnes ont dé­fi­lé de l’École mi­li­taire à la rue du Bac. De­puis lun­di, les Pa­ri­siens ont re­trou­vé des trans­ports pu­blics presque nor­maux même si cer­tains mé­tros ne cir­culent qu’aux heures de pointe. Certes, les trains ré­gio­naux de­meurent plus per­tur­bés, mais 80 % des TGV cir­culent. Mar­di, à peine 6 % des em­ployés de la SNCF étaient en grève. Au dé­but de la grève, le 5 dé­cembre, ils étaient 55,6%. Si les ports de Dun­kerque, du Havre, de Rouen, de Nantes–Saint-Na­zaire, de La Ro­chelle, de Bor­deaux et de Mar­seille ont été

blo­qués, chez les en­sei­gnants le taux de gré­vistes était d’à peine 4,29 %.

Cer­tains syn­di­ca­listes évoquent la pos­si­bi­li­té d’une grève per­lée qui s’éti­re­rait jus­qu’à la mi-fé­vrier et où les plus mi­li­tants al­ter­ne­raient les jour­nées tra­vaillées avec les jour­nées de grève. Mais d’autres n’hé­sitent pas à pré­voir un qua­si-ré­ta­blis­se­ment des trans­ports dès le week-end pro­chain. Il faut dire qu’après avoir bat­tu un re­cord de lon­gé­vi­té qui re­monte à 1986, les gré­vistes n’ont souvent plus les moyens de faire la grève. Ce qui n’a pas em­pê­ché cer­tains membres de syn­di­cats ré­for­mistes, comme ceux de l’UN­SA (RATP), de déso­béir à leurs exé­cu­tifs syn­di­caux en ap­pe­lant à la pour­suite du mou­ve­ment.

Cas­ser l’uni­té syn­di­cale

De­puis quelques jours, le gou­ver­ne­ment a mul­ti­plié les an­nonces des­ti­nées à cas­ser l’uni­té des syn­di­cats. Lun­di, il a mis un de­mi-mil­liard d’eu­ros sur la table afin d’aug­men­ter les sa­laires des en­sei­gnants dès l’an pro­chain. Ces aug­men­ta­tions visent à com­pen­ser les pertes qu’ils su­bi­ront au mo­ment de leur re­traite à cause du nou­veau mode de cal­cul ba­sé sur l’en­semble des an­nées tra­vaillées plu­tôt que sur les 25 der­nières.

Mais, si l’uni­té syn­di­cale est au­jourd’hui com­pro­mise, c’est d’abord parce que le pre­mier mi­nistre, Édouard Phi­lippe, a an­non­cé le « re­trait pro­vi­soire » de l’âge pi­vot de dé­part à la re­traite fixé à 64 ans. « Une vic­toire pour la CFDT ! » a aus­si­tôt écrit sur Twit­ter le pa­tron de cette der­nière, Laurent Ber­ger. D’ailleurs, la cen­trale ré­for­miste n’a pas ap­pe­lé à la grève cette se­maine. Ce re­port de l’âge pi­vot était des­ti­né à équi­li­brer les comptes du ré­gime à l’ho­ri­zon de 2027. Les dis­cus­sions sont donc re­por­tées à une confé­rence de fi­nan­ce­ment char­gée d’exa­mi­ner d’autres moyens d’équi­li­brer les comptes d’ici le mois d’avril.

À la CGT, on qua­li­fie ces né­go­cia­tions d’« en­fu­mage » et de « piège ». Il faut dire que le gou­ver­ne­ment leur a fixé des li­mites strictes. Les so­lu­tions dé­ga­gées ne pour­ront ni ré­duire le mon­tant des re­traites ni aug­men­ter les coûts du tra­vail, donc les co­ti­sa­tions pa­tro­nales. Nombre d’ana­lystes et de spé­cia­listes du su­jet ne voient pas comment on pour­ra s’en sor­tir au­tre­ment qu’en re­por­tant l’âge de dé­part à la re­traite, comme ce­la a d’ailleurs été fait dans la plu­part des pays eu­ro­péens.

D’au­cuns re­prochent d’ailleurs au gou­ver­ne­ment d’avoir lui-même contri­bué à gon­fler ce dé­fi­cit par les nom­breuses conces­sions faites de­puis cinq se­maines à plu­sieurs pro­fes­sions : en­sei­gnants, po­li­ciers, mi­li­taires, ma­rins-pê­cheurs, rou­tiers, pi­lotes de ligne et même dan­seurs de l’opé­ra. « Si un dé­fi­cit s’an­nonce bel et bien à l’ho­ri­zon 2025, écrit le chro­ni­queur du ma­ga­zine L’Obs Pas­cal Ri­ché, c’est uni­que­ment parce que le pou­voir a ro­gné les re­cettes, au gré de ses ré­formes […]. En bonne lo­gique, de telles baisses de fi­nan­ce­ment de­vraient être com­pen­sées par de nou­velles re­cettes. Mais cette bonne lo­gique est sa­cri­lège. »

Trêve élec­to­rale ?

Le re­trait de l’âge pi­vot a fait hur­ler la droite du par­ti Les Ré­pu­bli­cains, qui es­time qu’« il n’y a plus de ré­forme », se­lon les mots du pré­sident du Sé­nat, Gé­rard Lar­cher. Mar­di ma­tin, le mi­nistre de l’Éco­no­mie, Bru­no Le Maire, a dé­non­cé «le jus­qu’au-bou­tisme» et ap­pe­lé à sor­tir de la crise ac­tuelle par le haut. Au contraire, la pré­si­dente du Ras­sem­ble­ment na­tio­nal, Ma­rine Le Pen, in­vite les gré­vistes à pour­suivre le mou­ve­ment, qua­li­fiant au pas­sage les syn­di­cats ré­for­mistes d’« idiots utiles du ma­cro­nisme ».

En fé­vrier, les par­le­men­taires se­ront donc in­vi­tés à exa­mi­ner un pro­jet de loi pro­po­sant un ré­gime de re­traites dit « par points », mais dont per­sonne ne sau­ra s’il se­ra dé­fi­ci­taire ou pas. Pour la plu­part des ob­ser­va­teurs, cette trêve est aus­si mo­ti­vée par l’ap­proche des élec­tions municipale­s qui se tien­dront les 15 et 22 mars. Celles-ci s’an­noncent dif­fi­ciles pour le par­ti d’Em­ma­nuel Ma­cron, La Ré­pu­blique en marche (LREM), qui ne jouit que de très peu d’im­plan­ta­tion lo­cale.

À la fa­veur de la grève, des as­sem­blées élec­to­rales ont dé­jà été per­tur­bées par des ma­ni­fes­tants syn­di­caux dans plu­sieurs mu­ni­ci­pa­li­tés. À Cher­bourg, la cé­ré­mo­nie de la ga­lette des Rois de la can­di­date LREM a été en­va­hie par des gré­vistes. Même chose à Stras­bourg, où la per­ma­nence du can­di­dat a été ta­pis­sée d’au­to­col­lants. À Poi­tiers et à Évreux, les vi­trines du can­di­dat LREM ont été res­pec­ti­ve­ment bri­sées et ta­guées. En ces temps de grève, nombre de can­di­dats se font dis­crets sur leur ap­par­te­nance au par­ti pré­si­den­tiel.

Com­pro­mis ou pas, il n’est pas im­pos­sible que le conflit en cours soit sim­ple­ment re­por­té au prin­temps, alors que la ques­tion de l’âge pi­vot re­vien­dra sur le ta­pis et que le Par­le­ment exa­mi­ne­ra le pro­jet de loi en se­conde lecture.

ALAIN JOCARD AGENCE FRANCE-PRESSE

Mar­di, une ma­ni­fes­ta­tion a at­ti­ré quelques mil­liers de per­sonnes seule­ment.

GE­RARD JU­LIEN AGENCE FRANCE-PRESSE

Un ma­ni­fes­tant por­tant la com­bi­nai­son rouge et le masque Da­li de la sé­rie à suc­cès es­pa­gnole Net­flix, La Ca­sa de Pa­pel (Mo­ney Heist), tient une car­touche de fu­mée lors d'une ma­ni­fes­ta­tion à Mar­seille

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