Re­cord de cha­leur en An­tarc­tique

Il a fait plus de 20 °C di­manche sur le conti­nent le plus froid du globe

Le Devoir - - LA UNE - FA­BIEN DEGLISE

Le phé­no­mène a été qua­li­fié d’«in­croyable et d’anor­mal » par les cher­cheurs à l’ori­gine de la me­sure. Di­manche, une tem­pé­ra­ture in­édite de 20,75 °C a été en­re­gis­trée par une sta­tion scien­ti­fique de l’An­tarc­tique. Il s’agit d’un re­cord de cha­leur dans l’his­toire mé­téo­ro­lo­gique de cette ré­gion du globe, la plus froide de la pla­nète, mais éga­le­ment la deuxième pointe his­to­rique en­re­gis­trée de­puis le dé­but du mois de fé­vrier.

« Les in­cur­sions d’air chaud se pro­duisent en An­tarc­tique, comme ici d’ailleurs, en été et en hi­ver, ré­sume Jean-Pierre Blan­chet, pro­fes­seur au Dé­par­te­ment des sciences de la Terre et de l’at­mo­sphère de l’UQAM. Ce n’est donc pas un phé­no­mène in­ha­bi­tuel. Par contre, il est as­sez in­usi­té d’avoir un +20 °C en An­tarc­tique. Même si l’on est en été là-bas. Et même si la me­sure a été prise en pé­ri­phé­rie de la pé­nin­sule. »

C’est à 13 h di­manche der­nier, sur l’île Sey­mour, dans les basses terres, que l’équipe de scien­ti­fiques bré­si­liens qui y est ins­tal­lée a me­su­ré cet ex­trême et nou­veau re­cord de cha­leur. La tem­pé­ra­ture moyenne y est de 1 °C en été. Le pré­cé­dent re­cord re­mon­tait à jan­vier 1982 : une tem­pé­ra­ture de 19,8 °C avait alors été en­re­gis­trée sur l’île Si­gny, dans l’ar­chi­pel des îles Or­cades du Sud, où la moyenne maxi­male en fé­vrier est de 2,9 °C.

Loi des sé­ries ? Jeu­di der­nier, l’Institut mé­téo­ro­lo­gique ar­gen­tin a an­non­cé un autre re­cord de cha­leur à la sta­tion scien­ti­fique d’Es­pe­ran­za où il a fait 18,3 °C, soit la plus haute me­sure du ni­veau du mer­cure sur l’en­semble de ce ter­ri­toire aus­tral de­puis 1961. La tem­pé­ra­ture dé­passe de 0,8°C le pré­cé­dent re­cord éta­bli le 24 mars 2015 sur

-57 °C

C’est la tem­pé­ra­ture an­nuelle moyenne en An­tarc­tique

cette base. Rap­pe­lons qu’en An­tarc­tique la tem­pé­ra­ture an­nuelle moyenne est de -57 °C.

L’Or­ga­ni­sa­tion mé­téo­ro­lo­gique mon­diale (OMM) doit amor­cer dans les pro­chains jours une éva­lua­tion des don­nées ré­col­tées par les scien­ti­fiques afin de confir­mer ces deux nou­veaux re­cords. « Toutes les consta­ta­tions faites à ce jour vont dans le sens d’un re­cord en bonne et due forme, a in­di­qué par voie de com­mu­ni­qué le rap­por­teur de l’OMM pour les ex­trêmes mé­téo­ro­lo­giques et cli­ma­tiques, Ran­dall Cer­ve­ny, au len­de­main de la me­sure ef­fec­tuée par l’Ar­gen­tine la se­maine der­nière. Se­lon lui, le phé­no­mène se­rait lié à un épi­sode lo­cal de foehn, ce ré­chauf­fe­ment ra­pide d’une masse d’air qui s’écoule le long d’une pente ou d’une mon­tagne.

« Nous consta­tons une ten­dance au ré­chauf­fe­ment sur l’en­semble de nos sites d’ob­ser­va­tion, mais nous n’avions en­core ja­mais vu quelque chose de la sorte », a in­di­qué au quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian Car­los Schae­fer, pro­fes­seur au Dé­par­te­ment des sols de l’Uni­ver­si­té fé­dé­rale de Vi­ço­sa au Bré­sil. L’homme tra­vaille en An­tarc­tique sur le pro­jet Ter­ran­tar qui me­sure les ef­fets des chan­ge­ments cli­ma­tiques sur le per­gé­li­sol et la bio­lo­gie de 23 sites sur la pé­nin­sule. Il pré­cise que de­puis 20 ans la tem­pé­ra­ture est de­ve­nue ir­ré­gu­lière, sur les îles Shet­land du Sud et l’ar­chi­pel James Ross, dont l’île Sey­mour fait par­tie, et que ces ir­ré­gu­la­ri­tés sont ryth­mées par des pointes de cha­leur dans la der­nière dé­cen­nie, qui ne re­lèvent pas d’une croyance, mais bien d’un phé­no­mène scien­ti­fi­que­ment me­su­rable.

La pé­nin­sule an­tarc­tique, à l’ex­tré­mi­té nord-ouest du conti­nent, proche de l’Amé­rique du Sud, se dis­tingue à l’échelle pla­né­taire, sur le plan mé­téo­ro­lo­gique, en rai­son de son cli­mat qui s’y ré­chauffe plus ra­pi­de­ment qu’ailleurs sur Terre. Les tem­pé­ra­tures moyennes y ont grim­pé de 3 °C ces 50 der­nières an­nées, contre en­vi­ron 1 °C pour le reste de la pla­nète. La quan­ti­té de glace per­due an­nuel­le­ment sur l’in­land­sis an­tarc­tique a été mul­ti­pliée par sept entre 1979 et 2017. L’in­cur­sion d’eau de mer re­la­ti­ve­ment chaude sous les bar­rières de glace est à l’ori­gine de ce phé­no­mène de des­truc­tion lente de ce ca­pi­tal gla­ciaire.

« Avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, les ano­ma­lies, im­pro­bables dans cer­taines zones, de­viennent dé­sor­mais pro­bables, dit M. Blan­chet. Il faut main­te­nant res­ter at­ten­tif à ces va­ria­tions, pour voir si elles vont se re­pro­duire sur une pé­riode de 30 ans. C’est ce qui fait la dif­fé­rence entre un évé­ne­ment mé­téo­ro­lo­gique et un chan­ge­ment cli­ma­tique. Le cli­mat de la pla­nète, c’est un peu comme le rhume chez l’être hu­main. Si vous en avez un, de ma­nière spo­ra­dique, c’est nor­mal. Mais si vous en avez un toutes les se­maines, ce­la de­vient pro­blé­ma­tique et sur­tout le signe que quelque chose d’autre ne va pas. »

L’an­née 2019 a conclu une dé­cen­nie mar­quée par sa cha­leur ex­cep­tion­nelle à l’échelle mon­diale, se­lon l’OMM, et ce, « en rai­son des gaz à ef­fet de serre pro­duits par les ac­ti­vi­tés hu­maines », a sou­li­gné l’or­ga­nisme in­ter­na­tio­nal il y a quelques se­maines. Et la ten­dance se pour­suit puisque le pre­mier mois de l’an­née 2020 a été le plus chaud en­re­gis­tré de­puis 1850.

Cette hausse des tem­pé­ra­tures a des consé­quences na­tu­relles sur les ca­lottes gla­ciaires qui perdent des mil­liards de tonnes chaque an­née. De­puis 2012, l’An­tarc­tique en a per­du 219 mil­liards an­nuel­le­ment, soit trois fois plus qu’avant cette an­née, se­lon une étude me­née sur plus de 25 ans par une équipe de cher­cheurs de la NASA. Les ré­sul­tats ont été pu­bliés dans la re­vue Na­ture en 2018. C’est ain­si 8 % du per­gé­li­sol qui est me­na­cé de dis­pa­ri­tion, prin­ci­pa­le­ment dans l’An­tarc­tique Ouest où la perte des glaces s’est ac­cé­lé­rée dans les pre­mières dé­cen­nies de ce siècle. Si l’en­semble des terres gla­cées de ce ter­ri­toire aus­tral de­vait fondre, le ni­veau des océans grim­pe­rait alors de… 60 mètres, es­time l’OMM, avec dans la fou­lée une perte de sa­li­ni­té es­sen­tielle à leur faune et leur flore.

Avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, les ano­ma­lies, im­pro­bables dans cer­taines zones, de­viennent dé­sor­mais » pro­bables JEAN-PIERRE BLAN­CHET

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