Ja­mais il n’a per­du le nord

Le géo­graphe Louis-Ed­mond Hamelin s’est éteint à 96 ans

Le Devoir - - LA UNE - ALEXIS RIOPEL

La nor­di­ci­té a per­du son père. Louis-Ed­mond Hamelin, créa­teur de ce néo­lo­gisme, im­mense amou­reux du bo­réal, poète géo­graphe, in­tel­lec­tuel hi­ver­nal du Québec, a ren­du son der­nier souffle mar­di, à Québec, en plein coeur de la saison froide qu’il ai­mait tant. Il avait 96 ans. Au cours de sa longue car­rière, Louis-Ed­mond Hamelin a fou­lé le nord et res­pi­ré l’hi­ver, éta­bli un centre d’études nor­diques de ré­pu­ta­tion in­ter­na­tio­nale et po­sé les mots sur le froid.

Son pre­mier voyage dans le Nord, à bord d’un ca­not sur la baie James, en 1948, coïn­ci­dait avec le ma­ni­feste de Paul-Émile Bor­duas et des Au­to­ma­tistes. « Ma cri­tique, di­ra plus tard Hamelin, de­vien­dra comme un Re­fus glo­bal nor­dique. » Mul­ti­dis­ci­pli­naire avant la lettre, le nor­di­ciste croyait que le ter­ri­toire de­vait être con­si­dé­ré comme un tout. Il ne mi­li­tait pas pour une « conser­va­tion atem­po­relle du Nord», mais plu­tôt pour une ex­ploi­ta­tion ré­flé­chie me­nant « à du meilleur, à du plus ef­fi­cace, à un

plus grand bon­heur pour l’en­semble de la po­pu­la­tion », comme il l’ex­pli­quait en 2014 à Jean Désy et Da­niel Char­tier dans La Nor­di­ci­té du Québec : en­tre­tiens avec Louis-Ed­mond Hamelin.

« Louis-Ed­mond Hamelin était l’un des grands in­tel­lec­tuels de la Ré­vo­lu­tion tran­quille, mais aus­si un homme in­tègre, gé­né­reux et qui a su gar­der, mal­gré toute la re­con­nais­sance dont il a fait l’ob­jet, une sim­pli­ci­té et une cu­rio­si­té qui le ren­daient at­ta­chant et tou­jours agréable », écrit Da­niel Char­tier au De­voir.

Louis-Ed­mond Hamelin naît à

Saint-Di­dace de Maskinongé le 21 mars 1923 de l’union d’An­to­nio Hamelin et de Ma­ria Désy. Il gran­dit sur la ferme fa­mi­liale, puis sort du « rang » pour faire son cours clas­sique à Joliette. Après des di­plômes aux uni­ver­si­tés de Mon­tréal (la­tin-grec) et La­val (éco­no­mie), il prend en 1948 le che­min de Gre­noble, où il étu­die sous la tu­telle du géo­graphe Raoul Blan­chard. En plus de s’y éprendre de la haute mon­tagne — qui, avec l’hi­ver et l’Arc­tique, consti­tue le troi­sième lieu de la glace — il rencontre sa femme Colette La­fay, éga­le­ment géo­graphe.

Hamelin de­vient en­suite pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té La­val (1951), pre­mier di­rec­teur de l’Institut de géo­gra­phie (1955) et fonde en 1961 le Centre

d’études nor­diques, qu’il di­rige jus­qu’à 1972. En 1975, à 52 ans, il ob­tient un doc­to­rat d’État à la Sor­bonne pour une thèse in­ti­tu­lée Perspectiv­es géo­gra­phiques de la nor­di­ci­té : Nord ca­na­dien et

Nou­veau Québec. De 1978 à 1983, il est rec­teur de l’Uni­ver­si­té du Québec à Trois-Ri­vières.

Ce­pen­dant, son vé­ri­table bureau, ce sont les zones arc­tiques et sub­arc­tiques, du Nu­na­vik à la Si­bé­rie. Il se fas­cine pour les peuples qui ha­bitent ces ré­gions où le mer­cure ne monte ja­mais bien haut.

Un sur­nom

Par­mi eux, évi­dem­ment, les Inuits et les Pre­mières Na­tions. Dès 1965, Hamelin sou­ligne l’im­por­tance de la consul­ta­tion des Au­toch­tones dans le dé­ve­lop­pe­ment du nord, alors en pleine ef­fer­ves­cence. Peu en­ten­du à l’époque, son ap­pel s’im­po­se­ra dans les an­nées sui­vantes.

Pui­sant son sa­voir dans les ré­cits les plus an­ciens de l’ex­plo­ra­tion du Nord ca­na­dien, Hamelin avait l’ha­bi­tude de poin­ter aux In­nus des ves­tiges lais­sés par leur propre peuple des siècles au­pa­ra­vant. Les In­nus, croyant que Hamelin de­vait re­ve­nir du pas­sé pour sa­voir de telles choses, le sur­nom­maient « ka apit­shi­pai­ti­shut » : le res­sus­ci­té.

Tou­jours in­dé­pen­dant, Hamelin cô­toie les po­li­ti­ciens (il se rend en 1961 dans le Nord du Québec avec Re­né Lévesque, en voyage de re­con­nais­sance ter­ri­to­riale), mais ne prend ja­mais po­si­tion po­li­ti­que­ment. Il oc­cupe un poste à l’as­sem­blée lé­gis­la­tive des Ter­ri­toires-du-Nord-Ouest (1971-1975) et par­ti­cipe au co­mi­té cri de la Con­ven­tion de la Baie-James et du Nord qué­bé­cois (1975). En mai 2011, il était aux cô­tés du pre­mier mi­nistre Jean Cha­rest pour le dé­voi­le­ment du Plan Nord.

Son plus grand ap­port au lan­gage est sans doute l’in­ven­tion du mot nor­di­ci­té, à Yel­lowk­nife, par un ma­tin gla­cial de 1965

Son re­gard est glo­bal, dé­borde du Québec, em­brasse le Ca­na­da d’un océan à l’autre. « Louis-Ed­mond Hamelin a réus­si à dé­fi­nir cette en­ti­té abs­traite et in­con­nue qu’était le Nord », té­moi­gnait en 1987 le géo­graphe Hen­ri Do­rion, quand son col­lègue re­ce­vait le prix du Québec Léon-Gé­rin.

Au­teur de nom­breux ou­vrages, dont l’oeuvre phare Nor­di­ci­té ca­na­dienne (1975, prix du Gou­ver­neur gé­né­ral), Hamelin est éga­le­ment of­fi­cier de l’Ordre du Ca­na­da et Grand of­fi­cier de l’Ordre na­tio­nal du Québec.

Lin­guiste

Au fil des dé­cen­nies, le géo­graphe ex­plore aus­si la langue du Québec, dis­sèque les mots bat­ture, Côte-Nord, éra­blière, hi­ver et Lau­ren­tides. Il contri­bue à faire vivre per­gé­li­sol plu­tôt que per­ma­frost. Il forge des néo­lo­gismes dont plu­sieurs se sont frayé une ligne dans les dic­tion­naires. Par­mi eux : gla­ciel (glaces flot­tantes), glis­si­té, hi­ver­nie, nor­do­lo­gie, au­toch­to­nie.

Ce­pen­dant, son plus grand ap­port au lan­gage est sans doute l’in­ven­tion du mot nor­di­ci­té, à Yel­lowk­nife, par un ma­tin gla­cial de 1965. C’est lors d’une ex­cur­sion de ski de fond, ex­plique-t-il dans un en­tre­tien en 1987, que l’idée se cris­tal­lise. Ce­la fai­sait des lustres qu’il cher­chait à mettre un mot sur « l’être du nord ».

« Je bom­bar­dais à tous azimuts, des di­zaines de pe­tites pous­sières d’écri­ture. Je cher­chais mon concept. Il n’exis­tait pas, ni en russe, ni en an­glais, ni en fran­çais », ra­conte-t-il.

Do­ré­na­vant, grâce à Louis-Ed­mond Hamelin, c’est « l’en­semble des pays du monde froid » qui au­ront pris conscience de ce que sont la « nor­di­ci­té » et l'« hi­ver­ni­té », conclut Da­niel Char­tier.

CLÉ­MENT ALLARD LE DE­VOIR

Louis-Ed­mond Hamelin pho­to­gra­phié à cô­té d’un ba­teau nom­mé en son hon­neur et des­ti­né aux re­cherches nor­diques

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