Un grave di­lemme

Des éthi­ciens sou­pèsent qui se­ra soi­gné si le ma­té­riel mé­di­cal est in­suf­fi­sant

Le Devoir - - LA UNE - MA­RIE-EVE COUSINEAU

Qui au­ra droit à un res­pi­ra­teur si les hô­pi­taux sont à court d’ap­pa­reils au plus fort de la vague de CO­VID-19 ? Le di­lemme se­ra dé­chi­rant pour les mé­de­cins qué­bé­cois au che­vet des pa­tients in­fec­tés. Le De­voir a ap­pris que des co­mi­tés d’éthique étu­dient ac­tuel­le­ment la ques­tion.

Le mi­nis­tère de la San­té et des Ser­vices so­ciaux a mis en place un groupe de tra­vail char­gé d’éla­bo­rer un pro­to­cole na­tio­nal de triage pour les soins in­ten­sifs, si les res­sources viennent à man­quer en rai­son de la pan­dé­mie.

À l’échelle ré­gio­nale, le CISSS de La­nau­dière a for­mé un « co­mi­té d’éthique CO­VID-19 » pour sou­te­nir son per­son­nel au front. Les mé­de­cins qui en font par­tie de­vront ré­pondre, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, aux de­mandes des équipes mé­di­cales, qui pour­raient être confron­tées à un manque d’équi­pe­ment (ex. : res­pi­ra­teur) ou de per­son­nel, si le nombre de cas de co­ro­na­vi­rus ex­plose.

Au Centre hos­pi­ta­lier uni­ver­si­taire de Mon­tréal (CHUM), la conseillèr­e en éthique, qui pi­lote le co­mi­té et le ser­vice de consul­ta­tion de l’hô­pi­tal, « tra­vaille ac­tuel­le­ment en col­la­bo­ra­tion avec ses ho­mo­logues du ré­seau dans le contexte de la pan­dé­mie de la CO­VID-19 », confirme la porte-pa­role du CHUM, Isa­belle La­vigne.

« Des ren­contres vir­tuelles ont lieu afin de fa­vo­ri­ser le par­tage d’in­for­ma­tion et de per­mettre aux éthi­ciens de sou­te­nir le ré­seau et leurs éta­blis­se­ments dans le contexte ac­tuel », pré­cise-t-elle.

En Ita­lie, des mé­de­cins ont ra­con­té qu’ils ont dû dé­ci­der s’ils al­laient sau­ver ou aban­don­ner à leur triste sort des pa­tients, faute de lits en soins in­ten­sifs et de res­pi­ra­teurs. En France, où plus de 2800 pa­tients ont été pla­cés en ré­ani­ma­tion, les pro­fes­sion­nels de la san­té craignent une pé­nu­rie d’ap­pa­reils.

Im­pos­sible de sa­voir si le Qué­bec échap­pe­ra au raz-de-ma­rée. Mais le pre­mier mi­nistre Le­gault le ré­pète en point de presse, son gou­ver­ne­ment se pré­pare au pire. Tous les scé­na­rios sont en­vi­sa­gés. Ac­tuel­le­ment, 78 per­sonnes sont hos­pi­ta­li­sées, dont 35 en soins in­ten­sifs.

Tran­cher des ques­tions com­plexes

Pour la Dre Pas­cale Breault, ces co­mi­tés en­lèvent un énorme poids aux mé­de­cins sur le ter­rain. Dé­ci­der du sort d’un pa­tient, dans le contexte d’une pan­dé­mie, « de­vient très stres­sant », dit-elle. « Il faut ré­par­tir le far­deau mo­ral », es­time l’om­ni­pra­ti­cienne, qui pratique au Centre hos­pi­ta­lier de La­nau­dière, si­tué à Saint-Charles-Bor­ro­mée, près de Jo­liette.

La Dre Pas­cale Breault croit que les co­mi­tés d’éthique donnent à la po­pu­la­tion une ga­ran­tie que la dé­ci­sion prise — qui peut tou­cher un père, une soeur ou un grand-pa­rent — « ne se­ra pas le fruit de l’ar­bi­traire ».

Car les en­jeux sont grands (la vie ou la mort) et les ques­tions com­plexes. La for­mule du « pre­mier ar­ri­vé, pre­mier ser­vi » vaut-elle pour les lits en soins in­ten­sifs ou les res­pi­ra­teurs ? Un jeune pa­tient pour­rait-il dé­lo­ger un pa­tient plus vieux, dé­jà en ré­ani­ma­tion ?

Par­tout dans le monde, des éthi­ciens se posent les mêmes ques­tions. Dans un ar­ticle pu­blié lun­di dans The New En­gland Jour­nal of Me­di­cine, des cher­cheurs en éthique cli­nique, no­tam­ment des États-Unis et du Ca­na­da, for­mulent six re­com­man­da­tions au su­jet de l’at­tri­bu­tion de res­sources li­mi­tées en cette pan­dé­mie de CO­VID-19.

Se­lon les au­teurs, il faut sau­ver le plus de vies et le plus d’an­nées de vie pos­sible. Les pro­fes­sion­nels de la san­té doivent aussi être prio­ri­sés, disent-ils, puis­qu’ils sont es­sen­tiels dans la lutte contre le co­ro­na­vi­rus.

Des ma­noeuvres ou pas ?

Le Dr Ma­thieu Si­mon, in­ten­si­viste et pneu­mo­logue à l’Ins­ti­tut uni­ver­si­taire de car­dio­lo­gie et pneu­mo­lo­gie de Qué­bec, croit que tous les Qué­bé­cois doivent ré­flé­chir à l’im­pact de la CO­VID19 sur leur san­té. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai pour les 50 ans et plus, qui semblent tou­chés plus sé­vè­re­ment par le co­ro­na­vi­rus, pré­cise-t-il. En cas d’hos­pi­ta­li­sa­tion, quels soins sou­haitent-ils ob­te­nir ?

Les pa­tients at­teints de la CO­VID19, qui sont in­tu­bés et re­liés à un res­pi­ra­teur, le de­meurent en gé­né­ral pen­dant deux ou trois se­maines, se­lon les études pu­bliées. Mais on ignore en­core quel se­ra leur état après, in­dique le Dr Ma­thieu Si­mon.

« Ce qu’on sait des ma­la­dies res­pi­ra­toires com­pa­rables, c’est que les pa­tients n’ont pas de dé­fi­cit pul­mo­naire à la fin de leur sé­jour aux soins in­ten­sifs », pré­cise-t-il.

Il reste que le re­tour à la vie nor­male peut être long. Pour chaque jour pas­sé aux soins in­ten­sifs, une se­maine de ré­ha­bi­li­ta­tion est né­ces­saire, sou­ligne le Dr Ma­thieu Si­mon. Ain­si, une per­sonne, qui a sé­jour­né 21 jours aux soins in­ten­sifs, de­vra faire de la phy­sio­thé­ra­pie et de l’er­go­thé­ra­pie pen­dant quatre mois pour re­trou­ver ses ca­pa­ci­tés.

« Ce n’est pas fa­cile, dit le Dr Ma­thieu Si­mon. Les muscles sont atro­phiés. Le sys­tème im­mu­ni­taire est à plat. » Le coût en vaut-il la chan­delle quand on a 80 ans et que l’es­pé­rance de vie nous donne deux an­nées de plus à vivre ? Il faut y pen­ser, dit-il.

La Dre Pas­cale Breault rap­pelle qu’il faut si­gna­ler dès notre ar­ri­vée à l’hô­pi­tal les ma­noeuvres sou­hai­tées. Le dos­sier mé­di­cal n’ar­rive pas ins­tan­ta­né­ment des ar­chives. « Dans le doute, l’ur­gen­to­logue en­tame le meilleur trai­te­ment pour sau­ver la per­sonne », rap­pelle-t-elle.

PIERO CRUCIATTI AGENCE FRANCE-PRESSE

La for­mule du « pre­mier ar­ri­vé, pre­mier ser­vi » vaut-elle pour les lits en soins in­ten­sifs ou les res­pi­ra­teurs ? Le co­mi­té d’éthique de­vra se pen­cher sur ce type de ques­tion.

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