La dé­la­tion, me­sure ul­time de pro­tec­tion

Le Devoir - - LA UNE - AMÉLI PINEDA

Bien que Qué­bec ait in­ter­dit tout ras­sem­ble­ment ex­té­rieur et in­té­rieur pour li­mi­ter la pro­pa­ga­tion du co­ro­na­vi­rus, Au­drey* a vu dé­bar­quer de nom­breux vi­si­teurs chez un voi­sin. Comme beau­coup de Qué­bé­cois, elle s’est sen­tie ti­raillée entre sa res­pon­sa­bi­li­té ci­toyenne de faire ap­pel à la po­lice et la crainte d’avoir l’air de pa­ni­quer.

« Est-ce que j’au­rais dû dé­non­cer ? Jus­qu’où va notre res­pon­sa­bi­li­té ci­toyenne », se ques­tionne Au­drey, dans un cour­riel trans­mis au De­voir.

La ré­flexion d’Au­drey est pré­sente dans l’es­prit de bien des ci­toyens de­puis que le pre­mier mi­nistre, Fran­çois Le­gault, a for­mu­lé de nou­velles di­rec­tives pour lut­ter contre la CO­VID-19. Mer­cre­di, la po­lice de Ga­ti­neau a dé­li­vré un constat d’in­frac­tion de 1000 $ à un ré­sident qui a or­ga­ni­sé une soi­rée chez lui avec cinq amis, à la suite d’un si­gna­le­ment. Sur les ré­seaux so­ciaux, les pho­tos d’aî­nés dans une épi­ce­rie ou en­core de jeunes ras­sem­blées dans un parc pul­lulent éga­le­ment.

« L’idée, c’est qu’en ce mo­ment il y a des ef­forts consi­dé­rables qui sont de­man­dés à tout un cha­cun. Que ce soit le con­fi­ne­ment ou l’ar­rêt des ac­ti­vi­tés économique­s, cha­cun y va d’un sa­cri­fice per­son­nel qui est im­por­tant », sou­ligne Co­rinne Gen­dron, pro­fes­seure au dé­par­te­ment de res­pon­sa­bi­li­té so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale de l’École des sciences de la ges­tion de l’UQAM.

En ce qui concerne ces ef­forts, les ci­toyens « obéis­sants » peuvent être cho­qués de consta­ter que d’autres ne se conforment pas aux consignes du di­rec­teur de la san­té pu­blique, Ho­ra­cio Ar­ru­da, qui ex­horte quo­ti­dien­ne­ment les Qué­bé­cois à s’iso­ler pour « apla­nir la courbe ».

« La pro­pen­sion à vou­loir dé­non­cer des gens peut être mo­ti­vée par une pers­pec­tive per­son­nelle. Si tu te prives d’une cer­taine li­ber­té [pour le bien com­mun], tu ai­me­rais que tout le monde fasse le même ef­fort pour se sor­tir de la si­tua­tion », note Mme Gen­dron.

Cette réa­li­té, Roxa­na* y a été ex­po­sée lors­qu’elle a dû exi­ger de son co­lo­ca­taire qu’il quitte leur domicile, car il re­fu­sait de res­pec­ter les di­rec­tives de san­té pu­blique.

« J’ai eu une grippe, une pneu­mo­nie et une in­fec­tion des voies res­pi­ra­toires. Avant même que ce soit re­com­man­dé, je m’étais dé­jà iso­lée parce que je sais que mon sys­tème est trop faible en ce mo­ment pour ne pas at­tra­per le vi­rus », ex­plique-t-elle.

Jus­qu’au dé­but de la se­maine, son co­lo­ca­taire conti­nuait tou­te­fois à sor­tir pour se ras­sem­bler avec des amis et omet­tait de dés­in­fec­ter les ob­jets qu’il tou­chait une fois re­ve­nu à l’ap­par­te­ment.

« J’ai ten­té de lui rap­pe­ler que ça n’al­lait pas être comme ça toute la vie, que c’est tem­po­raire, mais j’ai l’im­pres­sion qu’il me trou­vait contrô­lante et exa­gé­rée. J’ai dû en ar­ri­ver à lui dire que soit il quit­tait la mai­son pour les deux pro­chaines se­maines, soit j’ap­pe­lais la po­lice », confie Roxa­na, en­core ébran­lée d’en être ar­ri­vée à un tel aver­tis­se­ment.

« Mon but n’était pas qu’on lui donne une amende, mais je me di­sais que, si un po­li­cier lui par­lait, il al­lait peut-être réa­li­ser la gra­vi­té de son com­por­te­ment en temps de pan­dé­mie », ajoute-t-elle.

Bien que les po­li­ciers soient dé­sor­mais au­to­ri­sés à in­ter­ve­nir pour ap­pli­quer la Loi sur la san­té pu­blique, au­cun ap­pel of­fi­ciel à la dé­la­tion ci­toyenne n’a été lan­cé par le gou­ver­ne­ment, sou­ligne le so­cio­logue Jo­seph Yvon Thé­riault.

« C’est sûr qu’on est en lutte contre le co­ro­na­vi­rus, mais je ne suis pas cer­tain qu’on doive se com­por­ter entre nous comme si on est en état de guerre », dit le pro­fes­seur au Dé­par­te­ment de so­cio­lo­gie de l’UQAM.

La crise pro­vo­quée par la CO­VID-19 sti­mule deux pôles an­ta­go­niques : la li­ber­té in­di­vi­duelle et le bien com­mun.

« On de­mande ac­tuel­le­ment aux ci­toyens de pro­té­ger le bien com­mun. La ligne n’est donc pas fa­cile à tra­cer entre la vi­gi­lance et la sub­sti­tu­tion aux au­to­ri­tés », sou­ligne M. Thé­riault.

La mi­nistre de la Sé­cu­ri­té pu­blique,

Ge­ne­viève Guil­bault, in­siste sur le fait que les pou­voirs ac­cor­dés aux au­to­ri­tés po­li­cières pen­dant l’état d’ur­gence sa­ni­taire ne doivent pas se tra­duire par une sur­veillance abu­sive entre ci­toyens.

« Nous fai­sons confiance au ju­ge­ment des Qué­bé­cois. Nous en­cou­ra­geons les gens qui sont té­moins d’une si­tua­tion pros­crite évi­dente à la si­gna­ler à leurs corps po­li­ciers, mais nous ne vou­lons sur­tout pas créer un cli­mat de sus­pi­cion », dit la mi­nistre Guil­bault.

Du cô­té des forces po­li­cières, on rap­pelle être en mode pré­ven­tion, sen­si­bi­li­sa­tion et dis­per­sion. Il n’en de­meure pas moins qu’une hausse des si­gna­le­ments a été consta­tée au­tant à Mon­tréal qu’à Qué­bec.

« Dans la ma­jo­ri­té des cas, les ci­toyens com­prennent et col­la­borent », as­sure André Du­ro­cher, ins­pec­teur au Ser­vice de po­lice de la Ville de Mon­tréal (SPVM).

À Qué­bec, les po­li­ciers ont ce­pen­dant dû in­ter­ve­nir à la de­mande de la san­té pu­blique pour in­ter­cep­ter une per­sonne at­teinte de la CO­VID-19, qui ne res­pec­tait pas le con­fi­ne­ment re­quis.

« C’est un cas iso­lé. Gé­né­ra­le­ment, les ci­toyens sont ré­cep­tifs », sou­tient Étienne Doyon, porte-pa­role du Ser­vice de po­lice de la Ville de Qué­bec (SPVQ).

L’an­xié­té et le sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té pro­vo­qués par la pan­dé­mie ne doivent tou­te­fois pas ame­ner les ci­toyens à épier tous les voi­sins à tra­vers la fe­nêtre, pré­viennent les po­li­ciers.

« Quand les gens prennent la peine de dé­non­cer, c’est qu’il y a une conscien­ti­sa­tion, c’est une bonne chose. Si une per­sonne est vrai­ment préoc­cu­pée, on ne veut pas qu’elle se gêne, mais di­sons qu’il faut faire preuve aussi de gros bon sens », sou­ligne l’ins­pec­teur Du­ro­cher.

Il rap­pelle éga­le­ment qu’un ci­toyen qui re­fuse d’ob­tem­pé­rer s’ex­pose à des amendes. « En ver­tu de la Loi sur la san­té pu­blique, nous pou­vons faire une dé­non­cia­tion dans le but d’in­ten­ter des pro­cé­dures ju­di­ciaires. Celle-ci est sou­mise au Di­rec­teur des pour­suites cri­mi­nelles et pé­nales qui éva­lue­ra s’il y a lieu de dé­po­ser une ac­cu­sa­tion. Dans l’éven­tua­li­té où le DPCP porte une ac­cu­sa­tion, l’in­di­vi­du au­ra à su­bir un pro­cès », in­dique-t-il.

* Tous les noms ont été mo­di­fiés, par sou­ci de confi­den­tia­li­té.

MA­RIE-FRANCE COAL­LIER LE DE­VOIR

La crise pro­vo­quée par la CO­VID-19 sti­mule deux pôles an­ta­go­niques : la li­ber­té in­di­vi­duelle et le bien com­mun.

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