Éclo­sion ju­gu­lée dans une usine de Qué­bec

Le Devoir - - LA UNE - ISABELLE PORTER À QUÉ­BEC

Des im­mi­grants et ré­fu­giés de plu­sieurs fa­milles ont été at­teints par la COVID-19 ces der­nières se­maines à Qué­bec, quand huit cas sont ap­pa­rus dans l’usine où ils tra­vaillaient. Le pire a tou­te­fois été évi­té.

Les cas ont été dé­cou­verts dans l’usine de trans­for­ma­tion de vo­laille Avi­co, qui compte 400 em­ployés ma­jo­ri­tai­re­ment is­sus de l’im­mi­gra­tion. Huit per­sonnes ont re­çu un diag­nos­tic po­si­tif au vi­rus en avril, et « une cin­quan­taine » d’em­ployés ont été en­voyés en qua­ran­taine pré­ven­tive en consé­quence, se­lon Roxane La­rouche, porte-pa­role du syn­di­cat des Tra­vailleurs unis de l’ali­men­ta­tion et du com­merce (TUAC).

Ya­kub Bis­ma, 25 ans, tra­vaille chez Avi­co de­puis jan­vier. Il est tom­bé ma­lade à la mi-avril. « J’étais sur­tout fa­ti­gué,

j’avais mal à la tête et je tous­sais un peu. Après trois ou quatre jours, j’étais gué­ri. Quand je suis re­tour­né au tra­vail, ils m’ont ren­voyé à la mai­son et m’ont fait tes­ter. J’ai été dé­cla­ré po­si­tif pour la COVID-19. »

Quand les pre­miers symp­tômes sont ap­pa­rus, il sa­vait que des col­lègues de l’usine avaient eu la COVID-19, mais ça l’in­quié­tait peu. « Je ne tra­vaille pas en équipe, j’avais les gants et le masque, alors je pen­sais que je me pro­té­geais », dit-il. En plus, dit-il, l’usine avait im­po­sé la dis­tan­cia­tion de­puis des se­maines.

Pa­ra­doxa­le­ment, il pense avoir contrac­té le vi­rus alors qu’il fai­sait de la dés­in­fec­tion. « Je dois mettre du pro­duit par­tout sur les en­droits que les gens touchent. » Au­rait-il pu l’at­tra­per ailleurs ? Non, ré­pond-il. « Une fois ou deux par se­maine, je vais à l’épi­ce­rie, mais [si­non] je suis tout le temps au tra­vail ou à la mai­son. »

La Di­rec­tion ré­gio­nale de la san­té pu­blique n’a pas vou­lu par­ler du cas d’Avi­co en par­ti­cu­lier ni dire si elle avait consi­dé­ré l’usine comme un foyer d’éclo­sion. Elle men­tionne que « moins d’une ving­taine de mi­lieux de tra­vail » (outre les éta­blis­se­ments de san­té) ont fait l’ob­jet d’une en­quête épi­dé­mio­lo­gique sur la COVID-19 dans la ré­gion et qu’un cas confir­mé po­si­tif dans le mi­lieu « n’in­dique pas né­ces­sai­re­ment » que la per­sonne « a ac­quis la ma­la­die dans le mi­lieu de tra­vail ». Par­fois, écrit-elle, « la source est dé­jà iden­ti­fiée dans sa com­mu­nau­té ».

Né dans un camp de ré­fu­giés au Né­pal, Ya­kub fait par­tie des cen­taines de Bhou­ta­nais qui sont ve­nus s’ins­tal­ler à Qué­bec entre 2009 et 2013. Il y a quelques an­nées, il a sui­vi sa fa­mille en On­ta­rio, mais a dé­ci­dé de re­ve­nir à Qué­bec il y a six mois. « Ici, à Qué­bec, les gens sont gen­tils. La vie est plus tran­quille et sé­cu­ri­taire. »

Il tra­vaille chez Avi­co de­puis jan­vier, alors que sa conjointe tra­vaille comme pré­po­sée aux bé­né­fi­ciaires dans une ré­si­dence pour per­sonnes âgées.

Lors de notre en­tre­tien le 7 mai, elle s’était pla­cée en iso­le­ment pour 14 jours afin de ne pas trans­por­ter le vi­rus dans la ré­si­dence, où au­cun cas n’a été rap­por­té à ce jour. « J’aime m’oc­cu­per des per­sonnes âgées, dit-elle. J’ai choi­si ce mé­tier parce que j’aime ça ai­der. »

Grand-mère aux soins in­ten­sifs

In­ter­ve­nante chez Mo­ti­vac­tion-Jeu­nesse, Vir­gi­nie Le­blanc a en­ten­du par­ler de la san­té des tra­vailleurs chez Avi­co, à la fin avril, quand elle a re­çu l’ap­pel pa­ni­qué d’une jeune femme d’ori­gine ro­hin­gya qu’elle avait cô­toyée dans son or­ga­nisme.

Le père de la jeune femme, un em­ployé de l’usine, avait été dé­cla­ré po­si­tif à la COVID-19, sa grand-mère était entre la vie et la mort aux soins in­ten­sifs, et elle-même était ter­ro­ri­sée à l’idée de mou­rir. « Elle était tel­le­ment dé­mu­nie, ra­conte-t-elle. Elle a pris l’am­bu­lance plu­sieurs fois pour des crises de pa­nique. »

L’in­ter­ve­nante s’est ren­du compte que la fa­mille était cou­pée du monde. La peur s’était ré­pan­due dans tout l’im­meuble où ils ha­bi­taient. « Ils ne sortent pas, ils res­pectent le confi­ne­ment, mais ils sont très iso­lés. Ils n’en parlent pas à leurs amis, comme s’ils avaient honte. » C’est d’ailleurs pour ces rai­sons qu’ils n’ont pas vou­lu dé­voi­ler leur iden­ti­té ou té­moi­gner dans ce re­por­tage.

Vir­gi­nie a com­men­cé à al­ler leur porter de la nour­ri­ture, qu’elle dé­po­sait de­vant la porte de leur ap­par­te­ment. « Ils n’avaient pas de fruits, pas de viande. »

Spé­cia­li­sée dans la trans­for­ma­tion et l’em­bal­lage de pro­duits de vo­laille, Avi­co est l’une des en­tre­prises de Qué­bec qui em­bauchent le plus d’im­mi­grants et de ré­fu­giés. En 2013, Le De­voir lui avait d’ailleurs consa­cré un ar­ticle por­tant sur l’ar­ri­vée de cen­taines de ré­fu­giés né­pa­lais à Qué­bec.

Or, cette fois-ci, l’en­tre­prise n’a pas vou­lu par­ti­ci­per au re­por­tage. Lors de notre pre­mier ap­pel, la res­pon­sable des res­sources hu­maines a re­con­nu que les au­to­ri­tés de san­té pu­blique avaient été en contact avec l’en­tre­prise et qu’ils étaient très sa­tis­faits des me­sures prises pour con­trer le vi­rus. Tou­te­fois, la di­rec­tion a dit ne pas vou­loir en par­ler pu­bli­que­ment.

Se­lon nos in­for­ma­tions, Ya­kub se­rait la der­nière per­sonne à avoir re­çu un diag­nos­tic po­si­tif à l’usine, le 23 avril.

Les deux pre­miers cas, un couple, ont re­çu leur diag­nos­tic le 9 avril, se­lon Mme La­rouche du syn­di­cat des Tra­vailleurs unis de l’ali­men­ta­tion et du com­merce (TUAC). « Dès la pre­mière se­maine, une rou­lotte a été ins­tal­lée en per­ma­nence à l’en­trée de l’usine. Tout le monde de­vait pas­ser dans la rou­lotte. Leur tem­pé­ra­ture est prise, il y a un ques­tion­naire avec toutes les ques­tions d’usage. »

Cinq jours après la dé­cou­verte des pre­miers cas, trois autres per­sonnes

ont été ren­voyées à la mai­son après être pas­sées dans la rou­lotte, pour­suit-elle.

« Pour ce qui est des me­sures de pro­tec­tion à l’in­té­rieur, tout le monde porte le masque et la vi­sière, et tous les postes de tra­vail ont des sé­pa­ra­teurs de plas­tique. […] Il y a de nou­velles sta­tions pour le la­vage des mains », pré­cise la por­te­pa­role, qui men­tionne aus­si que l’amé­na­ge­ment de la zone de re­pas a été re­vu pour gar­der les gens à dis­tance.

Au coeur de la pan­dé­mie

Bref, aux yeux du syn­di­cat, le com­por­te­ment de l’en­tre­prise a été exem­plaire, d’au­tant plus qu’elle doit com­po­ser avec la pré­sence au sein du per­son­nel de 33 langues et dia­lectes dif­fé­rents, sou­ligne la porte-pa­role des TUAC.

Le syn­di­cat a sur­veillé de très près ce qui s’est pas­sé chez Avi­co en rai­son de ce qui s’est pas­sé ailleurs dans le sec­teur de la trans­for­ma­tion de la viande. Les TUAC re­pré­sentent aus­si les tra­vailleurs de l’usine Car­gill de Cham­bly, où 64 cas de COVID-19 ont été dé­cla­rés po­si­tifs.

Se­lon ce qu’on a pu ap­prendre, les huit em­ployés d’Avi­co qui ont contrac­té la ma­la­die sont dé­sor­mais gué­ris. D’après le syn­di­cat, l’homme du couple qui avait contrac­té le vi­rus au dé­but l’a tou­te­fois échap­pé belle après être tom­bé dans le co­ma. « Il a dé­fié tous les pro­nos­tics et est en voie de gué­ri­son », ra­conte Mme La­rouche. Au té­lé­phone, sa femme a dit au dé­lé­gué syn­di­cal qu’ils « avaient hâte » de re­tour­ner « en­semble chez Avi­co ».

Quant à la grand-mère de la jeune femme qui s’est re­trou­vée entre la vie et la mort, elle a été opé­rée pour des com­pli­ca­tions liées à la ma­la­die et se trouve tou­jours aux soins in­ten­sifs, se­lon nos sources.

Chose cer­taine, des ef­forts im­por­tants ont été dé­ployés pour pré­ve­nir la pro­li­fé­ra­tion du vi­rus chez les ré­fu­giés à Qué­bec, ces der­nières se­maines.

À la Cli­nique des ré­fu­giés, des membres du per­son­nel ont té­lé­pho­né à tous les ré­fu­giés dé­bar­qués à Qué­bec de­puis deux ans afin de s’as­su­rer qu’ils com­pre­naient bien les di­rec­tives en­tou­rant la pan­dé­mie de COVID-19. « Notre plus grand dé­fi, c’est de re­joindre ces gens », ex­plique la cheffe de ser­vice, Lu­cille Lan­glois. Par­mi les cen­taines de per­sonnes qui ont été jointes, au­cun cas n’a été dé­tec­té.

Les en­tre­vues ont par ailleurs ré­vé­lé de bonnes nou­velles, note Mme Lan­glois. Son équipe a ain­si dé­cou­vert que de nom­breux ré­fu­giés ar­ri­vés en 2018 étaient dé­jà sur le mar­ché du tra­vail, note-t-elle, en ajou­tant qu’ils sont beau­coup à tra­vailler au centre in­té­gré uni­ver­si­taire de san­té et de ser­vices so­ciaux (CIUSSS) comme pré­po­sés aux bé­né­fi­ciaires.

En 2013, Le De­voir avait pu vi­si­ter l’usine lors d’un re­por­tage sur la vague de ré­fu­giés en pro­ve­nance des camps du Né­pal dans la ca­pi­tale.

PHOTOS RENAUD PHILIPPE LE DE­VOIR

Ya­kub Bis­ma, âgé de 25 ans, tra­vaille chez Avi­co de­puis jan­vier. Il est tom­bé ma­lade à la mi-avril.

Vir­gi­nie Le­blanc en train d’ache­ter des fleurs pour la femme d’un em­ployé de l’usine qui a contrac­té la ma­la­die et dont la mère est hos­pi­ta­li­sée.

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