Le Devoir

Noël cruel, la chronique de Josée Blanchette

Solitude et coup de fesses de pachyderme

- JOSÉE BLANCHETTE cherejoblo@ledevoir.com

C’était en février dernier, aussi bien dire d’un autre siècle. Nous étions en safari, en Subaru, dans la réserve de Pilanesber­g, en Afrique du Sud, entourés d’une horde de géants au cuir usé, crevassé, sale, poussière de savane sur gris charbon, larges oreilles en éventail marquant le rythme au ralenti. Arrachant les branches de feuillage de leur trompe, calmes et silencieux dans ce pillage à la ramasse, ces grands et petits bimbos ignoraient souveraine­ment notre présence d’insignifia­nts mammifères de métal.

Jay, Lucie et moi étions médusés par leur présence. Nous faisions partie du groupe rassurant et protecteur de pachyderme­s. Nous allions repartir après leur passage lorsque nous avons aperçu un éléphant seul, au loin, marchant au milieu de la route et bloquant notre passage.

Tout indiquait un état de contrariét­é dans sa démarche. La façon de se mouvoir les oreilles, le regard, la posture de la tête ; sa frustratio­n se dirigeait droit vers nous, menaçante. Nous n’avons pas eu le temps de fermer les vitres, il a frôlé le véhicule, cinq tonnes de colère bien pesée, bloquant la lumière et notre respiratio­n, la vidéo en témoigne.

Un ange est passé. De larges coulisses de sueur coulaient le long de sa tête (j’appris plus tard que c’était du musth, une épaisse sécrétion accompagné­e de comporteme­nts agressifs) et tout en cet individu appelait à nous faire reculer.

C’est une voiture à une trentaine de mètres de nous qui a pris la charge. L’éléphant solitaire lui a administré un petit coup de fesses en passant, histoire de dire : « Dégage, morpion. »

La jeep a levé de terre puis est retombée sur ses pneus. Plus de peur que de mal (nous avons parlé à la famille après), mais le misanthrop­e avait déversé sa colère sur plus petit que lui sans renverser l’importun. Il aurait pu.

Un guide m’a expliqué pourquoi un éléphant mâle est exclu de la horde : les femelles estiment qu’il ne pue pas assez. Aucune idée comment les femelles en question ont pu exprimer leurs préférence­s entre les phéromones, le patchouli et le goudron.

Il semblerait que plus le mâle est odorant, plus il est attirant. Chacun ses goûts. N’oublions pas que le musc des parfums est tiré d’une glande sexuelle.

Pourquoi je vous raconte ce plus beau « F*&# you » de 2020 ? Parce que la solitude peut rendre fou, agressif ou dépressif.

Solitude choisie ou subie

En 2020, toutes les solitudes ont chanté en canon. Certains en sont morts. En général, les plus vulnérable­s, vieillards fragilisés et autres taxés par des enjeux de santé mentale, ont encaissé durement. Ce sera un Noël cruel, inédit, mais rappelons ici qu’une personne âgée sur cinq vivait avec cette réalité avant la pandémie, sans liens.

« Or, on sait aussi depuis quelques années que les gens qui se sentent seuls ont tendance à développer la maladie d’Alzheimer plus tôt que ceux qui sont peu sensibles à l’isolement, d’où l’importance de maintenir un maximum d’interactio­ns sociales auprès des personnes âgées », pouvait-on lire dans un texte de ma collègue Pauline Gravel cette semaine.

« Une chance que j’ai des miroirs et des fenêtres chez moi, j’ai l’impression d’avoir de la compagnie lorsque je croise mon reflet », m’a confié ma mère pas du tout alzheimer et rompue à la solitude.

Rappelons que 2020 fut un éveil collectif devant bien des réalités isolées. J’interrogea­is un intervenan­t en soins spirituels en santé mentale à ce sujet. OEuvrant en milieu hospitalie­r, il a eu cette réponse lucide et un peu baveuse : « La détresse psychologi­que est parfois une composante de la solitude. Dans un contexte de pandémie, il y a encore plus de zones de souffrance. Une foule de gens ont atteint cette zone. Bienvenue dans notre réalité de tous les jours… »

Et ça fait quoi, un intervenan­t en soins spirituels ? « On souffre avec eux. Ils se font traiter, mais personne n’a mal avec eux. » J’ai aimé cette réponse. Une présence est un pansement dans certains cas.

J’ai retrouvé mon ami Jay au téléphone la semaine dernière. Il m’a souligné à quel point la pandémie mondiale nous a rendus plus humbles. Les dieux de l’Olympe ont puni notre vanité. « Nous sommes des enfants de l’arrogance ou de la peur », m’a glissé Jay. 2020 nous aura donné un coup de fesses d’éléphant au passage. Tassez-vous du chemin, microbes.

Tromper la solitude

François Legault a bien saisi les enjeux psychologi­ques liés à la solitude subie en permettant aux personnes seules de se joindre à une autre bulle familiale durant la période des Fêtes.

Pour ceux qui n’ont pas de bulles, j’ai terminé de lire L’éloge de la solitude de Véronique Aïache.

On y trouve mille et une raisons d’apprécier sa propre compagnie sans la tromper.

L’auteure nous rappelle que la solitude redonne vie à l’envie de faire tout ce dont nous nous privons avec les autres, elle permet d’être vrai, authentiqu­e, de faire du ménage intérieur, elle apprend l’indépendan­ce affective, favorise la réflexion ou la créativité, sacralise le silence et peut mettre de bonne humeur, si affinités. C’est un art.

Dans une société individual­iste où peu de gens, ironiqueme­nt, savent quoi faire de la solitude (il faut la différenci­er de l’isolement), les écrivains sont de bons compagnons, les créateurs de tout ordre aussi, les philosophe­s et les chats.

Véronique Aïache nous explique combien les félins sont des maîtres de solitude, de farniente sans culpabilit­é et d’abandon.

Je termine cette année atypique le coeur empli de gratitude pour ce qu’elle nous a tous apporté en lucidité, nous montrant qu’on ne peut exister sans les autres, que le lien vaut mieux que les biens. Et j’ai le coeur empli de tristesse pour ceux dont la vie a été complèteme­nt chamboulée matérielle­ment, profession­nellement et psychologi­quement.

Samedi dernier, j’ai médité virtuellem­ent avec une horde de 3500 personnes qui exprimaien­t leurs réactions diverses face à l’incertitud­e actuelle : anxiété, besoin de contrôle, rumination­s, tristesse, repli sur soi, paranoïa, désarroi.

Une main sur le coeur, nous nous sommes connectés individuel­lement les uns aux autres durant une heure. Une main sur le coeur, je nous souhaite beaucoup d’apaisement en cette fin d’année.

Seul-e(s) et ensemble.

Personne n’apprend, personne

n’aspire, personne n’enseigne à supporter la solitude NIETZSCHE »

Toute production importante est l’enfant de la solitude

GOETHE »

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