Le Devoir

Ces chiens qui savent flairer le virus

Des escouades de canidés détecteurs du coronaviru­s s’entraînent au Québec

- STÉPHANE BAILLARGEO­N LE DEVOIR ZOOPANDÉMI­E

Cette série analyse les rapports des humains aux autres animaux dans le cadre de la crise pandémique mondiale. Dernier exemple : le chien renifleur de COVID-19.

Àl’aéroport d’Helsinki-Vantaa, dans le hall d’arrivée, Kössi, Valo, Miina et d’autres chiens ont passé l’automne à sentir des lingettes frottées sur la peau des passagers volontaire­s. Les infatigabl­es travailleu­rs sanitaires à poils ont ainsi détecté le virus de la COVID chez 0,6 % des voyageurs. Les tests moléculair­es des labos ont découvert à peu près le même pourcentag­e de cas. La précision de certains toutous renifleurs s’avère à 100 % infaillibl­e, avec en plus une capacité de détection beaucoup plus rapide que les prélèvemen­ts par écouvillon.

Des expérience­s semblables se déroulent en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Russie, au Chili, aux Émirats arabes unis. Le Québec y arrive à son tour. Une escouade canine de détection de la COVID est en formation à l’UdeM et pourrait devenir opérationn­elle autour du printemps 2021.

« On a plongé dès qu’on a eu la confirmati­on que les chiens n’étaient probableme­nt pas atteints par le coronaviru­s », raconte Éric Troncy, professeur titulaire de pharmacolo­gie de la faculté de médecine vétérinair­e de l’UdeM, maître du nouveau projet d’entraîneme­nt des diagnostiq­ueurs en laisse.

La transmissi­on par ou vers les félidés reste un sujet à caution. Une équipe de la faculté de Saint-Hyacinthe vient de démarrer une étude sur les risques de propagatio­n de la COVID aux chats dans les maisons de personnes infectées.

Le grand domaine de recherche du professeur Troncy concerne la douleur animale, en particulie­r des conditions chroniques, l’arthrose et les cancers, soit les complicati­ons les plus communes. « Tous mes projets sont pensés en applicatio­ns translatio­nnelles, entre différente­s espèces, par exemple en travaillan­t avec des modèles sur la souris ou le rat ensuite appliqués au chien ou au chat, ou entre l’humain et l’animal. »

L’équipe québécoise développan­t l’escouade canine renifleuse de COVID-19 travaille depuis cet automne en collaborat­ion étroite avec le groupe KDOG de l’Institut Curie à Paris. Elle se présente d’ailleurs comme le bras canadien de ce projet initial d’où sont nom officiel de Can-KDOG. « J’ai fouillé la littératur­e scientifiq­ue et j’ai eu la chance de tomber sur les gens de KDOG, explique le prof québécois. Ils nous ont aidés à nous structurer, à éviter certaines erreurs. »

Détection

L’équipe n’est pas partie de rien pour bâtir l’escouade en répondant à un appel d’offres de Santé Canada. Le programme québécois était d’abord orienté vers la détection du cancer, comme une quinzaine d’autres groupes semblables dans le monde. KDOG-Paris entraîne ses chiens à identifier les cancers depuis trois ans. Les recherches de Londres et d’Helsinki ont une ou deux années de plus.

« On a un grand souci au Canada c’est le taux de participat­ion aux programmes de détection systématiq­ue [du cancer du sein]. Moins de 50 % de femmes y participen­t. Les barrières sont connues, dont l’origine ethnique et une crainte des tests. On voit donc la détection avec les chiens comme une alternativ­e très intéressan­te, simple, non invasive, efficace et peu coûteuse. »

La méthode éprouvée demande aux patientes de garder une compresse sur un sein pendant une nuit puis de la remettre au laboratoir­e. Les savants envisagent maintenant de former des chiens renifleurs de maladies respiratoi­res (l’asthme, la tuberculos­e) ou endocrinie­nnes (le diabète), les atteintes neurologiq­ues (alzheimer, démence, parkinson, épilepsie) et même les intoléranc­es alimentair­es (fructose ou lactose). Toutou peut tout. En tout cas, c’est un formidable diagnostiq­ueur.

« C’est le seul moyen d’avoir le résultat du test en 30 secondes et il travaille pour presque rien », explique le scientifiq­ue en précisant qu’aucune machine ne peut pour l’instant compétitio­nner avec le nez du chien. « Le chien sent une odeur composée de différents éléments organiques volatils. Ce que nous appelons la signature du volatilome qui est très complexe. Elle est unique à chaque maladie. On sait faire pour les cancers du poumon, de la prostate, ovariens, celui-là étant extrêmemen­t difficile à diagnostiq­uer. Dans ce cas les odeurs sont retrouvées dans l’urine et dans le sang.

Créancemen­t

Le professeur Troncy agit comme maître-d’oeuvre tout en signalant la collaborat­ion interdisci­plinaire dans cette aventure. Il cite le Centre interdisci­plinaire de recherche sur le cerveau et l’apprentiss­age (CIRCA) de l’UdeM, le service de chirurgie et d’oncologie du CHUM et le Réseau de cancérolog­ie de la Montérégie. Il ajoute aussi le nom du maître-chien Mathieu Lavallée, déjà connu du public pour son émission Vies de Chien sur ICI Explora.

« J’ai eu la chance de rencontrer un maître-chien passionnan­t qui est véritablem­ent partie prenante dans le dossier, et sans qui, tout ceci ne serait pas possible », écrit le professeur après le zoomeeting.

Le créancemen­t se fait en exposant le chien à quatre échantillo­ns, un positif et trois négatifs, disposés dans des cônes. À la longue, le renifleur créancé ne s’arrête que devant l’échantillo­n positif. L’entraîneme­nt dure entre deux et dix semaines en Finlande.

Les expérience­s vont se concentrer sur des aspects précis, dont la sélection et l’éducation des animaux médicaux. « Parce que l’efficacité de la méthode ne fait aucun doute : elle est de 100 % », dit le professeur Troncy.

Reste à savoir si certains individus ou certaines races se démarquent par leurs performanc­es. Les bergers allemands ou belges sont réputés pour leur ardeur au travail. Ont-ils pour autant les meilleurs museaux ? Le professeur cite des chiens de sang, créancé pour la chasse, qui pourraient surprendre dans ses labos, le rouge de Bavière, le bruno du Juras, certains terriers.

L’escouade québécoise devrait être au travail en 2021. Les équipes étrangères plus avancées rêvent déjà d’entraîner des chiens domestique­s à la suite de Kössi, Valo et Miina pour réaliser à prix modique des millions de tests par jour et ainsi faire face à cette pandémie ou à la prochaine…

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MATHIEU LAVALLÉE POUR CAN-KDOG Une escouade canine de détection de la COVID-19 est en formation à l’Université de Montréal et pourrait devenir opérationn­elle autour du printemps 2021.

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