Le Devoir

Pitié pour Noël

- CHRISTIAN RIOUX

Rien n’y échappe. On aurait pu penser que Noël allait nous offrir un répit face à cet envahissem­ent permanent de l’idéologie dans toutes les sphères de la vie. Que le temps des Fêtes, avec sa crèche et ses chansons quétaines, imposerait un cessez-le-feu, le temps de reprendre des forces. Histoire de s’imposer une trêve dans cet accès de vertu qui voit du racisme, du sexisme, de l’homophobie et tant d’autres péchés morbides dans les moindres recoins de nos vies.

Malheureus­ement, la trêve ne sera pas pour cette année. Comme si l’épidémie ne suffisait pas à nous gâcher Noël, on apprenait la semaine dernière que la BBC allait censurer l’une des plus grandes chansons de Noël de tous les temps, A Fairy Tale of New York.

On aurait presque le goût de dire, parodiant Thierry Lhermitte et Gérard Jugnot, que cette année, le père Noël est vraiment… une ordure ! A Fairy Tale of New York est en effet une sorte de Petit papa Noël revisité par Plume Latraverse ou Dédé Fortin. Shane MacGowan, le leader des Pogues, n’y raconte pas vraiment un conte de fées. Plutôt le Noël déjanté d’un couple d’immigrants irlandais dans la dèche à New York. La chanson, comme toute l’oeuvre de MacGowan, est un éloge du petit peuple qui souffre à Londres, à Dublin ou à New York. Le White Christmas de tous les oubliés qui n’ont jamais eu de cadeaux dans la vie. Tout cela sur une musique nostalgiqu­e mâtinée de reels irlandais.

Mais les mots de cette chanson devenue un classique dans le monde anglophone ne sont plus au goût des élites progressis­tes et mondialisé­es de la BBC. Sa chaîne Radio 1 a donc annoncé qu’elle réécrirait ou remplacera­it par un bip les mots « faggot » (pédé) et « slut » (salope) jugés offensants pour les homosexuel­s et les femmes. « Pour qui se prennent ces hommes en costards et ces pousseux de crayons ? » s’est exclamé spontanéme­nt notre collègue Brendan O’Neill du très respectabl­e magazine The Spectator.

Ce n’est pas la première fois que l’on tente de censurer cet extraordin­aire hymne à l’amour que MacGowan (né un 25 décembre !) a écrit avec le musicien Jem Finer et qu’il interpréta­it avec Kirsty MacColl. Lors de sa création en 1987, on avait demandé à cette dernière de remplacer le mot « arse » (cul) par « ass », jugé moins vulgaire. En guise de réponse, sur scène, elle se donna une grande claque sur les fesses. Et vlan pour la censure !

En 2007, face aux protestati­ons, la BBC dut revenir sur sa décision de caviarder une première fois la chanson. En 2020, il n’en est plus question. Car la censure est devenue notre ordinaire.

D’autant que cette vieille culture ouvrière n’a plus la cote. Pour nos élites vertueuses, le petit peuple de Shane MacGowan — comme celui de Michel Tremblay ou de Claude Meunier d’ailleurs — n’est plus qu’un repaire de racistes, de misogynes et d’homophobes tout juste bons à voter pour le Brexit. « Des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel », avait dit un ancien ministre d’Emmanuel Macron. Et je ne parle pas que du RoyaumeUni. Comme la BBC avec The fairy Tale of New York,

Radio-Canada n’a-t-elle pas tenté de censurer un épisode de La petite vie ?

Même le mot « peuple » est aujourd’hui devenu suspect aux chastes oreilles de la nouvelle majorité morale qui a depuis longtemps quitté le terrain du bien public pour celui de la vertu. Car cette petite bourgeoisi­e médiatique se soucie moins du respect des droits que de sauver des âmes et de « changer l’homme ». Ce qui rappelle de tristes époques.

Comme l’écrit l’essayiste Douglas Murray dans La grande déraison (L’Artilleur), « le but de la politique identitair­e semble être de politiser absolument tout. Transforme­r chaque aspect des interactio­ns humaines en une question politique. Interpréte­r chaque action et chaque relation de notre vie au moyen de schémas de pensée » afin d’y « subordonne­r toute relation humaine ».

Il y a un refus de la vie dans cette façon de passer au tamis de la nouvelle morale chaque regard d’un homme à l’égard d’une femme, chaque mot d’un professeur dans sa classe, chaque geste d’un personnage historique, chaque réflexion mettant en cause un Noir ou un homosexuel, chaque vers d’un poète et chaque tirade d’un auteur dramatique. Il y a quelque chose de liberticid­e dans cette façon de juger de tout, et notamment des choses les plus intimes, à la lumière de grands principes, pour ne pas dire d’une idéologie.

Notre civilisati­on, depuis au moins le XVIIIe siècle, s’est pourtant distinguée par la place qu’elle a su accorder à l’intime. En 1874, les parlementa­ires français avaient inventé la « trêve des confiseurs ». Elle désignait ce moment de répit où les vifs débats qui se menaient alors, après la défaite de la France aux mains de la Prusse, s’interrompi­rent pour fêter Noël. Je sais bien que plus personne ne pense ainsi, mais il y a des domaines qu’il faut savoir préserver du marché. Et il y en a d’autres qu’il faut savoir préserver de la politique.

Si Noël doit servir à quelque chose cette année, c’est bien à imposer une trêve à cette guerre idéologiqu­e sans merci contre le monde d’avant. Et, comme le dit si bien Shane MacGowan : « And the bells are ringing out / For Christmas day » (Et sonnent les cloches / Pour le jour de Noël).

Ce n’est pas la première fois que l’on tente de censurer cet extraordin­aire hymne à l’amour que MacGowan (né un 25 décembre !) a écrit avec le musicien Jem Finer et qu’il interpréta­it avec Kirsty MacColl

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