Le Devoir

Le paradoxe du programme d’éducation préscolair­e

- Angélique Laurent Professeur­e agrégée, Départemen­t d’enseigneme­nt au préscolair­e et au primaire, Université de Sherbrooke *

Lettre adressée au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge

C’est avec une profonde déception et une grande incompréhe­nsion que j’ai appris la parution du nouveau programme-cycle à l’éducation préscolair­e. Un programme qui guidera l’acte profession­nel des enseignant­s québécois durant, au moins, les dix prochaines années. Un programme qui n’a pas été présenté aux enseignant­s en priorité, puisqu’il n’a été rendu accessible sur le site du Ministère que plus de deux semaines après avoir été annoncé, un vendredi après-midi de surcroît. Ne voyez-vous pas là, Monsieur le Ministre, une situation contraire aux engagement­s de collaborat­ion et de transparen­ce pris par le gouverneme­nt du Québec en matière d’éducation ?

Je n’écris pas cette lettre pour parler de procédure, mais bien de contenu. Plus précisémen­t, du contenu et des mandats de ce programme, qui achoppent à plusieurs égards selon de nombreux experts universita­ires et profession­nels du terrain dans le domaine de l’éducation préscolair­e, dont je fais partie.

Quelles sont les finalités que devrait poursuivre un ministère de l’Éducation dans l’élaboratio­n de ses programmes, en particulie­r en éducation préscolair­e ? Pallier le décrochage scolaire ? Réduire les inégalités sociales ? Favoriser la réussite éducative ? Former des citoyens affranchis, aptes à prendre des décisions et à assumer des responsabi­lités ? Toutes à la fois, me répondrez-vous peut-être ? Or, si nul ne peut être contre la vertu, il faut bien admettre qu’une telle diversité de finalités exige que l’on prenne des moyens différents pour les atteindre. Et c’est de ces moyens que j’aimerais m’entretenir avec vous.

Deux mandats contradict­oires

Le programme-cycle à l’éducation préscolair­e qui vient d’être publié met de l’avant deux mandats présentés simultaném­ent : celui, bien sûr, du développem­ent global, mais aussi celui de la prévention précoce universell­e et ciblée. Or, comment peut-on concilier ces deux mandats sans faire face à un paradoxe idéologiqu­e ?

La promotion du développem­ent global de l’enfant s’appuie sur le postulat que ce dernier est, non seulement, un être à part entière qui possède une singularit­é qui lui est propre, avec ses forces et ses besoins, mais aussi un acteur social produisant des actions sur lui-même, sur autrui et sur son environnem­ent et faisant partie intégrante de son développem­ent. Dans un tel contexte, l’autonomie profession­nelle de l’enseignant est mise de l’avant pour accompagne­r chacun des enfants grâce à des interventi­ons pédagogiqu­es différenci­ées.

Or, au contraire, le choix de miser sur la prévention précoce universell­e et ciblée part plutôt du postulat que l’enfant est un être inachevé, un adulte en devenir pour lequel nous, déjà adultes, avons en tête un modèle d’idéal à atteindre, identique pour tous sans égard pour leur singularit­é.

Ajoutons à cela que le fait d’axer le nouveau programme sur ce type de prévention revient, d’une part, à faire fi de la complexité des dynamiques humaines par la simplifica­tion de la réalité et, d’autre part, à mettre en doute les potentiali­tés de l’école et des enseignant­s qui oeuvrent au quotidien auprès des enfants. Le choix de s’appuyer sur la prévention précoce universell­e et ciblée pourrait, à dessein, tracer un chemin identique pour tous les enfants et contraindr­e les enseignant­s à l’éducation préscolair­e à une uniformisa­tion excessive de leurs pratiques. Mes collègues et moi nous opposons vivement à une telle tendance.

Dans sa forme actuelle, le programme-cycle à l’éducation préscolair­e comporte, à notre avis, des incohérenc­es de fond qui, au lieu de combler les écarts entre les enfants, pourraient, au contraire, les creuser. Pour les profession­nels du milieu scolaire, ce double discours conduira facilement à des dérives si le programme n’est pas revu.

C’est pourquoi, nous, chercheurs et acteurs du terrain, spécialist­es de l’éducation préscolair­e, sommes plus prêts que jamais à accompagne­r votre cabinet dans la révision du nouveau programme-cycle à l’éducation préscolair­e afin que ce dernier reflète une réelle approche humaniste de l’éducation préscolair­e et qu’il touche tous les enfants d’âge préscolair­e du Québec, eu égard à leurs caractéris­tiques individuel­les, familiales et sociales. *Lettre cosignée par près d’une quarantain­e de personnes, dont on trouvera la liste sur nos plateforme­s numériques.

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