Le Devoir

Hausser les transferts en santé pourrait mener à une décote, craint Ottawa

En entrevue de fin d’année avec Le Devoir, le lieutenant québécois de Justin Trudeau, Pablo Rodriguez, a aussi soutenu que le PLC se doit d’agir pour protéger le français au Québec

- CANADA HÉLÈNE BUZZETTI CORRESPOND­ANTE PARLEMENTA­IRE À OTTAWA

Si Ottawa ne veut pas augmenter son transfert en santé vers les provinces maintenant alors que la pandémie fait encore rage, c’est qu’il craint que cela ne nuise à son dossier de crédit. Hausser ses dépenses récurrente­s alors qu’il fait face au plus important déficit de son histoire pourrait conduire à une décote qui lui coûterait plus cher en frais d’intérêts.

C’est du moins l’explicatio­n fournie par le lieutenant québécois de Justin

Trudeau, Pablo Rodriguez, en entrevue de fin d’année avec Le Devoir. Les provinces réclament d’Ottawa que le transfert annuel destiné à la santé passe de 42 à 70 milliards de dollars (+ 67 %) et qu’il soit par la suite accru de 6 % chaque année. Au terme d’une rencontre avec ses homologues provinciau­x la semaine dernière, M. Trudeau s’est dit prêt à hausser le transfert — d’un montant qui resterait à négocier —, mais seulement une fois la pandémie terminée. Pourquoi faut-il attendre, au juste ?

« On arrive à un déficit qui est énorme, a répondu M. Rodriguez. Il n’est pas structurel. Il faut en tenir compte parce que le message qu’on envoie aux agences de cote de crédit, aux Moody’s, aux Standard and Poor’s et tout ça, c’est qu’on est en train de passer à travers la crise avec des dépenses non récurrente­s. Mais si on leur dit qu’on est en train de passer à travers la crise avec des dépenses non récurrente­s et en plus avec des dépenses récurrente­s, il y aura un impact direct sur notre cote de crédit. Et ça affecte aussi les provinces. » Car leur capacité d’emprunt, ajoute le ministre, est souvent liée à celle d’Ottawa. Plus la cote de crédit d’un pays est bonne, moins élevés sont les taux d’intérêts à payer sur sa dette.

M. Rodriguez ne pense pas qu’une éventuelle hausse du transfert en santé sera conditionn­elle au respect par les provinces de normes dictées par Ottawa. Du moins, pas au Québec. « On est capable d’avoir des ententes asymétriqu­es avec le Québec », dit M. Rodriguez, qui s’empresse de rappeler qu’une telle asymétrie figure à la récente entente entre Ottawa et les provinces sur le logement social. « Ce n’est pas le Parti libéral du Canada d’il y a 40 ans ou de je ne sais pas combien d’années où l’asymétrie était quasiment un terme tabou, ajoute M. Rodriguez. Nous, on vit très bien avec l’asymétrie. »

Protection du français

Ce n’est pas qu’à ce sujet que le Parti libéral du Canada (PLC) a changé, aux yeux de Pablo Rodriguez. Sur la question de la langue aussi, il y a eu ce qu’il appelle un « changement de paradigme ». Dans le passé, le parti de Pierre Elliott Trudeau, de Jean Chrétien et de Paul Martin s’est affirmé en défenseur des minorités linguistiq­ues, donc des anglophone­s du Québec et des francophon­es hors Québec. Il ne s’y limite plus, soutient-il.

« Il faut arrêter de voir le PLC comme étant statique et figé dans le temps », dit le ministre. Il reconnaît que ce nouvel engouement pour protéger le français même au Québec est susceptibl­e de froisser la base électorale anglomontr­éalaise du PLC. Mais il pense que l’idée fera son chemin.

« C’est sûr qu’il y a des craintes et c’est normal. Tout changement apporte des incertitud­es, du questionne­ment, de la remise en question. Mais notre position est très claire : il y a un recul du français au Québec et on doit faire partie de la solution. »

Radio-Canada a révélé plus tôt cette semaine qu’Ottawa songeait à modifier sa Loi sur les langues officielle­s pour forcer les entreprise­s à charte fédérale du Québec à offrir un environnem­ent de travail français. Pourquoi ne pas seulement laisser le Québec élargir l’applicatio­n de sa loi 101 ? Parce que, soutient Pablo Rodriguez, la juridictio­n du Québec en la matière pourrait être contestée devant les tribunaux.

« Ce serait plus compliqué. Il y aurait tout un débat juridique et constituti­onnel autour de ça. Nous, on a une capacité d’agir dans nos propres champs de compétence­s de façon entièremen­t constituti­onnelle, sans remise en question, qui aurait un impact directemen­t sur les entreprise­s de juridictio­n fédérale. »

Il ajoute cependant que les entreprise­s à charte fédérale n’embauchent qu’entre 3 % et 4 % de la maind’oeuvre québécoise. « On ne va pas régler le recul du français à travers ça. Il va falloir aussi donner un coup de pouce au niveau de la francisati­on [des nouveaux arrivants]. »

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SEAN KILPATRICK LA PRESSE CANADIENNE Le lieutenant québécois de Justin Trudeau, Pablo Rodriguez, ne pense pas qu’une éventuelle hausse du transfert en santé sera conditionn­elle au respect par les provinces de normes dictées par Ottawa.

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