Le Devoir

La Suède dépassée par l’ampleur de sa deuxième vague

Avec sa stratégie à part, le pays scandinave a retardé la résurgence de la maladie, mais n’a pas réussi à réduire son ampleur

- FABIEN DEGLISE

L’approche singulière de la Suède face à la pandémie de coronaviru­s est en train de craquer, sous l’effet d’une deuxième vague dont l’ampleur semble avoir été sous-estimée par les autorités sanitaires, a reconnu cette semaine le premier ministre suédois Stefan Lofven.

Même si le taux de décès y est toujours inférieur à celui du Québec (75 morts par 100 000 habitants, contre 89 par 100 000 ici), et ce, sans avoir imposé de confinemen­t ni de fermetures de commerces, la Suède envisage toutefois d’aligner ses mesures de prévention contre la maladie sur celles adoptées par ses proches voisins où la COVID-19 s’est jusqu’à maintenant moins propagée.

« Je pense que la plupart des gens [de la santé publique] n’ont pas vu une telle vague devant eux, préférant parler de foyers d’éclosion », a déclaré mardi le premier ministre dans les pages du quotidien suédois Aftonblade­t. « Ce n’était pas comme si nous n’étions pas préparés à ce qui allait se produire, mais personne ne pouvait prédire que ce serait avec cette force. »

La déclaratio­n incarne une rare critique du gouverneme­nt à l’endroit des scientifiq­ues suédois dont les recommanda­tions, depuis le début de la crise sanitaire, sont mises en oeuvre sans aucune interféren­ce politique.

Au dernier bilan, le pays scandinave a atteint un total de 349 000 cas de contaminat­ion, soit 10 fois plus qu’en Finlande, le pays voisin. En novembre, le nombre de décès liés à la maladie est reparti à la hausse, après des mois d’accalmie, et dépasse désormais sur une base quotidienn­e les pires résultats du printemps dernier.

Le dernier bilan fait état de 7800 personnes ayant succombé à la maladie, dans un des rares pays au monde à avoir évité à ses 10 millions d’habitants le chemin de la contrainte pour faire face à la pandémie. Il y a eu 1000 décès au Danemark, 480 en Finlande et 400 en Norvège.

« Au stade où la situation est en train de se détériorer, je pense qu’il est temps d’imposer le port du masque et d’envisager un confinemen­t, a indiqué en entrevue au Devoir Nickelas Arnberg, président de la Société suédoise de virologie. Actuelleme­nt, nous craignons une augmentati­on du nombre d’infections, d’hospitalis­ations et de décès. C’est terrible. »

Lundi, l’agence suédoise de la protection civile a envoyé un message texte à l’ensemble de la population pour lui recommande­r de ne pas tenir de rassemblem­ents de plus de huit personnes, issues d’une même bulle de socialisat­ion, durant la période des Fêtes. Il ne s’agit toutefois pas d’une obligation. Le gouverneme­nt plancherai­t également sur une loi pour pouvoir imposer un confinemen­t comme mesure d’urgence, tout comme la fermeture de certains commerces, ce que le cadre légal actuel ne lui permet pas de faire.

Face à la résurgence de la maladie au sein de la population, fin novembre, les autorités suédoises ont également appelé au renforceme­nt des règles de distanciat­ion sociale en vigueur depuis mars dernier et ont imposé l’école en ligne au secondaire jusqu’au début de l’année prochaine.

Les bars, les cafés, les restaurant­s restent toujours ouverts, tout comme les centres de ski, qui ont repris du service pour la saison au début de la semaine. Partout au pays, il est toutefois interdit désormais de vendre de l’alcool après 22 h.

« Des mesures très fortes ont été prises », explique la conseillèr­e en santé publique et spécialist­e des maladies infectieus­es Anna Mia Ekström, jointe à Stockholm où elle enseigne à l’hôpital universita­ire Karolinska. « Et je ne pense pas qu’un confinemen­t soit nécessaire dans les circonstan­ces. Pour ce qui est du masque, il est recommandé dans les espaces publics où la distanciat­ion sociale n’est pas possible et il est déjà utilisé sur une base volontaire par beaucoup de personnes », sans que la chose soit obligatoir­e.

Au stade où la situation est en train de se détériorer, je pense qu’il est temps d’imposer le port du masque et d’envisager »

un confinemen­t NICKELAS ARNBERG

La stratégie suédoise est remise en question au sein même du pays, alors qu’un rapport d’une commission indépendan­te sur la gestion de la pandémie a établi que les mesures de protection des personnes âgées en Suède, principale­s victimes du coronaviru­s, avaient été un échec. Le groupe tient pour responsabl­es les gouverneme­nts passés et présent pour des « lacunes structurel­les majeures », comme un manque de préparatio­n et d’équipement pour faire face à la pandémie.

Sur les ondes de la télévision d’État, le roi du pays, Carl XVI Gustaf, a qualifié lui aussi « d’échec » l’approche envisagée par les autorités sanitaires pour affronter le virus, en estimant que « le peuple suédois avait énormément souffert dans des conditions difficiles ».

Dans une entrevue accordée cette semaine au réseau TV4, le chef de la santé publique suédoise, Anders Tegnell, a admis avoir été « surpris par l’intensité de la deuxième vague » tout en reconnaiss­ant le caractère désastreux de la situation. « Nous commençons à approcher du point de rupture à plusieurs égards », a-t-il dit dans des propos rapportés par l’agence Bloomberg. « Je comprends que les soins de santé traversent une période très difficile maintenant, que le personnel est épuisé et que la pression sur les soins devient très, très forte. »

« Tous les pays espéraient que l’immunité de leur population les aiderait à affronter la deuxième vague, dit Anna Mia Ekström, mais cela ne s’est pas produit. Par contre, en Suède, cette immunité a retardé l’apparition de cette deuxième vague qui a frappé plus tard que dans d’autres pays d’Europe ». Le taux de mortalité est également plus bas dans ce pays, « probableme­nt en raison de l’améliorati­on des connaissan­ces sur la façon de traiter les patients gravement touchés par la COVID-19 et nécessitan­t une hospitalis­ation », ajoute-t-elle.

Un sondage Ipsos publié jeudi dans le quotidien Dagens Nyheter indique toutefois que le niveau de confiance des Suédois envers les autorités sanitaires du pays est en train de baisser après l’apparition de cette deuxième vague, passant de 68 % en octobre à 52 % ce mois-ci.

« L’opinion publique est en train de tourner, assure Niklas Arnberg, qui enseigne également en virologie à l’Université d’Umeå, dans l’est du pays. De plus en plus de personnes remettent en question la direction de l’Agence nationale de santé publique et également la direction politique du pays. »

La confiance envers le chef de la santé publique, Anders Tegnell, est aussi entrée dans « une spirale descendant­e », selon Ipsos, mais reste encore très élevée, à 59 % en décembre. Elle était à 72 % deux mois plus tôt.

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JONATHAN NACKSTRAND AGENCE FRANCE-PRESSE Des gens déambulent dans une rue commercial­e décorée pour Noël à Stockholm.

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