Le Devoir

La police de London aurait dû s’excuser « plus tôt »

Selon des centres d’aide aux victimes, la lenteur du traitement de cette plainte en a découragé plusieurs à dénoncer

- LISE DENIS INITIATIVE DE JOURNALISM­E LOCAL À LONDON

Le Service de police de London (SPL), en Ontario, aurait dû s’excuser « plus tôt », selon deux centres d’aide aux victimes de violences sexuelles de la ville. S’ils saluent ce « grand pas », ils estiment que la lenteur du traitement de cette plainte en a découragé plusieurs à franchir la porte du commissari­at.

« Ça ébranle la confiance lorsque les choses prennent plus de temps », déplore en entrevue au Devoir la directrice générale d’Anova, Jessie Rodger, au lendemain d’une conférence de presse lors de laquelle le SPL s’est excusé auprès de la victime présumée d’une agression sexuelle commise en 2018 par cinq anciens membres d’Équipe Canada junior.

Comme en 2022, lorsque l’affaire a été rendue publique par le réseau sportif TSN, elle s’attend à ce que le nombre d’appels à ses centres augmente. Les deux refuges d’Anova débordent depuis au moins cinq ans, et il faut attendre plus de six mois pour avoir un rendez-vous avec un conseiller au centre pour les victimes d’agressions sexuelles.

Le Carrefour des femmes du SudOuest de l’Ontario a lui aussi reçu des appels d’« usagères qui veulent savoir comment va se passer l’enquête », indique sa directrice générale, Mwenyi Cornélie Mbaya.

Elle estime qu’il n’est « pas trop tard » pour que la police regagne leur confiance, mais indique que « les femmes sont encore très réticentes à s’ouvrir en cas d’agression sexuelle, parce que dès qu’elles arrivent, qu’elles racontent leur histoire, tout de suite, elles ne sont pas crues ». Selon elle, « l’issue du procès va être très déterminan­te pour les victimes ».

Une police « mieux équipée »

Sans parler précisémen­t de l’allégation d’agression sexuelle qui impliquera­it cinq anciens joueurs d’Équipe Canada junior, Mme Rodger indique que le SPL présentait il y a quelques années des « lacunes », notamment en ce qui concerne la « compréhens­ion » de la « culture du viol » et du « consenteme­nt », et pouvait « présumer des choses sur une victime », c’est-à-dire « se concentrer sur ce qu’elle portait, ce qu’elle faisait, si elle buvait, etc. ».

D’après le Globe and Mail, 30 % des allégation­s d’agression sexuelle déposées auprès de la police de London entre 2010 et 2014 ont été considérée­s comme non fondées. Un chiffre supérieur à la moyenne nationale, qui se situe autour de 20 %. En 2018, la police de London a créé un comité pour étudier, avec des organismes, dont Anova et le Carrefour des femmes du Sud-Ouest de l’Ontario, les cas d’agressions sexuelles qui n’ont pas mené à des accusation­s. Grâce à cela, Mme Rodger estime que le service de police est désormais « mieux équipé » pour traiter des cas d’agression sexuelle.

Lundi, la police a confirmé avoir été avisée des allégation­s de la jeune femme « dans les jours qui ont suivi » la présumée agression, en 2018, mais avoir fermé le dossier en 2019 sans porter d’accusation­s. Selon son chef, Thai Truong, le SPL ne disposait pas à cette époque de motifs d’accusation suffisants pour donner suite à la plainte. « Je peux confirmer que certains éléments de preuve n’étaient pas disponible­s lorsque l’enquête s’est achevée, en 2019 », a ajouté la sergente-détective Katherine Dann, qui, comme M. Truong, n’était à cette époque pas impliquée dans le traitement de l’affaire.

« Les preuves ne sortent pas de nulle part — si elles ont pu être trouvées en 2023, elles auraient dû l’être en 2018 dans le cadre d’une enquête approfondi­e », a déclaré sur X l’équipe d’Anova. Peut-être que « de meilleures questions ont été posées cette fois », suppose Mme Rodger, qui estime que le SPL a aujourd’hui « beaucoup appris […] sur la manière d’enquêter sur les agressions sexuelles en tenant compte des traumatism­es et de la violence ».

Manque de « nuances »

Lundi après-midi, Thai Truong, qui a déclaré que regagner la confiance de la communauté était une « priorité », a interrompu la période de questions de la conférence de presse pour affirmer que « la façon dont nous représento­ns les jeunes femmes et les jeunes filles à la télévision, dans les clips musicaux, la façon dont nous écrivons sur elles, les photos dans les magazines, tout cela contribue à la violence sexuelle et à [s]a normalisat­ion ».

Une interventi­on qui a « choqué » Mwenyi Cornélie Mbaya. « On aimerait refaire confiance à la police, mais quand une phrase comme ça sort, on se pose des questions. »

Mme Rodger trouve que le discours de M. Truong a manqué de « nuances », même si elle ne se dit pas en désaccord avec les propos du chef. Toutefois, « dans cette affaire », plutôt que de « parler de ce qu’une victime a pu faire […], je préférerai­s parler de masculinit­é toxique, de la culture du hockey ».

Anova estime qu’il y a aussi « plus à faire en termes de formation des personnes qui travaillen­t dans le secteur de l’hôtellerie et de la restaurati­on, où la violence sexuelle, la traite des êtres humains, plus particuliè­rement, se produisent ». Aucun des quatre employés du Delta Hotels by Marriott London Armouries — où aurait eu lieu l’agression présumée en 2018 — interrogés par Le Devoir n’était au courant de l’affaire. Il faut toutefois préciser que certains d’entre eux n’étaient pas en poste en 2018.

Besoin d’aide ?

Si vous êtes victime de violence sexuelle, vous pouvez contacter un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) près de chez vous, ou appeler Info-aide violence sexuelle au 1 888 933-9007.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalism­e local, financée par le gouverneme­nt du Canada.

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