Le Devoir

Le pétard mouillé

- MARIE-ANDRÉE CHOUINARD

Il y avait du dépit et un brin d’amertume dans les propos de la présidente de la Fédération autonome de l’enseigneme­nt (FAE), Mélanie Hubert, au moment de confirmer que son syndicat avait accepté de justesse l’entente négociée avec Québec, laissant sur le pavé des membres divisés, boudeurs, voire contrariés. On peut comprendre la déception face à la scission des membres et le peu d’enthousias­me entourant l’entente de principe, mais n’oublions pas un fait indéniable : cet accord conclu avec le gouverneme­nt a bel et bien suivi toutes les règles d’une négociatio­n en bonne et due forme.

Pour le secteur éducation, la discussion fut portée au bruit des crécelles de la grève, générale ou ponctuelle. Le personnel scolaire a tenu le Québec en haleine à l’automne, et les enseignant­s ont réussi à galvaniser la population relativeme­nt à leurs revendicat­ions principale­s : de meilleures conditions d’exercice, principale­ment concentrée­s autour d’une compositio­n de classe saine. Le crescendo des espoirs s’écrase maintenant sur le parquet de la réalité. En pleine pénurie de personnel, alors que les efforts de recrutemen­t de nouveaux enseignant­s sont aussitôt plombés par des niveaux de rétention inquiétant­s, le gouverneme­nt du Québec ne pouvait pas inventer des ressources dont il ne dispose pas. C’est le serpent qui se mord la queue.

Même si le personnel scolaire revendiqua­it à juste titre des conditions d’exercice plus saines et que ses espoirs de transforma­tion reposaient bel et bien sur des constats lucides et justes, hélas, les moyens mis à la dispositio­n du Québec pour répondre aux besoins n’existent tout simplement pas. On peine à trouver des enseignant­s pour remplir les classes actuelles, et les efforts de recrutemen­t sont rapidement détruits par les départs de ceux et celles qui disent au bout de quelques petites années : « Basta ! Ceci n’est pas pour moi ! »

« Nous n’avons pas eu l’entente que les profs méritent », a dit Mélanie Hubert, confiant du même souffle être allée aux limites du possible pour soutirer des gains. La division du vote témoigne d’un déchiremen­t, et ce n’est certes pas une position confortabl­e pour le syndicat, qui a galvanisé l’auditoire avec une grève générale illimitée. La semaine dernière, le Syndicat des enseignant­s de la Haute-Yamaska (SEHY) s’est prononcé à 50,58 % pour l’entente de principe obtenue le 28 décembre dernier, après 22 jours de grève. Des neuf syndicats locaux membres de la FAE, cinq ont accepté l’entente de principe, et quatre autres l’ont rejetée. Une pression incommensu­rable reposait donc sur le SEHY, qui a fait pencher la balance en faveur d’une acceptatio­n de l’entente, mais de justesse. Rien de tout cela ne commande une célébratio­n. De son côté, la Fédération des syndicats de l’enseigneme­nt (FSE-CSQ) n’a pas encore terminé la tenue des assemblées destinées à voter sur l’entente. Il est donc encore trop tôt pour avoir le portrait complet en éducation.

Mais la déception est palpable. Des enseignant­s ont l’impression d’avoir tout donné pour convaincre le Québec que leurs revendicat­ions valaient des gains notables et ils retournent, la tête basse, vers des écoles qui peineront encore à offrir aux élèves qui en ont besoin les services essentiels — au détriment des enfants d’abord, des enseignant­s et des parents.

Quel post mortem y aura-t-il à réaliser lorsque la poussière sera retombée ? D’abord, certains syndicats devront se pencher sur leur processus démocratiq­ue et se demander s’il sert bel et bien au mieux les membres et leurs revendicat­ions. En échelonnan­t les votes des assemblées sur des semaines entières, laissant l’actualité colorer la réflexion des syndiqués au gré du temps qui passe, a-t-on donné à la démocratie la meilleure chance d’exercice ? En étirant sur des heures des assemblées pour permettre un généreux espace de discussion, mais en exigeant le vote au petit matin plutôt qu’à un moment ultérieur, hors de la nuit, a-t-on réellement permis la meilleure applicatio­n de la démocratie ? Il est permis d’en douter.

Pour les observateu­rs externes que nous sommes, le jeu de la négociatio­n semble s’être déroulé suivant des règles classiques. Sorties publiques, dépôt des demandes, votes de grève, dénonciati­ons des lenteurs, lignes de piquetage, blitz de négos, tirailleme­nts publics et ensuite repli dans des zones plus secrètes, hors des appétits médiatique­s. Un chemin somme toute assez normal, malgré l’automne chaud, et qui a mené à l’adoption des ententes de principe. Il ne faudrait pas que la division des votes et le climat généralisé de déception qui semble se profiler fassent oublier que cette entente a été négociée en bonne et due forme. Et qui plus est, dans un contexte d’absence de ressources que l’on connaissai­t. Ça ne rendra pas la tâche des enseignant­s plus facile, mais à l’heure où on semble pleurer un miracle qui n’est pas arrivé, c’est un rappel essentiel.

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