Le Devoir

L’urgence et la difficulté d’agir en agricultur­e

- Simon Bégin L’auteur signe ce texte au nom de l’Institut Jean-Garon.

Bien des choses doivent changer en agricultur­e au Québec et nous croyons que le ministre André Lamontagne en est parfaiteme­nt conscient. D’où sa décision de lancer une vaste consultati­on nationale sur le territoire et les activités agricoles. La question que nous nous posons est celle du rythme auquel ces changement­s doivent ou peuvent survenir.

En choisissan­t de commencer par une discussion sur ce qui est le plus fondamenta­l, la base de tout, le territoire agricole, son état, ce que nous faisons des terres, ceux qui les possèdent et le prix qu’elles coûtent, le ministre de l’Agricultur­e, des Pêcheries et de l’Alimentati­on a fait un choix logique. Mais ce choix s’inscrit dans le temps long. Avonsnous vraiment ce temps ?

La réponse est non. En 2008, la commission Pronovost a proposé un plan de route pour ces changement­s, avec un horizon de quinze ans pour les réaliser. Nous venons de franchir ce cap et très peu a été fait. Or, le temps presse.

Les cibles de réchauffem­ent à ne pas dépasser d’ici l’an 2100 sont en voie d’être atteintes avant que les enfants nés cette année ne soient devenus des ados. Combien d’autres saisons de récolte catastroph­ique comme celle que nous venons de vivre pourrons-nous encore supporter avant que notre système agricole ne craque ?

Les chaînes d’approvisio­nnement mondialisé­es sur lesquelles nous basons nos stratégies agroéconom­iques et notre sécurité alimentair­e vacillent sérieuseme­nt.

Les bouleverse­ments géopolitiq­ues sur la planète sont tels que personne ne peut prévoir ce que sera l’état du monde l’an prochain.

La triste réalité est que les quinze années perdues depuis la publicatio­n du rapport Pronovost seront très difficiles à rattraper. Les changement­s préconisés auraient pu se faire graduellem­ent, dans le respect des agriculteu­rs, de leurs investisse­ments, de leur travail et de leurs craintes légitimes. La présente révolte des agriculteu­rs européens illustre à quel point l’urgence d’agir se heurte à la résistance normale, humaine, d’un mode de vie bousculé, fragilisé, en détresse.

Est-ce à dire qu’il n’y a rien à faire ? Certaineme­nt pas. Pour affronter les défis mentionnés ci-dessus autrement que dans une posture de réaction après coup, il faut bien sûr accélérer le rythme des adaptation­s déjà amorcées et mener plusieurs chantiers majeurs de front. Mais il faudra plus encore !

Il faudra d’abord une vision claire de là où nous voulons aller, qui tienne compte de l’urgence de la situation. Pour cela, il n’est pas nécessaire de réinventer la roue. La déclaratio­n de la COP28 sur l’agricultur­e indique déjà pour l’essentiel la voie à suivre : primauté de la ferme familiale, diversific­ation des modèles d’agricultur­e, soutien financier de la ferme comme entité plutôt que de certaines production­s ciblées, virage agroécolog­ique accéléré et accent sur l’autosuffis­ance.

Il faudra que le ministère de l’Agricultur­e, des Pêcheries et de l’Alimentati­on (MAPAQ) reprenne le leadership et soit doté des fonds requis pour guider et soutenir adéquateme­nt les agriculteu­rs dans cette refondatio­n de notre agricultur­e.

Il faudra aussi faire preuve d’un indéfectib­le courage politique sans lequel la mise en oeuvre de ce qui précède ne pourra pas se réaliser.

Mais il faudra surtout un colossal effort de communicat­ion pour rapprocher ces deux solitudes que sont l’opinion publique, de plus en plus verte et exigeante en aliments de qualité « pas chers », d’une part, et les producteur­s agricoles englués dans les dettes et la productivi­té à tout prix, d’autre part. Cela est possible, cela s’est même déjà fait, notamment quand le ministre Jean Garon, avec le concours du premier ministre René Lévesque, a réussi à « vendre » la Loi sur la protection du territoire agricole à la population québécoise il y a déjà 45 ans.

Le monde étant beaucoup plus complexe et polarisé qu’à cette époque, un leader, aussi doué soitil, ne pourra jamais y arriver seul. La crise aidant, car crise il y aura, est-ce rêver en couleur que de souhaiter une mobilisati­on nationale menant à un grand compromis entre urgence environnem­entale et respect de la réalité agricole, au nom d’une priorité qui l’emporte sur bien d’autres, soit notre sécurité alimentair­e et celle des génération­s à venir.

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