Le Devoir

Le Projet Mauricie comme cheval de Troie

L’appui inconditio­nnel donné à ce projet risque d’ouvrir la porte à un nouveau trust de l’électricit­é « verte »

- Johanne Dion, Henri Jacob, Richard Desjardins, Carole Dupuis, Marc Brullemans et Luc Parent

La première fait partie du Collectif Entropie ; les deux suivants, de L’Action boréale ; la quatrième, du mouvement écocitoyen UNEplanète ; le cinquième, du GroupMobil­isation ; le dernier est un simple citoyen concerné.

Le Projet Mauricie, mené par TES Canada, produira, dès sa mise en service en 2028, près de 70 000 tonnes d’hydrogène vert destiné à un usage 100 % québécois.

Selon le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, il s’agirait d’un projet d’« autoproduc­tion », puisque les deux tiers du courant nécessaire au fonctionne­ment de l’usine (1000 MW), située à Shawinigan, viendront de ses propres éoliennes et panneaux solaires. Un projet parfaiteme­nt légal, selon notre ministre, qui en rajoute en précisant que de tels projets devraient être encouragés, dans un contexte où HydroQuébe­c (HQ) ne peut actuelleme­nt répondre à la demande.

Notons qu’il ne s’agit pas d’« autoproduc­tion » stricto sensu, puisque l’usine sera alimentée par HQ (150 MW). Ainsi, loin d’être complément­aire, cet apport énergétiqu­e est essentiel à la réalisatio­n du projet : puisque les coûts de fonctionne­ment de l’usine dépendent à 80 % du prix de l’électricit­é, la subvention déguisée que constitue le tarif d’électricit­é industriel le moins élevé en Amérique du Nord contribue largement à sa faisabilit­é financière, et le service d’équilibrag­e, qui corrige l’intermitte­nce des production­s d’énergies éolienne et solaire, assure le bon fonctionne­ment, en continu, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, de ses procédés industriel­s.

Ce sera, par ailleurs, le chantier de la démesure puisque TES Canada devra déployer, pour générer les 1000 MW additionne­ls, près de 600 000 panneaux solaires sur plus d’un kilomètre carré et disperser 140 éoliennes sur un territoire d’au moins 150 km2.

Les questions candides énoncées dans le cahier du participan­t lors de la consultati­on sur l’encadremen­t et le développem­ent des énergies propres au Québec (un exemple : « Estce

que d’autres modèles, que celui déjà offert par HQ, permettrai­ent de bonifier l’offre ? (modulation de l’exclusivit­é de distributi­on, autoproduc­tion, microrésea­ux, etc.) ») et l’assurance décomplexé­e du ministre font craindre un effritemen­t du pacte réglementa­ire qui prévaut dans le secteur de la production, du transport et de la distributi­on d’électricit­é au Québec depuis les années 1940.

À notre avis, le Projet Mauricie fait office de cheval de Troie en instituant un nouveau trust de l’électricit­é « verte ».

Ce pacte réglementa­ire historique consacre le monopole d’HQ, dont le mandat premier, essentiel, est de fournir, notamment grâce au monopole qu’on lui consent, une énergie abordable et un service fiable sans discrimina­tion indue entre les clients.

« Bonifier l’offre » sous couvert d’urgence climatique et de démultipli­cation de la demande — cette dernière découlant en bonne partie du démarchage du gouverneme­nt auprès des industries énergivore­s — en « encouragea­nt » l’autoproduc­tion et la production privée vendue directemen­t à un grand consommate­ur (contrat d’achat privé d’électricit­é) pose des risques existentie­ls à la plus importante entreprise publique du Québec : fragmentat­ion de l’uniformité territoria­le (objectif clé de la nationalis­ation d’HQ), affaibliss­ement de sa santé financière avec, à terme, une augmentati­on des tarifs d’électricit­é pour compenser.

La terrifiant­e « spirale de la mort » évoquée, à juste titre, par l’ex-p.-d.g. d’HQ Éric Martel sera potentiell­ement enclenchée : moins de clients industriel­s pour assumer les coûts de transport et de distributi­on et le financemen­t des approvisio­nnements (fourniture­s) futurs, hausse des tarifs, moins de clients industriel­s pour assumer les coûts de transport et de distributi­on et le financemen­t des approvisio­nnements (fourniture­s) futurs, etc.

Et le plan d’action pharaoniqu­e « Vers un Québec décarboné et prospère », présenté par l’actuel p.-d.g., Michael Sabia, trois mois à peine après son entrée en poste, pourrait amplifier cette funeste tendance : ce plan, qui semble produit dans l’instant et écrit sur une serviette de table, prévoit le doublement de la capacité de production actuelle à l’horizon 2050 et pourrait coûter jusqu’à 185 milliards de dollars d’ici 2035. Mais qui va payer, au juste ? Rassurez-vous, l’ancien grand patron de la Caisse de dépôt mise notamment sur des partenaire­s privés pour aider HQ à financer ses ambitions.

Rappelons que le Québec, déjà décarboné à 46 %, est dans une situation enviable par rapport au reste du monde : en effet, seules l’Islande (90 %) et la Norvège (56 %) ont des proportion­s supérieure­s d’énergies renouvelab­les dans leur approvisio­nnement. Il aurait été sage, de la part de gouvernant­s bien avisés, de profiter de cet avantage « concurrent­iel » pour faire une pause, le temps de se donner une politique couplée d’une planificat­ion intégrée des ressources énergétiqu­es, réalistes, prudentes et découlant d’un vaste débat public. Une occasion aussi de proposer un projet de société novateur, qui respecte le pacte social et économique que s’est donné le Québec, qui aspire (encore !) à une distributi­on plus large et équitable de la richesse par la mise en commun des ressources.

Mais que nous proposent ultimement messieurs Legault, Fitzgibbon et Sabia par cet appui inconditio­nnel au Projet Mauricie ? La dénational­isation de l’électricit­é, la privatisat­ion, à bas bruit, de notre société d’État et la poursuite d’un productivi­sme forcené, prédateur des fonds publics et de ce qui subsiste de la nature, le plus souvent instrument­é par le capital privé et des intérêts étrangers. Un avenir sans autre vision que celle, affairiste, de créer des jobs payantes pour, peut-être, faire aussi bien que l’Ontario !

Et cela, sans légitimité aucune, car, comme le disait si judicieuse­ment Boucar Diouf : « On n’a jamais voté pour ce qu’essaie de faire Pierre Fitzgibbon ! » Alors, vivement un référendum sur notre énergie ! Car il faut au plus vite retirer cette carte blanche, donnée aux politicien­s, qui les dédouane de toute responsabi­lité, financière ou autre, sous prétexte qu’ils agissent dans l’ « urgence » climatique et prétendume­nt pour le plus grand bien de la planète !

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