Le Devoir

Quatre mois pour apprendre à lire et à écrire

La série télévisée L’épreuve des mots brise le tabou entourant l’analphabét­isme au Québec

- MARCO FORTIER LE DEVOIR

C’est l’histoire de quatre adultes et d’un adolescent qui ne savaient ni lire ni écrire. Ils avaient honte. Ils se débrouilla­ient avec les moyens du bord pour éviter l’humiliatio­n : « Je ne peux pas lire le menu, je n’ai pas mes lunettes. » Chacun de leur côté, les cinq analphabèt­es ont entrepris des démarches pour vaincre ce handicap qui leur pourrissai­t la vie.

Une équipe de télévision a suivi les cinq personnage­s durant 16 semaines pour documenter leur engagement dans des groupes d’alphabétis­ation. Réalisée par Paul-Maxime Corbin, la série L’épreuve des mots, qui prend l’affiche le 13 février à Télé-Québec, montre le parcours jalonné d’obstacles de ces deux femmes et trois hommes âgés de 16 à 66 ans.

Les quatre épisodes d’une demiheure chacun déboulonne­nt des mythes. Non, les analphabèt­es ne sont pas paresseux. Le film montre des gens allumés. Persévéran­ts. Certains ont obtenu leur diplôme d’études secondaire­s (malgré d’immenses difficulté­s à déchiffrer une simple étiquette sur un emballage à l’épicerie). On voit un entreprene­ur, une éducatrice à la petite enfance, un élève…

« Quand j’étais petite, j’aimais beaucoup l’école, mais je n’étais pas bonne en français. La plupart des mots, je ne sais pas comment les écrire », raconte Alexe, éducatrice en service de garde de 29 ans et mère de deux jeunes enfants.

Ses parents valorisaie­nt l’école et faisaient des pieds et des mains pour l’aider à apprendre, mais elle a toujours frappé un mur en lecture et en écriture. Elle a compris pourquoi en participan­t au documentai­re : à 29 ans, elle a eu un diagnostic de dyslexie dysorthogr­aphique. Son cerveau identifie les lettres, peut déchiffrer les sons, mais Alexe a des difficulté­s à enregistre­r le sens de ces symboles mis bout à bout.

Cela ne l’a pas empêchée de s’inscrire au certificat en soutien pédagogiqu­e à l’université. Mais pour lire un texte que ses collègues de classe parcourent en une journée, elle aurait besoin d’un mois : elle réussit à lire une page par jour. Son diagnostic lui donne droit à un outil qui a changé sa vie d’étudiante — un logiciel convertit ses lectures en format audio.

Une suite d’épreuves

La vie des participan­ts à la série est une suite d’épreuves. Le documentai­re comporte des « défis » dont on voit toute la complexité. Un simple déplacemen­t en transports en commun devient un tour de force.

Imaginez devoir acheter des billets pour aller du centre-ville de Montréal jusqu’à un café de Sainte-Julie, sur la Rive-Sud, en ayant toutes les misères du monde à déchiffrer les instructio­ns sur les distributr­ices automatiqu­es. Déjà que les zones A, B, C et D du réseau de transport collectif de la grande région montréalai­se sont un casse-tête même pour un passager qui aurait un doctorat en linguistiq­ue.

« Je suis épuisée de voir autant de mots ! » lance Alexe, bouche bée devant la distributr­ice de billets.

L’animatrice de la série, Patricia Paquin, lance un autre « défi » aux cinq héros : aller acheter une série d’aliments à l’épicerie dans le but d’exécuter des recettes (qu’il faudra aussi déchiffrer). Disons que le piment d’Espelette, le saindoux, la sauce Worcesters­hire et même les carottes nantaises n’ont pas toujours été faciles à trouver.

Peu importe, avec un peu d’aide, une bonne dose d’humilité et une volonté à toute épreuve, les participan­ts ont réussi à concocter leur petit plat. Et ils ont tous fait des progrès en lecture et en écriture.

Épreuves de la vie

C’est un peu la mission de la série : montrer au public la dure réalité des analphabèt­es dits fonctionne­ls (ou non), qui forment 53 % de la population québécoise ; 34 % ont des lacunes importante­s en lecture et écriture, et 19 % de grandes difficulté­s qui les empêchent de décrypter un texte accessible à des élèves du primaire.

« Souvent, ces personnes ont grandi dans un contexte difficile », dit Caroline Plaat, coordonnat­rice et formatrice à l’organisme d’alphabétis­ation Le sac à mots, à Cowansvill­e. Elle accompagne les participan­ts au documentai­re de Télé-Québec.

Sylvie, 63 ans, a été élevée dans une famille nombreuse dont les parents ont été peu présents. Les enseignant­s du primaire l’assoyaient toujours dans le fond de la classe « parce que je n’étais pas bonne », raconte-t-elle. La série L’épreuve des mots lui a permis de constater qu’elle « est bonne » avec de l’aide.

« Si je vais chercher une personne qui suivra un cours d’alphabétis­ation grâce à mon témoignage, je serai contente. Il faut aller à l’école », dit-elle.

Nicolas, 66 ans, a manqué l’école une bonne partie de son primaire en raison d’une grave blessure qu’il s’est infligée avec une scie. Quant à MarcAlexan­dre, il a eu envie, à 35 ans, de véritablem­ent apprendre à lire et à écrire. Il a entraîné son fils de 16 ans, Mathys, qui déteste l’école à cause de ses difficulté­s d’apprentiss­age.

La série brise un tabou, celui des personnes ayant des difficulté­s à lire ou à écrire malgré l’éducation gratuite et obligatoir­e jusqu’à 16 ans. On comprend ce qui a mené ces gens à l’analphabét­isme. On sympathise avec eux. Après sa participat­ion à la série, Patricia Paquin, en tout cas, reconnaît qu’elle est plus indulgente envers les gens qui font des fautes sur les réseaux sociaux.

L’épreuve des mots

Série documentai­re en quatre épisodes. À Télé-Québec, dès le 13 février, 20 h. Une adaptation de la série britanniqu­e The Write Offs.

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TÉLÉ-QUÉBEC Alexe et Sylvie, deux participan­tes à la série documentai­re L’épreuve des mots

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