DE MÉ­DE­CIN À BUSINESSMA­N

Le Droit Affaires - - Sommaire - par De­nis Grat­ton Le Droit

NADER DORMANI VOU­LAIT ÊTRE MÉ­DE­CIN. Il a plu­tôt com­plé­té un doc­to­rat en gé­nie. Puis il est de­ve­nu un homme d’af­faires pros­père et un phi­lan­thrope bien connu à Ga­ti­neau. Il pos­sède au­jourd'hui cinq conces­sions au­to­mo­biles et des di­zaines de ter­rains, im­meubles et pro­prié­tés en Ou­taouais.

Com­ment passe-t-on du scal­pel à la pelle ? Com­ment un in­gé­nieur qui vou­lait être mé­de­cin de­vient-il pro­mo­teur im­mo­bi­lier et ven­deur de vé­hi­cules ?

Le des­tin, ré­pon­dra Nader Dormani. Le simple des­tin.

« Je suis ve­nu au Ca­na­da en 1979 pour pour­suivre mes études uni­ver­si­taires, ra­conte-t-il. J’étu­diais en mé­de­cine dans mon pays na­tal ( l’Iran ), à l’Uni­ver­si­té de Té­hé­ran. Quand la ré­vo­lu­tion ira­nienne est ar­ri­vée

( la ré­vo­lu­tion is­la­mique qui a pro­pul­sé l’aya­tol­lah Kho­mei­ni au pou­voir ), le nou­veau gou­ver­ne­ment a fer­mé l’uni­ver­si­té pen­dant deux ans. Ils ap­pe­laient ça la ré­vo­lu­tion cultu­relle. Ils vou­laient chan­ger la men­ta­li­té des jeunes et in­tro­duire la re­li­gion dans les études uni­ver­si­taires. Alors j’ai quit­té.

« Mais quand je suis ar­ri­vé au Ca­na­da ( à To­ron­to ), pour­suit-il, j’ai ap­pris qu’on de­vait être im­mi­grant re­çu ou ci­toyen ca­na­dien pour pou­voir étu­dier en mé­de­cine. Je ne sais pas si c’est tou­jours le cas, mais ce l’était à l’époque. Et moi, en 1979, j’avais juste un vi­sa d’étu­diant. Alors j’ai « swit­ché » en in­gé­nie­rie. »

Et comme si des études dans ce do­maine n’étaient pas as­sez exi­geantes, Nader Dormani a dé­ci­dé de s’ins­crire dans les cours of­ferts en fran­çais, lui qui ne connais­sait pas un traître mot de la langue de Mo­lière !

« Pour être plus qu’un in­gé­nieur or­di­naire, j’ai dé­ci­dé de faire ça en fran­çais, lance-t-il dans un éclat de rire. J’ai tou­jours ado­ré et ad­mi­ré la langue fran­çaise. Quand j’écou­tais la ra­dio, j’écou­tais les chan­sons fran­çaises, mais sans rien com­prendre des pa­roles. (Rires). Je par­lais le per­san et l’an­glais, et je me di­sais que d’ap­prendre une troi­sième langue al­lait être avan­ta­geux. J’ai donc été ac­cep­té à l’Uni­ver­si­té La­val, à Qué­bec. J’ai quit­té To­ron­to et je me suis ren­du à Qué­bec où un ami m’a hé­ber­gé. Puis plus tard, je suis ve­nu à Ot­ta­wa - j’avais un frère ici - et j’ai com­plé­té une maî­trise en gé­nie chi­mique, ain­si qu’un doc­to­rat en gé­nie à l’Uni­ver­si­té d’Ot­ta­wa.

—Et quand et com­ment avez-vous « swit­ché » à l’im­mo­bi­lier et à la vente d’au­to­mo­biles ?

—J’ai com­men­cé dans ces do­maines pen­dant que j’écri­vais mon doc­to­rat. J’ai aus­si fait une maî­trise en ad­mi­nis­tra­tion des af­faires, tou­jours à l’Uni­ver­si­té d’Ot­ta­wa. Puis j’ai en­sei­gné dans ces deux fa­cul­tés ( gé­nie et ad­mi­nis­tra­tion ), tout en pour­sui­vant dans l’im­mo­bi­lier et la vente au­to­mo­bile. »

C’est donc comme ça que ce­lui qui vou­lait être mé­de­cin, puis in­gé­nieur, est plu­tôt de­ve­nu l’un des hommes d’af­faires les plus connus de la ré­gion. C’est comme ça que l’en­tre­prise Le Groupe Dormani a vu le jour. Par un simple des­tin et par une vo­lon­té à toute épreuve.

LE DROIT: VOUS ÊTES AR­RI­VÉ AU CA­NA­DA EN 1979, À QUELQUES MOIS DU RÉ­FÉ­REN­DUM SUR LA SOU­VE­RAI­NE­TÉ DU QUÉ­BEC. CE DÉ­BAT SUR L’AVE­NIR DE VOTRE PAYS D’AC­CUEIL VOUS INTERPELLA­IT-IL ?

NADER DORMANI: Oui, je sui­vais ça. Et comme la plu­part des im­mi­grés, j’ai tou­jours cru au fé­dé­ra­lisme ca­na­dien. Je trouve que le Ca­na­da est un trop beau pays pour le di­vi­ser. Je trou­vais aus­si que les Ca­na­diens n’ap­pré­ciaient pas ce qu’ils avaient. Je ve­nais de perdre mon pays. Je sais c’est quoi de perdre un pays. Dé­truire, c’est trop fa­cile. Re­bâ­tir, c’est très dif­fi­cile. Je di­sais sou­vent à mes amis qué­bé­cois: « ce n’est pas si simple ». Je ne croyais pas à la sé­pa­ra­tion. Le Ca­na­da est un pays ex­cep­tion­nel et j’ai tou­jours ai­mé la fa­çon dont ce pays in­tègre les im­mi­grés. On a un sens d’ap­par­te­nance, On ne se sent pas comme des étran­gers. Oui, c’est sûr qu’il y a des ex­cep­tions. Mais en gé­né­ral - après 40 ans an à vivre ici - je n’ai au­cun doute dans ma tête que le Ca­na­da est le pays qui in­tègre le mieux les im­mi­grés. Il est le meilleur au monde à ce ni­veau. D’ailleurs, j’al­lais jus­te­ment écrire un mot au maire Maxime Ped­neaud-Jo­bin pour le re­mer­cier pour la po­si­tion qu’il a prise dans tout le dé­bat en­tou­rant la dé­cla­ra­tion mal in­for­mée d’une conseillèr­e mu­ni­ci­pale.

LD: VOUS ÊTES EN AF­FAIRES DE­PUIS LONG­TEMPS. EST-IL PLUS FA­CILE DE FAIRE DES AF­FAIRES À GA­TI­NEAU AU­JOURD’HUI QU’IL Y A 10 OU 15 ANS ?

ND: Comme an­cien en­sei­gnant et comme homme d’af­faires, j’ai vu la théo­rie et j’ai vu la pra­tique. Et je trouve qu’on nous com­plique la vie. Le con­seil mu­ni­ci­pal passe de nou­veaux rè­gle­ments à chaque mois. La liste de rè­gle­ments s’épais­sit à vue d’oeil. Et main­te­nant, lors­qu’une per­sonne en af­faires de­mande un per­mis pour une pe­tit com­merce, les fonc­tion­naires de la Ville doivent vé­ri­fier dans à peu près 25 ou 30 dif­fé­rentes sec­tions pour s’as­su­rer que le tout res­pecte l’ur­ba­nisme, le zo­nage, l’en­vi­ron­ne­ment et le reste, et le reste. C’est pour ça qu’il y a des dé­lais. En pen­dant ce temps, com­bien d’édi­fices ne sont pas construits ? La Ville perd com­bien de re­ve­nus pen­dant ce temps-là ? Par­lez-en à Bri­gil. Il fau­drait sim­pli­fier les choses. Il y a trop de branches. Et un gros arbre qui a trop de branches va cas­ser. Si on veut que Ga­ti­neau soit une ville plus dy­na­mique, on doit pen­ser dif­fé­rem­ment.

LD: DITES-VOUS QUE VOUS ÉTIEZ EN FA­VEUR DES DEUX TOURS BRI­GIL ?

ND: Ab­so­lu­ment. Je pense qu’on a per­du une oc­ca­sion his­to­rique. Ces tours étaient de la même am­pleur que le mu­sée (de l’his­toire) et que le ca­si­no (du Lac-Lea­my). Pou­vez-vous ima­gi­ner Ga­ti­neau sans le ca­si­no ? Quelle sorte d’éco­no­mie au­rait-on ? Ces tours avaient la même am­pleur, si pas plus. Et ces tours au­raient mis Ga­ti­neau sur la carte. Je ne connais pas beau­coup de villes au monde qui au­raient pas­sé sur une op­por­tu­ni­té comme celle-là. Les élus ont pris cette dé­ci­sion avec leur coeur plu­tôt qu’avec leur tête.

LD: ET LE PA­TRI­MOINE DANS TOUT ÇA ?

ND: Per­sonne est contre le pa­tri­moine. Mais dites-moi une chose: quelle est la va­leur d’un quar­tier pa­tri­mo­nial sans tou­ristes ? Est-ce que quel­qu’un va quit­ter Londres, ou To­ron­to, ou To­kyo en di­sant: « ve­nez les en­fants, on va al­ler vi­si­ter des vieilles mai­sons sur la rue Cham­plain » ? Le tou­riste ira au Mu­sée de l’his­toire, mais il ne tra­ver­se­ra même pas la rue Lau­rier. C’est in­croyable ce que les élus ont fait. Tout ça a été très mal dé­ci­dé. Il ont pris une dé­ci­sion émo­tion­nelle. Et c’était presque une guerre per­son­nelle pour cer­tains.

LD: VOUS AVEZ OF­FERT D’IN­NOM­BRABLES DONS EN AR­GENT À DE NOM­BREUX OR­GA­NISMES DE L’OU­TAOUAIS AU FIL DES AN­NÉES. C’EST IM­POR­TANT POUR VOUS DE RE­DON­NER À LA COM­MU­NAU­TÉ ?

ND: Oui. Très im­por­tant. Je donne à plu­sieurs causes. Sur­tout celles liées à l’édu­ca­tion. Car se­lon moi, la so­lu­tion pour la plu­part de nos pro­blèmes passe par l’édu­ca­tion de nos en­fants. Et pour chaque au­to que je vends, j’offre 10 $ à Au­tisme Ca­na­da.

LD: POUR­QUOI CET OR­GA­NISME ?

ND: Ma fille de 14 ans, Noo­shin, est at­teinte de cette ma­la­die. Elle ne peut pas com­mu­ni­quer. Mon épouse, Zah­ra, est ti­tu­laire d’un doc­to­rat en gé­nie gé­né­tique et elle a dû quit­ter un très bon em­ploi à San­té Ca­na­da pour prendre soin de notre fille à la mai­son. Et ça, c’est un tra­vail à temps plein, sept jours par se­maine. Zah­ra siège aus­si au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion d’Au­tisme Ca­na­da. Elle aus­si re­donne beau­coup à la so­cié­té. C’est im­por­tant pour nous et nos deux filles. On n’ap­porte pas notre ar­gent avec soi lors­qu’on quitte ce monde. La seule chose qui reste de toi, c’est ton bon nom. »

Nader Dormani en conver­sa­tion avec et Had­ja Kante, di­rec­trice com­mer­ciale chez Dormani Nis­san et Dormani In­fi­ni­ti, et Re­douane Kaouache, conseiller aux ventes.

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