DU­QUETTE

L’éga­li­té des chances

Le Droit - - LA UNE - PA­TRICK DU­QUETTE pdu­quette@le­droit.com

Je ne vous di­rai pas qui c’est, ni même si c’est un gar­çon ou une fille. Pour la bonne rai­son que… je n’en sais rien. Même la di­rec­trice du col­lège pri­vé Nou­velles-Fron­tières, Guy­laine Cô­té, ignore l’iden­ti­té de ce mys­té­rieux élève de se­con­daire 1 dont l’ano­ny­mat est ja­lou­se­ment pré­ser­vé.

Vous vous de­man­dez de quoi je parle?

C’est que Nou­velles-Fron­tières s’est re­trou­vé avec un sur­plus de bourses à of­frir après l’aban­don de son pro­gramme col­lé­gial. Trop d’ar­gent ! Un joyeux pro­blème, donc. Le col­lège a pen­sé créer une bourse pour un en­fant qui n’au­rait pas, au­tre­ment, les moyens de se payer une édu­ca­tion dans un col­lège pri­vé. Guy­laine Cô­té a donc ap­pro­ché le centre de pé­dia­trie so­ciale de Ga­ti­neau, qui soigne des en­fants dé­fa­vo­ri­sés. Si vous avez un en­fant à nous sug­gé­rer, a-t-elle avan­cé, on se­rait prêt à cou­vrir la to­ta­li­té de ses études se­con­daires.

Le centre de pé­dia­trie a donc sou­mis le nom d’un en­fant, par­mi les 1200 qui font ap­pel à ses ser­vices. Ce­lui-ci a eu droit à une bourse qui couvre tout : les frais de sco­la­ri­té de près de 4000 $, la gamme de vê­te­ments, le lais­sez­pas­ser d’au­to­bus, les ma­nuels sco­laires et même le sport pa­ra­sco­laire. Et ce, pour toute la du­rée de ses études se­con­daires.

La to­tale !

D’un com­mun ac­cord, les deux par­te­naires ont conve­nu de gar­der se­cret le nom de l’en­fant pour évi­ter toute stig­ma­ti­sa­tion. Seule­ment deux per­sonnes au col­lège savent de qui il s’agit. La di­rec­trice ne fait pas par­tie du cercle. Ce se­ra à l’élève de se dé­voi­ler ou non, se­lon son sou­hait. « Une école est comme un pe­tit vil­lage, ex­plique Guy­laine Cô­té. Tout se sait ra­pi­de­ment. Je ne veux pas qu’on pointe une per­sonne parce qu’elle est pauvre, comme je ne veux pas qu’on pointe mes élèves en dif­fi­cul­té. Je veux que la per­sonne se sente ac­cep­tée. »

La Dre Anne-Ma­rie Bu­reau, di­rec­trice du centre de pé­dia­trie so­ciale, re­fuse de faire de cette his­toire un dé­bat école pu­blique ver­sus école pri­vée. Les en­fants du centre de pé­dia­trie so­ciale ont le droit de choi­sir, comme n’im­porte quel autre en­fant qué­bé­cois, entre le ré­seau pri­vé et le ré­seau pu­blic. Elle y voit une ques­tion d’éga­li­té des chances.

D’ailleurs, l’en­fant re­te­nu n’a pas eu de passe-droit. Il a pas­sé — et réus­si — son test d’ad­mis­sion à Nou­velles-Fron­tières. « On n’est pas dans la dy­na­mique : es­sayons de sau­ver un pauvre en­fant, pré­cise Anne-Ma­rie Bu­reau. On vou­lait choi­sir un en­fant qui a le pro­fil d’étu­dier et de s’épa­nouir à Nou­velles-Fron­tières mais qui, pour des rai­sons stric­te­ment fi­nan­cières, n’au­rait pas pu. »

Guy­laine Cô­té a tra­vaillé en adap­ta­tion sco­laire dans le sys­tème pu­blic avant de de­ve­nir di­rec­trice du col­lège pri­vé. Elle a beau­coup in­sis­té sur l’im­por­tance pour les écoles de se connec­ter à leur com­mu­nau­té afin de for­mer de meilleurs ci­toyens. J’en suis !

Mais alors pour­quoi tant in­sis­ter sur l’ano­ny­mat de l’élève mys­tère ? Si le col­lège pri­vé veut s’ou­vrir sur le monde, pour­quoi ne pas jouer cartes sur table et ex­po­ser les dif­fé­rences so­ciales ? Après tout, l’élève mys­tère n’a pas de comptes à rendre. Il a réus­si son test d’ad­mis­sion et mé­ri­té sa bourse. Il est l’égal de ses ca­ma­rades plus pri­vi­lé­giés fi­nan­ciè­re­ment. N’est-ce pas pré­ci­sé­ment la le­çon qu’on veut nous voir ti­rer de toute cette his­toire ?

On m’a fait va­loir que l’élève en ques­tion est à un âge où l’ac­cep­ta­tion par les pairs est pri­mor­diale (et la peur d’être re­je­té très pré­sente). D’où cette idée de lais­ser la per­sonne se dé­voi­ler elle-même, si elle le dé­sire. Vous sa­vez quoi ? J’es­père qu’il ou elle le fe­ra un jour. L’en­tendre s’ex­pri­mer sur l’éga­li­té des chances dans le monde de l’édu­ca­tion se­rait, à coup sûr, très in­té­res­sant.

«On n’est pas dans la dy­na­mique : es­sayons de sau­ver un pauvre en­fant.» — Dre Anne-Ma­rie Bu­reau

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