Elle ne pou­vait pas ne pas sa­voir...

Le Droit - - ACTUALITÉS - PIERRE JU­RY pju­ry@le­droit.com

Le choix una­nime de Louise Mu­shi­ki­wa­bo fait per­sis­ter l’im­pres­sion que les chefs d’État des pays de la Fran­co­pho­nie y sont al­lés un peu à l’aveugle... Qu’ils ont vo­té en bloc sans trop sa­voir ce qu’ils ache­taient pour di­ri­ger les quatre pro­chaines an­nées de l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale de la Fran­co­pho­nie.

Il y avait une désaf­fec­tion ma­jeure à l’en­droit de la se­cré­taire gé­né­rale sor­tante, Mi­chaëlle Jean, voi­là qui est sûr. Quant aux rai­sons, elles sont plus né­bu­leuses. Il y avait des dé­penses somp­tuaires pour la ré­fec­tion de son ap­par­te­ment de fonc­tion à Pa­ris, mais il doit y avoir plus que ça. Car il y avait au­tant de rai­sons de vo­ter contre Mme Jean qu’il y en avait contre Mme Mu­shi­ki­wa­bo.

Les pays vo­tants ont pas­sé outre le dos­sier as­sez peu re­lui­sant pour le dire ain­si des droits dé­mo­cra­tiques au Rwan­da, di­ri­gé d’une main de fer par Paul Ka­game de­puis 24 ans. En­core que... Mme Mu­shi­ki­wa­bo de­vait avoir son mot à dire. Comme mi­nistre des Af­faires étran­gères de­puis 10 ans, elle était consi­dé­rée comme la nu­mé­ro deux de l’or­ga­ni­gramme de son pays. Elle ne peut pas ne pas sa­voir ce qui s’est pas­sé lors des élec­tions suc­ces­sives qui ont re­con­duit M. Ka­game au pou­voir. No­tez sa vic­toire avec 98,6 % des voix, en 2017 : un score « à la so­vié­tique », dit-on pour rap­pe­ler l’au­to­ri­té cen­trale de l’ex-Union des ré­pu­bliques so­cia­listes so­vié­tiques, cette chère URSS.

Elle ne peut pas ne pas sa­voir que le pays ne to­lère au­cun mé­dia in­dé­pen­dant, ce qui va aus­si contre les prin­cipes mis de l’avant par l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale de la Fran­co­pho­nie. Elle ne peut pas ne pas sa­voir la main­mise de M. Ka­game sur son ré­seau d’es­pions qui sait gar­der droit son peuple de 12 mil­lions d’ha­bi­tants. Elle ne peut pas ne pas sa­voir que les grandes en­tre­prises du pays sont sous le bras fi­nan­cier du Front pa­trio­tique rwan­dais, le par­ti de M. Ka­game.

Est-ce que ce­la suf­fit pour ef­fa­cer les pro­grès éco­no­miques du pays qui ont sou­le­vé des cen­taines de mil­liers de Rwan­dais hors d’une pau­vre­té sans is­sue ? Est-ce que ce­la suf­fit pour ef­fa­cer le re­tour à la sta­bi­li­té eth­nique d’un pays qui a été ra­va­gé par 800 000 morts en rai­son de la lutte « or­ga­ni­sée » entre Hu­tus et Tut­sis, au prin­temps 1994 ?

Sur­tout, elle ne peut pas ne pas sa­voir l’opé­ra­tion d’an­gli­ci­sa­tion à tous vents qu’a me­née M. Ka­game de­puis une dé­cen­nie. Les jeunes gé­né­ra­tions ne sont bran­chées que sur l’an­glais, autre langue of­fi­cielle outre le ki­nyar­wan­da.

De toutes ces choses, Mme Mu­shi­ki­wa­bo se­ra au­jourd’hui for­cée de par­ler et de dé­crier, ou à tout le moins, d’adop­ter des po­si­tions contraires à ce qu’elle a été com­plice, ta­cite ou pas. Car l’OIF de­meu­re­ra fiè­re­ment fran­co­phone et pour les droits hu­mains, ça, on ne peut en dou­ter.

Par-des­sus tout, cette vic­toire a été celle conjointe de M. Ka­game et de son par­te­naire des basses oeuvres, le pré­sident de la France, Em­ma­nuel Ma­cron.

En­semble, ils ont réus­si à im­po­ser une can­di­date né­gli­gée au dé­part. Ils ont réus­si à ra­me­ner la di­rec­tion de l’OIF en Afrique, après la pa­ren­thèse « mal­heu­reuse » de Mi­chaëlle Jean. Elle avait suc­cé­dé à Bou­tros Bou­trosG­ha­li et Ab­dou Diouf, alors que le poste tout aus­si né­vral­gique de nu­mé­ro deux échouait au Ca­na­do-Qué­bé­cois Clé­ment Du­haime, à la fin.

L’élec­tion de Louise Mu­shi­ki­wa­bo s’avère, en quelque sorte, le re­tour à la nor­male pour l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale de la Fran­co­pho­nie. Avec les dé­fauts de ses qua­li­tés.

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