AUS­SI EX­CEN­TRIQUE QUE SES CRÉA­TIONS

Le Droit - - ARTS VISUELS - CA­THE­RINE MORASSE cmo­rasse@le­droit.com

Si Ka­rim Rashid avait un an­ta­go­niste, ce se­rait le sta­tu quo. Avec plus de 3000 conceptions en pro­duc­tion, le de­si­gner in­dus­triel qui a fait ses pre­miers pas à Ot­ta­wa est au­jourd’hui par­mi les plus in­fluents de sa pro­fes­sion. Son ex­po­si­tion Ka­rim Rashid. Forme

cultu­relle, sa pre­mière ré­tros­pec­tive ca­na­dienne à grande échelle, pré­sente 200 ex­traits d’une car­rière pas­sée à contrer le beige, le car­ré, le conforme, le laid.

Mer­cre­di après-mi­di, fraî­che­ment dé­bar­qué de New York, Ka­rim Rashid a te­nu à ins­pec­ter chaque ob­jet ex­po­sé à la GAO avant de s’adres­ser aux mé­dias. Vê­tu de blanc et de rose criard – il ne porte presque que ces deux cou­leurs –, le svelte per­son­nage a dé­am­bu­lé à tra­vers ses meubles, ac­ces­soires de mai­son et de mode, dé­co­ra­tions mu­rales. Toutes des créa­tions aus­si ex­cen­triques que leur créa­teur, ou presque.

« J’ai tou­jours été un per­tur­ba­teur », a ré­su­mé l’élo­quent ver­bo­mo­teur qui mul­ti­plie les confé­rences. Né au Caire, gran­di au Royaume-Uni et à To­ron­to, le de­si­gner a ap­pris les bases de son art à l’uni­ver­si­té Car­le­ton – où son manque de confor­misme a failli le faire échouer. En 1982, comme pro­jet de thèse, le jeune Ka­rim avait pré­sen­té une lampe au pied cour­bé pi­vo­tant. Le hic : l’étu­diant avait de­man­dé à un ate­lier du coin de fa­bri­quer son de­si­gn, plu­tôt que d’avoir lui-même bri­co­lé son pro­to­type, comme l’exi­geait la fa­cul­té.

« Le doyen et moi avons eu une grosse dis­pute de­vant toute l’école. Je l’ai même en­voyé pro­me­ner ! Il m’a dit que je n’au­rais pas mon di­plôme », a ra­con­té le quin­qua­gé­naire.

L’uni­ver­si­té a fi­ni par ab­di­quer. Mieux : son al­ma ma­ter s’est mis à de­man­der des étu­diants qu’ils laissent eux aus­si la confec­tion de leurs de­si­gns à des fa­bri­cants.

En in­fluen­çant la fa­çon de tra­vailler des autres élèves, Ka­rim Rashid a réa­li­sé ce qui est se­lon lui « l’agen­da du bon de­si­gn » : chan­ger la vie des gens pour le mieux. « Notre fa­çon d’in­ter­agir avec et d’uti­li­ser les ob­jets a un im­pact énorme sur nos vies quo­ti­diennes, sur notre bien-être men­tal », a-t-il avan­cé.

Son pro­duit le plus ef­fi­cace ? Il a de­si­gné sa chaise OH, des­si­née pour le fa­bri­cant ca­na­dien Um­bra. Faite d’un mor­ceau de plas­tique, elle com­porte de larges trous pour lais­ser le po­ly­pro­py­lène bou­ger avec le corps. La chaise a été mise en mar­ché en 1999 pour la mo­dique somme de 30 $, en ac­cord avec sa phi­lo­so­phie de dé­mo­cra­ti­sa­tion du bon de­si­gn. « Et la chaise vend aus­si bien qu’il y a 20 ans », a sou­ri son créa­teur.

AR­TISTE GÉ­NÉ­TIQUE

Son gène ar­tis­tique lui a été trans­mis par son père, un peintre dans ses temps libres. Chaque mois, il dé­po­sait sur la table basse fa­mi­liale des ou­vrages sur di­vers créa­teurs. Le plus mar­quant d’entre eux fut « pro­ba­ble­ment » Ray­mond Loewy, le « père du de­si­gn in­dus­triel ». « Il avait créé des de­si­gns pour les ci­ga­rettes Lu­cky Strike et un vais­seau spa­tial pour la NA­SA ! J’ai réa­li­sé que je vou­lais faire toutes ces choses. »

Pen­dant ses pre­mières an­nées, il a si­gné au nom d’une en­seigne to­ron­toise des boîtes à lettres pour Postes Ca­na­da et des ou­tils pour Black & De­cker, entre autres. En 1993, sa boîte à New York a été créée, en­fin. De­puis, Ka­rim Rashid a si­gné des mil­liers de pro­duits et de construc­tions qui vont de la bou­teille de sa­von à la sta­tion bal­néaire. Il a re­çu quelque 300 dis­tinc­tions et a tra­vaillé dans 47 pays dif­fé­rents – « je passe 200 nuits par an­née dans des hô­tels ! » En plus des créa­tions à son nom, il a col­la­bo­ré avec des cen­taines de marques comme So­ny Erics­son, Hu­go Boss, Pep­si, Eos…

You name it, comme il se plaît à dire. Somme toute, Ka­rim Rashid a as­su­ré n’avoir ja­mais re­cher­ché le suc­cès. « J’ai tou­jours vou­lu créer des choses qui al­laient tou­cher la vie des gens en étant belles, fonc­tion­nelles, et un peu ori­gi­nales. Nous avons tous be­soin de voir quelque chose que nous n’avons ja­mais vu avant, de voir quelque chose qui nous ins­pire. Nous en avons tous be­soin dans nos vies. Tou­jours. »

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