L’EN­FANT DE L’AR­MIS­TICE

Le Droit - - LA UNE - PA­TRICK DU­QUETTE pdu­quette@le­droit.com

Lorne Boyd tient à re­mer­cier sa mère qui lui a don­né nais­sance le 11 no­vembre 1918. Le jour même où les hos­ti­li­tés pre­naient fin en Eu­rope, après quatre ans d’un conflit mon­dial san­glant et meur­trier.

Cent ans plus tard, ce vé­té­ran de la Se­conde Guerre mon­diale a en­core l’oeil vif, le pied alerte et le sens de l’hu­mour bien ai­gui­sé. « Eh oui, je suis né le jour de l’Ar­mis­tice », me glisse-t-il avec un sou­rire es­piègle.

« J’ima­gine que je dois re­mer­cier ma mère. Parce que si j’avais été à la Pre­mière Guerre mon­diale, je suis pas mal cer­tain que je n’en se­rais pas res­sor­ti vi­vant ! »

Voi­là, ça vous donne le ton de ma conver­sa­tion avec M. Boyd que j’ai ren­con­tré à la Place Mont Roc de Haw­kes­bu­ryeoù il ha­bite. La di­rec­tion de la ré­si­dence s’ap­prê­tait à fê­ter son 100 an­ni­ver­saire de nais­sance avec des membres de sa fa­mille, du pou­let et des ribs comme il les aime.

« À la Lé­gion ca­na­dienne, ils m’ont aus­si or­ga­ni­sé un pe­tit quelque chose », me glisse le bien­tôt vé­né­rable cen­te­naire.

M. Boyd se ré­jouit de ne pas avoir par­ti­ci­pé à la Pre­mière Guerre mon­diale. Mais c’est pour­tant lui, de son propre chef, qui s’est en­rô­lé pour par­ti­ci­per au se­cond grand conflit mon­dial en 1942. « Par sens du de­voir ! », m’ex­plique-t-il, sou­dain sé­rieux.

Mais il a été ré­for­mé. À cause d’un pro­blème de vi­sion.

« J’avais seule­ment un oeil de bon. Au bu­reau de re­cru­te­ment, ils m’ont dit qu’ils n’en­voyaient pas au front les gars comme moi. À moins d’être très, très mal pris… »

Avec le re­cul, il s’amuse d’avoir été ré­for­mé en rai­son d’une mau­vaise vi­sion. Jus­qu’à la se­maine der­nière, il condui­sait fiè­re­ment sa Crown Vic­to­ria 1994 à tra­vers les rues de Haw­kes­bu­ry. Le gou­ver­ne­ment de l’On­ta­rio vient juste de lui re­ti­rer son per­mis de conduire. D’ailleurs, il n’a pas l’in­ten­tion de se lais­ser faire. « Ce n’est pas fi­ni cette af­fai­re­là ! », jure-t-il.

Même s’il a été ju­gé in­apte au ser­vice mi­li­taire ou­tre­mer, M. Boyd a fait par­tie de la ré­serve du­rant la Se­conde Guerre mon­diale. Au grand déses­poir de sa femme, il consa­crait au moins une se­maine de ses va­cances es­ti­vales à al­ler s’en­traî­ner dans un camp mi­li­taire à Farn­ham, dans les Can­tons-de-l’Est.

« J’étais chauf­feur, ra­conte-t-il. Un jour, il a fal­lu tes­ter un Bren Gun Car­rier (une che­nillette d’in­fan­te­rie) afin de dé­ter­mi­ner si elle était ca­pable de fran­chir une large tran­chée pro­té­gée par un pa­ra­pet. »

« Comme per­sonne ne se por­tait vo­lon­taire, j’ai fi­ni par dire : il faut bien que quel­qu’un le fasse, alors je vais le faire. J’ai fait quelques tours du champ pour prendre un maxi­mum de vi­tesse et… j’ai at­ter­ri 5 ou 6 pieds de l’autre cô­té de la tran­chée », ra­conte-t-il en riant.

« C’est la plus grande émo­tion que j’ai vé­cue de toute la guerre. Non, je ne pas­se­rai pas à l’his­toire pour ce­la. On en a fait des choses stu­pides à l’époque. Nous étions si jeunes… »

M. Boyd a tout de même contri­bué à sa fa­çon à l’ef­fort de guerre. Du­rant le se­cond conflit mon­dial, il a tra­vaillé dans une usine d’avia­tion qui fa­bri­quait sous li­cence des bom­bar­diers an­glais Hand­ley-Page Hamp­den.

Après la guerre, il a eu une vie bien rem­plie, tou­jours dans le do­maine de l’aé­ro­nau­tique.

Il m’a mon­tré des pho­tos de ses 4 en­fants et de sa dé­funte épouse avec qui il a été ma­rié pen­dant 50 ans. Il m’a par­lé de ses voyages à l’étran­ger, de son ba­teau, des en­droits où il a ha­bi­té dans la ré­gion de Lachute et de Mont­réal.

Je l’ai ta­qui­né en voyant une bou­teille d’al­cool fort sur une pho­to prise dans un hô­tel étran­ger. « Oui, il y avait sou­vent une bou­teille au­tour, m’a-t-il confir­mé en riant. Mais c’est fi­ni ce temps-là ! »

Sa mère, qu’il re­mer­cie de lui avoir don­né nais­sance le jour de l’Ar­mis­tice, a vé­cu jus­qu’à 102 ans. « Vous me sem­blez dan­ge­reu­se­ment en forme pour un qua­si-cen­te­naire », lui ai-je lan­cé.

« Fran­che­ment, j’ignore si je suis en forme pour un gars de 100 ans, a-t-il ré­tor­qué. C’est la pre­mière fois que ça m’ar­rive… »

— PA­TRICK WOODBURY, LE DROIT

Lorne Boyd fê­te­ra.

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