Le dé­luge de San­ta Mar­ta

Le Droit - - VOYAGES - JO­NA­THAN CUSTEAU jo­na­than.custeau@latribune.qc.ca Sui­vez mes aven­tures au www.jo­na­than­cus­teau.com

La nuit s’af­fa­lait tran­quille­ment sur Bo­go­ta, deux heures top chro­no avant le dé­col­lage de mon vol vers San­ta Mar­ta, au nord de la Co­lom­bie. À mon ar­ri­vée à l’aé­ro­gare, sur le grand écran à cô­té du vol d’Avian­ca, cli­gno­tait le mot « de­layed ». Re­tar­dé. Ju­rons in­té­rieurs. Avec le re­tard, j’ar­ri­ve­rais à des­ti­na­tion en mi­lieu de nuit.

Je ne me dou­tais pas en­core de la rai­son du re­tard de ce vol. Je ne com­pren­drais que deux heures plus tard, quand la car­lingue de l’avion s’agi­tait de gauche à droite juste avant l’at­ter­ris­sage sur une piste plus que dé­trem­pée. Les éclairs illu­mi­naient la piste. Du haut des airs, on aper­ce­vait les voi­tures im­mo­bi­li­sées le long de la route, les quatre cli­gno­tants en fonc­tion. Des automobilistes se ris­quaient à pour­suivre leur route mal­gré l’eau qui at­tei­gnait presque le bas des por­tières. L’ap­pa­reil s’est po­sé comme une tonne de brique.

Tous les vols en at­tente ve­naient d’être an­nu­lés. Ceux qui nous avaient pré­cé­dés avaient ap­pa­rem­ment été dé­tour­nés. Grâce à une toute pe­tite éclair­cie, je m’étais pour­tant po­sé à des­ti­na­tion. Bonne ou mau­vaise nou­velle ? Ça res­tait à voir.

Les taxis ne suf­fi­saient pas à la tâche de­vant ce tout pe­tit aé­ro­port. Parce que trop peu nom­breux pour les voya­geurs en­tas­sés à la pluie bat­tante, les chauf­feurs fai­saient grim­per leurs prix. Un chauf­feur a ac­cep­té de ré­duire son prix à condi­tion de pou­voir faire mon­ter une autre cliente qu’il lais­se­rait en che­min. Mar­ché conclu.

Au vo­lant, le jeune homme n’avait ja­mais vu pa­reille averse. Les es­suie-glace bros­saient fré­né­ti­que­ment le pare-brise sans par­ve­nir com­plè­te­ment à éli­mi­ner l’eau. À l’in­té­rieur, im­pos­sible d’at­ta­cher nos cein­tures de sé­cu­ri­té. Il fal­lait se cram­pon­ner et faire confiance.

Après nous être dé­les­tés d’une pas­sa­gère, nous avons contour­né l’inon­da­tion pour re­trou­ver la route prin­ci­pale : celle s’en­fon­çant aux abords du parc Tay­ro­na. « Faites at­ten­tion aux arbres qui sont tom­bés et aux glis­se­ments de ter­rain », pré­vient la pré­po­sée au péage qui ne voyait cer­tai­ne­ment pas beau­coup de pas­sants par de telles condi­tions.

Le ciel cou­lait de­puis plus de cinq heures et ne sem­blait pas vou­loir se cal­mer. Dé­jà deux ou trois cou­lées de boue nous avaient for­cés à lou­voyer sur la gran­droute quand nous nous sommes

en­ga­gés dans un che­min non pa­vé. Un pan­neau an­non­çait mon hô­tel à quelque 300 mètres, mais au­cun vé­hi­cule ne s’y ren­drait. Les pneus s’en­fon­çaient dans la boue bien tendre. Il fau­drait faire le der­nier bout à pied.

Le chauf­feur, avec moi, a bra­vé les cordes qui tom­baient. La route, de­vant nous, était cou­pée par une ri­vière qui, de toute évi­dence, n’a pas l’ha­bi­tude de faire son lit à cet en­droit. Sur la rive op­po­sée, on aper­ce­vait la clô­ture de l’hô­tel. Il au­rait tou­te­fois été beau­coup trop pé­rilleux de ten­ter quoi que ce soit pour dor­mir dans le lit que j’avais ré­ser­vé à l’orée de la jungle du parc na­tio­nal de Tay­ro­na.

Le conduc­teur de la ba­gnole jaune comme al­lié, je suis re­par­ti sur la route prin­ci­pale pour m’ar­rê­ter par­tout où le mot hô­tel avait été pla­car­dé dans l’en­trée.

À la cin­quième halte, au mo­ment d’ab­di­quer de­vant une pe­tite mai­son iden­ti­fiée comme Hos­tal El In­dio, une lu­mière s’est al­lu­mée. Un vieillard, une ser­viette au­tour de son corps presque nu, a dé­ver­rouillé. L’en­droit, qu’au­cun autre client n’avait trou­vé, n’était pas tout à fait prêt à re­ce­voir des vi­si­teurs. Vi­te­ment, l’homme a je­té des draps sur un lit en s’ex­cu­sant. Il s’est re­ti­ré pour pas­ser la nuit dans un ha­mac, sous une glo­riette si­tuée à l’ex­té­rieur.

J’étais fi­na­le­ment au sec, après avoir of­fert un gé­né­reux pour­boire au chauf­feur du taxi. Mais iro­ni­que­ment, par temps de grande pluie, cer­tains hô­tels, comme ce­lui où je me trou­vais, sont pri­vés... d’eau cou­rante.

— JO­NA­THAN CUSTEAU, LA TRI­BUNE

Au len­de­main du dé­luge qui a frap­pé la ré­gion de San­ta Mar­ta, la route lon­geant le parc na­tio­nal de Tay­ro­na avait dé­jà été net­toyée.

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