Ces en­fants qu’on in­terne

Le Droit - - LA UNE - MY­LÈNE MOI­SAN mmoi­[email protected]­so­leil.com

À14 ans, Hé­loïse* a sen­ti une grande tris­tesse. «C’était comme une grande mé­lan­co­lie. Je ne com­pre­nais pas pour­quoi.»

Comme un tun­nel gris.

Elle a gar­dé ça pour elle pen­dant un bout, en a par­lé au psy­choé­du­ca­teur de l’école. Mais le tun­nel s’est ra­pi­de­ment ré­tré­ci. «Je ne me sen­tais pas bien, ça a été as­sez dras­tique. J’ai com­men­cé à m’au­to­mu­ti­ler avec un Xac­to, je me ré­fu­giais là-de­dans. C’est comme si j’avais be­soin d’une souf­france que je pou­vais com­prendre.»

Je sais, c’est rough. Mais c’est ça. Elle a fi­ni par en par­ler à ses pa­rents, ils étaient in­quiets, as­sez pour l’em­me­ner en psy­chia­trie à l’hô­pi­tal. «Le pé­do­psy­chiatre m’a gar­dée cinq jours à cause des idées noires. J’en­trais dans le sys­tème. J’étais ter­ro­ri­sée.» Elle a été trans­fé­rée dans une uni­té d’hos­pi­ta­li­sa­tion de Qué­bec pour les jeunes de 12 à 18 ans.

Elle y est res­tée deux se­maines. «Je ne vou­lais pas res­ter là, j’avais tel­le­ment peur. Pour sor­tir, j’ai dit que ça al­lait bien.»

Mais ça n’al­lait pas.

La seule fa­çon qu’elle a trou­vée pour re­prendre un peu le contrôle sur sa tête, c’est de prendre le contrôle de son corps. De l’af­fa­mer. «Je ne man­geais plus. Je per­dais du poids à une vi­tesse alar­mante. J’ai per­du 20 livres le pre­mier mois, 40 au to­tal. Mais ex­té­rieu­re­ment, je fonc­tion­nais mieux. J’avais moins de tris­tesse, j’étais en contrôle. J’at­tei­gnais des ob­jec­tifs.»

Elle est des­cen­due à 88 livres. Elle a dû être hos­pi­ta­li­sée en­core, «qua­si­ment deux mois» cette fois-là. Elle al­lait à l’école le jour, à l’hô­pi­tal le soir. «C’était comme une double vie.» Elle a réus­si sa troi­sième se­con­daire, est re­tour­née chez elle en mai. Mais en oc­tobre, elle en a eu as­sez de broyer du noir.

Elle a ava­lé tous les com­pri­més qu’elle ac­cu­mu­lait de­puis quatre mois. «Je voyais ça comme un fi­let de sé­cu­ri­té», comme une porte de sor­tie.

Ça a été la porte d’en­trée de l’hô­pi­tal, en­core. Pen­dant un an. Sans sor­tir. «J’avais des hal­lu­ci­na­tions vi­suelles et au­di­tives, c’était rough. Je n’étais pas la même per­sonne. Je me fou­tais de tout, je pre­nais du poids, je ne ca­chais plus mes idées sui­ci­daires. Cette hos­pi­ta­li­sa­tion a été in­tense au ni­veau des trai­te­ments…»

Elle en fait en­core des cau­che­mars.

Elle cher­chait tou­jours des fa­çons de se faire du mal, comme si c’était la seule chose qui l’in­té­res­sait. «Je ca­chais des ob­jets dans mes bas, dans mes pan­toufles. Je fai­sais des plans, ma vie était fo­cu­sée là-des­sus.»

Le «trai­te­ment» était dra­co­nien. «On me main­te­nait à plat ventre, on m’ou­vrait les mains, on me met­tait en salle d’iso­le­ment. Quand je me frap­pais la tête, on me met­tait les conten­tions et ça ac­cen­tuait ma co­lère. Et qu’estce que je fai­sais pour contrô­ler ma co­lère? Je me frap­pais en­core plus la tête.»

Une spi­rale in­fer­nale.

«Il s’en­sui­vait des heures de conten­tion, at­ta­chée au sol… S’ils soup­çon­naient que je dis­si­mu­lais un ob­jet, je de­vais mettre la ja­quette an­ti-sui­cide et après, il y avait la conten­tion. C’était tel­le­ment souf­frant. Je me suis ha­bi­tuée à ça. Ça com­men­çait vers 22h et je re­ve­nais dans ma chambre au­tour de 2h du ma­tin. Ça ar­ri­vait en­vi­ron trois fois par se­maine, pen­dant six à huit mois.»

Quand elle re­fu­sait d’ava­ler les cal­mants, on les lui in­jec­tait dans la cuisse. «C’était de l’Hal­dol, un mé­di­ca­ment qui as­somme.»

Un agent res­tait à cô­té d’elle. «J’es­sayais de sor­tir de ma conten­tion, de fau­fi­ler mon bras, je criais. Une fois, quel­qu’un a don­né des bou­chons pour oreilles à l’agent. Com­ment ne pas sen­tir que tu dé­ranges? Il y a un concept d’hu­mi­lia­tion là­de­dans. C’est beau­coup pour une fille de 15, 16 ans.»

Sa mère a ar­rê­té de ve­nir la voir. «Elle trou­vait ça trop dur.»

L’hô­pi­tal, c’était sa vie. Elle tour­nait en rond, avec à peu près au­cun contact hu­main. «L’amour, je le pre­nais dans le tou­cher des in­fir­miers qui m’at­ta­chaient. Au moins, pen­dant ces mo­ments-là, je n’étais pas toute seule.»

Il a fal­lu deux si­gna­le­ments à la DPJ pour qu’elle sorte de l’hô­pi­tal, dont un fait par sa mère. «Elle n’en pou­vait plus de me voir là.»

Une jour­née d’oc­tobre 2014, le 17 plus pré­ci­sé­ment, elle a pris le che­min d’un centre jeu­nesse. «Ils m’ont ren­con­trée, ils m’ont dit : “Il y a deux trans­por­teurs qui t’at­tendent.” Ils m’ont don­né deux sacs à pou­belle pour que je mette mes choses…»

Sans la pré­ve­nir.

Elle s’est re­trou­vée en cure fer­mée pen­dant un mois, puis dans une uni­té un peu moins contrô­lée. «Je n’ai pas eu de conten­tion, ou si peu, peut-être trois fois en un an. Je me sen­tais plus écou­tée, ce n’était plus des in­fir­miers qui s’oc­cu­paient de moi, mais des édu­ca­teurs spé­cia­li­sés. C’était un mi­lieu qui était plus struc­tu­ré, il y avait des ac­ti­vi­tés et l’im­por­tance de l’école était vrai­ment prio­ri­sée.»

Elle y est res­tée un an. «Les crises ont ar­rê­té du jour au len­de­main. Mon but, c’était de ne plus re­tour­ner à l’hô­pi­tal, de re­tour­ner à la mai­son.» Elle est sor­tie pour de bon en oc­tobre 2015, quelques mois avant d’avoir 18 ans.

Mais elle garde en­core de vives ci­ca­trices de ces deux an­nées où elle a été in­ter­née. «Il n’y a pas un jour que je n’y pense pas. Je me sou­viens de tout dans les moindres dé­tails, je me re­vois… J’ai en­vie de prendre cette Hé­loïse-là dans mes bras. […] Je fais des cau­che­mars la nuit. J’ai des spasmes, mon corps est tou­jours en état d’alerte.»

Même quand c’est sa mère qui lui ca­resse le cou.

«On a te­nu pour ac­quis que j’étais ha­bi­tuée aux conten­tions, à tout ça, vu que c’était la même chose chaque soir. Mais chaque fois, c’était dif­fi­cile. Chaque fois, j’avais mal. Et il n’y avait ja­mais de re­tour qui était fait avec moi le len­de­main. Par­ler au­rait pu être un re­mède, me de­man­der com­ment je me sens. Pour que je ne me sente pas juste bonne à être en­fer­mée…»

Elle en paye en­core le prix. «L’hos­pi­ta­li­sa­tion m’a dé­té­rio­rée, ça a été ad­mis.»

Au­jourd’hui, Hé­loïse a 20 ans, elle va mieux, elle a ter­mi­né son cours se­con­daire aux adultes et a com­men­cé un bac à l’uni­ver­si­té. En­core fra­gile, elle a un sui­vi psy­cho­lo­gique ré­gu­lier. «Je suis beau­coup plus stable, j’ar­rive à gé­rer mieux mes com­por­te­ments des­truc­teurs.»

Quand elle tombe, elle se re­lève. Elle sait que de­main peut être meilleur. «De­puis que je suis sor­tie, ça m’a per­mis de me ré­vé­ler, de com­prendre que ça vaut la peine d’es­sayer.»

*nom fic­tif

— PHO­TO 123RF/AN­TO­NIO GUILLEM

«On a te­nu pour ac­quis que j’étais ha­bi­tuée aux conten­tions [...]. Mais chaque fois, c’était dif­fi­cile. Chaque fois, j’avais mal. Et il n’y avait ja­mais de re­tour qui était fait avec moi le len­de­main. Par­ler au­rait pu être un re­mède, me de­man­der com­ment je me sens. Pour que je ne me sente pas juste bonne à être en­fer­mée…»

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