GRATTON

Un bel ave­nir en fran­çais

Le Droit - - LA UNE - DE­NIS GRATTON dgrat­[email protected]­droit.com

Àson der­nier pas­sage à l’émis­sion Tout le monde

en parle (TLMEP) pour pré­sen­ter son do­cu­men­taire De­nise chez les Fran­cos, la ro­man­cière et ch­ro­ni­queuse De­nise Bom­bar­dier a re­mis en ques­tion la qua­li­té du fran­çais de la Fran­co-On­ta­rienne, Ca­ro­line Gé­li­neault. Celle-ci avait par­ti­ci­pé à une ren­contre avec Mme Bom­bar­dier, à Ot­ta­wa, dans le cadre du tour­nage de ce do­cu­men­taire.

« Elle (Ca­ro­line Gé­li­neault) a été agres­sive de­puis le dé­but, a dit Mme Bom­bar­dier. Si elle croit que la langue qu’elle doit par­ler, c’est la langue dans la­quelle elle m’a par­lé, et bien, c’est bien dom­mage pour elle, il n’y a pas d’ave­nir pour elle, qu’elle passe tout de suite à l’an­glais ».

Plu­tôt in­sul­tant comme com­men­taire. Et c’était bien mal connaître Ca­ro­line Gé­li­neault…

Fran­co-On­ta­rienne de Ge­rald­ton, un vil­lage du Nord de l’On­ta­rio si­tué à 14 heures de route d’Ot­ta­wa, Ca­ro­line Gé­li­neault, 25 ans, est ti­tu­laire d’un bac­ca­lau­réat en lin­guis­tique de l’Université d’Ot­ta­wa, elle étu­die pré­sen­te­ment au col­lège La Ci­té en tech­nique de ré­adap­ta­tion et de jus­tice pé­nale, tout en tra­vaillant à la Fé­dé­ra­tion cultu­relle ca­na­dienne-fran­çaise.

Que cette jeune femme ait conser­vé sa langue ma­ter­nelle tient un peu du mi­racle, mais sur­tout d’une ré­si­lience et d’un amour pour la langue fran­çaise hors du com­mun.

« Je me suis tel­le­ment bat­tue pour mon iden­ti­té quand j’étais jeune, dit-elle. Il y a très peu de fran­co­phones à Ge­rald­ton. Dans mon école pri­maire, de la pre­mière à la 8e an­née, nous étions 80 élèves à l’époque. Les fran­co­phones et les an­glo­phones par­ta­geaient le même édi­fice, mais il s’agis­sait tout de même de deux écoles dis­tinctes. On par­ta­geait la bi­blio­thèque et le gym­nase. Chez les an­glo­phones, on comp­tait entre 500 et 700 élèves.

— Contre 80 élèves fran­co­phones !? Sous le même toit !?

— Oui. Mais au se­con­daire, les fran­co­phones avaient leur propre école qui se trou­vait dans le vil­lage voi­sin de Lon­glac. C’était très pe­tit comme en­droit et nous n’avions pas beau­coup de choix de cours. Nous étions, au total, 54 étu­diants dans cette école. Je pour­rais tous les nom­mer, je les connais tous. (Rires).

«Si j’ai pu conser­ver mon fran­çais, re­prend-elle, c’est grâce à mes pa­rents pour qui le fran­çais a tou­jours été très im­por­tant. Et je dois les re­mer­cier. Nous n’avions pas le droit de par­ler l’an­glais à la mai­son. Nous ne pou­vions pas re­gar­der la té­lé en an­glais non plus. Ma mère est Mont­réa­laise et mon père est Fran­co-On­ta­rien, il a vé­cu un peu par­tout en On­ta­rio et au Qué­bec. Ils com­pre­naient qu’il ne fal­lait pas que ma soeur et moi «at­tra­pions» l’an­glais et qu’il ne fal­lait pas le pra­ti­quer. L’im­por­tant, c’était de pra­ti­quer le fran­çais. Mais je me suis tou­jours sen­tie… Di­sons que je n’étais pas très po­pu­laire à l’école. Et au se­con­daire, je n’avais pas énor­mé­ment d’amis. Je me suis tou­jours sen­tie un peu re­je­tée. Puis j’ai dé­cou­vert la FESFO (Fé­dé­ra­tion de la jeu­nesse fran­co-on­ta­rienne) et j’y ai trou­vé un mi­lieu où je me sen­tais ac­cueillie et où j’avais la chance d’être moi-même. Et ça m’a vrai­ment en­cou­ra­gée à m’ac­cro­cher à mon iden­ti­té fran­co­phone et à bâ­tir ma ré­si­lience parce que j’étais vrai­ment dans un mi­lieu très an­glo­phone et très éloi­gné à Ge­rald­ton.»

Ca­ro­line Gé­li­neault a été pré­si­dente de la FESFO, co­pré­si­dente du Re­grou­pe­ment étudiant fran­coon­ta­rien (RÉFO) — au sein du­quel elle a lut­té pen­dant trois ans pour l’ob­ten­tion d’une université fran­coon­ta­rienne — et elle siège pré­sen­te­ment aux conseils d’ad­mi­nis­tra­tion de l’As­sem­blée de la fran­co­pho­nie de l’On­ta­rio (AFO) et de l’ACFO d’Ot­ta­wa.

Un beau par­cours pour une femme qui, se­lon De­nise Bom­bar­dier, «de­vrait tout de suite pas­ser à l’an­glais parce qu’il n’y a pas d’ave­nir pour elle en fran­çais». D’ailleurs, qu’a pen­sé Ca­ro­line Gé­li­neault de ce com­men­taire fait à son égard et en­ten­du à la té­lé na­tio­nale par plus d’un mil­lion de té­lé­spec­ta­teurs ?

«Ça m’a sur­prise sur le coup. Mais je connais­sais dé­jà De­nise Bom­bar­dier et ses com­men­taires ne m’af­fectent pas. Ce n’est pas elle qui va me va­li­der dans mon iden­ti­té. Ce que je trouve dom­mage, c’est le mes­sage qu’un tel com­men­taire vé­hi­cule pour ma com­mu­nau­té et pour les gens qui se ques­tionnent beau­coup plus par rap­port à leur langue et à leur iden­ti­té. Et pour les gens qui sont mal­heu­reu­se­ment d’ac­cord avec De­nise Bom­bar­dier, ça les va­lide dans leurs pen­sées. Et j’ai peur de ce que ces gens di­ront et fe­ront par la suite. C’est plu­tôt ce cô­té-là qui m’a in­sul­tée. Mais d’al­ler me faire dire par De­nise Bom­bar­dier que je n’ai pas d’ave­nir en fran­co­pho­nie… (rires)… elle n’avait vrai­ment au­cune idée à qui elle s’adres­sait.

— Ça vous a dé­çu que TLMEP vous in­vite sur le pla­teau (en com­pa­gnie de la Fran­co-On­ta­rienne Stéphanie Choui­nard et la Fran­coMa­ni­to­baine Chloé Frey­net-Ga­gné) une se­maine après le pas­sage de Mme Bom­bar­dier, plu­tôt que de vous avoir in­vi­tées le même soir pour lui don­ner la ré­plique ?

— Oui, ef­fec­ti­ve­ment. Mais fi­na­le­ment, je suis sa­tis­faite parce qu’on s’en­tend que l’échange au­rait été com­plè­te­ment dif­fé­rent. De­nise est très po­la­ri­sante, elle prend beau­coup de place. Donc je suis heu­reuse qu’on ait eu notre temps à nous pour vrai­ment avoir la chance de par­ler de nos en­jeux de fa­çon plus po­si­tive. Et fi­na­le­ment, nous avons eu le der­nier mot. C’est tout de même bien.

— Se­lon vous, toute cette sa­ga en­tou­rant De­nise Bom­bar­dier est bonne ou mau­vaise pour la com­mu­nau­té fran­co-on­ta­rienne et les fran­co­phones de l’ex­té­rieur du Qué­bec ?

— C’est dif­fi­cile à tran­cher. Je pense qu’il y a du bon et du mauvais. Mais plus de bon puisque ça nous a don­né une tri­bune

(TLMEP). Et j’ai re­çu de très beaux com­men­taires de so­li­da­ri­té de plu­sieurs Qué­bé­cois, ain­si que des gens qui étaient dans la foule à TLMEP, de Guy A. (Le­page), de Dan­ny (Tur­cotte) et des autres in­vi­tés. Beau­coup de gens re­gardent cette émis­sion et je pense que notre pas­sage a mo­bi­li­sé les troupes. Par contre, c’est mal­heu­reux qu’au Qué­bec, qu’on ait ten­dance à par­ler du Ca­na­da fran­çais seule­ment quand ça va mal. Ce se­rait le fun qu’on parle de nous à TLMEP et sur d’autres tri­bunes qué­bé­coises, mais pas juste quand ça va mal et que nous sommes en crise, mais aus­si quand on réa­lise de bons coups. Mais les bons coups sont plus dif­fi­ciles à vendre à la té­lé, je com­prends ça.

— Et la po­li­tique un jour, Ca­ro­line, ça vous in­té­resse ?

— On me la pose sou­vent cette ques­tion-là. (Rires). Je ne dis pas non. Pas tout de suite, mais peu­têtre un jour.»

— PATRICK WOODBURY, LE DROIT

Ca­ro­line Gé­li­neault

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