OBSSESSION­S ACOUS­TIQUES

Le Droit - - MUSIQUE - YVES BERGERAS yber­ge­[email protected]­droit.com

Be­noît Pi­nette, Alias Tire le Coyote, a fait pa­raître ce prin­temps Ses­sion Acous­tique 1, un disque sur le­quel il re­pre­nait une di­zaine de ses chan­sons res­ser­vies dans le plus grand dé­pouille­ment, dé­les­tées de leurs ha­billages ins­tru­men­tal.

Un disque qui au­rait tout aus­si bien pu s’ap­pe­ler Désher­bage si ce titre ne ve­nait dé­jà coif­fer son pré­cé­dent opus, lau­réat du Fé­lix de l’al­bum folk de l’an­née en 2018.

Ce nou­vel al­bum, Tire le Coyote le dé­fend sur scène en for­mule double gui­tare acous­tique, épau­lé par son vieux com­plice Sham­poing. Le duo, qui sillon­ne­ra le Qué­bec en long et en large jus­qu’à dé­cembre avec cette tour­née in­ti­tu­lée Ma­tière pre­mière, s’ar­rête à la Po­ly­va­lente Ni­co­las-Ga­ti­neau, le 24 oc­tobre.

D’ha­bi­tude, un mu­si­cien réunit ses idées au­tour d’un disque, l’en­re­gistre, puis court le dé­fendre de scène en scène. Pour Be­noît Pi­nette, c’est pré­ci­sé­ment « le contraire qui s’est pas­sé ».

Car ce « grand amou­reux de la mu­sique folk et folk amé­ri­caine » avait « de­puis lon­temps le fan­tasme de par­tir en tour­née dans un for­mat très acous­tique ». La tour­née s’est donc or­ga­ni­sée d’abord. Il ne s’est lan­cé qu’après coup dans la pro­duc­tion de son disque, presque non­cha­lam­ment, plus sur le mode « et pour­quoi pas ? » que sur le mode « y’en faut !».

L’in­té­rêt du « contexte acous­tique », dit-il, c’est que « la voix et les pa­roles sont vrai­ment mises de l’avant ».

Et Tire le Coyote ne triche pas avec l’« acous­tique ». Trop sou­vent, les for­mules duo se contentent d’« es­sayer de re­pro­duire un band, mais à deux », constate-t-il. « J’ai vu des es­pèces de pieuvres qui es­saient de jouer 8 ins­tru­ments en même temps. Ce n’est pas une cri­tique, mais moi j’avais vrai­ment en­vie de lais­ser tom­ber la par­tie basse/bat­te­rie, et re­ve­nir à l’es­sence même de la chan­son. »

« Avec nous, il n’y a au­cune gui­tare bran­chée ; il n’y a que des mi­cros, sur scène », pour­suit-il, sou­cieux « de re­tour­ner à la pu­re­té, la sim­pli­ci­té, du mou­ve­ment folk. »

Ses ré­fé­rences, en terme de pu­re­té ? « On re­vient tou­jours à Bob Dy­lan et à Neil Young, mais il y en a plein d’autres », avance ce col­lec­tion­neur de vi­nyles plus par­ti­cu­liè­re­ment at­ti­ré par « le son des an­nées 60 ». En tête de liste de ses maîtres es-folk, qu’ils soient blue­sés ou plus coun­try, il cite Dave Van Ronk, Jim­mie Rod­gers, Woo­die Gu­thrie, avant de re­mon­ter « aux pre­miers blues­men ac­cous­tiques des an­nées 20 et 30, comme Blind Willie McTell et Ro­bert John­son, évi­dem­ment ».

« Ça m’a tou­jours at­ti­ré, cette ap­proche simplifiée de la mu­sique, [le sou­ci d’] en faire beau­coup avec peu. C’est fa­cile, en stu­dio, de ra­jou­ter des couches so­nores, alors qu’une bonne chan­son peut vivre dans son plus simple ap­pa­reil. »

RE­PRENDRE SON SOUFFLE

Cette en­vie de « re­tour­ner à l’es­sen­tiel » est de­ve­nue au fil des ans une « ob­ses­sion acous­tique ».

Qui lui sem­blait d’au­tant plus né­ces­saire qu’il res­sent le be­soin de re­prendre son souffle, ar­tis­ti­que­ment. De­puis la sor­tie de Désher­bage, la vie de Be­noit Pi­nette est de­ve­nue un tour­billon : « de plus en plus de grandes salles, de plus en plus de spec­ta­teurs, de plus en plus de mu­si­ciens. C’est très plai­sant, mais j’ai le ré­flexe — le be­soin — d’al­ler plus tran­quille­ment. De re­ve­nir à la base de tout ça. À la “ma­tière pre­mière”, jus­te­ment. »

Il a sen­ti l’ur­gence de « re­trou­ver le plai­sir : qu’un sen­ti­ment créa­tif m’ha­bite, pas que ce soit un tra­vail ». Ce­lui-là­même qu’il avait à ses dé­buts, « avant que l’in­dus­trie, le suc­cès et la re­con­nais­sance n’entrent en jeu [et fi­nissent par pha­go­cy­ter] le noyau de la créa­ti­vi­té. »

Avant qu’il ne se « sente un peu bas­cu­ler, même en es­sayant de res­ter le plus au­then­tique pos­sible ». Car la plu­part des dé­ci­sions qu’il de­vait prendre, ces der­niers temps, concer­naient moins la créa­tion que « la vi­si­bi­li­té ».

Tire le Coyote n’aime pas trop pro­lon­ger l’ex­pé­rience stu­dio. Ses­sion Acous­tique 1 a été en­re­gis­tré

en trois jours.

« Tous mes al­bums ont été en­re­gis­trés en trois, cinq jours max. On en­re­gistre tout live, on fait pas du track par track. La chi­mie dans le band est meilleure, je trouve : on est dans l’obli­ga­tion d’écou­ter les autres, plu­tôt que de se concen­trer sur sa par­tie, cha­cun de son cô­té. »

Tire le Coyote s’ex­cu­se­ra même de n’être « pas un grand gui­ta­riste ».

Mais, pour lui, le but n’est pas « la re­cherche de per­fec­tion, mais de quelque chose de sen­ti ».

Est-il mo­ti­vé par l’en­vie sys­té­ma­tique de ne pas être là où on l’at­tend ? de­mande-t-on au bar­bu qui se dis­tingue par les fal­set­tos ai­gre­lets, alors qu’il n’a pas du tout cette voix flû­tée, lors­qu’il parle.

« À cer­tains égards, oui. Mais le mo­teur, c’est pas de faire dif­fé­rent, c’est de faire quelque chose qui me res­semble. »

Son seul ob­jec­tif, c’est « d’être hon­nête en­vers soi-même ». Il sa­vait per­ti­nem­ment que sa pro­po­si­tion, cette voix si haut per­chée, ne plai­rait pas à tout le monde. Mais il était convain­cu que « les gens al­laient la re­con­naître ».

« J’ai tou­jours su que j’avais cet ou­til dif­fé­rent. La voix haute va cher­cher quelque chose qui s’ap­pa­rente à la mé­lan­co­lie. Elle lie les notes entre elles, comme une

pe­dal steel, peut-être. Je me pro­mène entre les notes. »

Il lui ar­rive de bais­ser sa voix de quelques oc­taves, pour « faire des re­prises d’ar­tistes qui ont des voix plus basses, mais je vais plus par­ler que chan­ter, [car] Je n’ai pas de tech­nique vo­cale. »

FAIRE LE TRI

le chiffre « 1 » du titre lui laisse la porte ou­verte à une suite, mais celle-ci n’est « pas dans les plans à court terme ».

Pour faire le tri, Tire le Coyote avait des cri­tères ri­gou­reux.

Il a gar­dé les trans­mu­ta­tions qui se dis­tin­guaient le plus des or­gi­nales, d’abord dans « la fa­çon de grat­ter la gui­tare », en­suite par leur tem­po, devenu plus ra­pide ou plus lent.

L’idée était aus­si de pré­sen­ter un pa­nel de cha­cun des al­bums. « Je ne re­nie au­cune chan­sons mais il y a des textes plus forts que d’autres. Je vou­lais gar­der celles dont je suis le plus fier. »

« Je trou­vais aus­si que l’exer­cice acous­tique était une belle oc­ca­sion de res­sor­tir des chan­sons comme Té­tard ou Bombe à re­tar­de­ment, que je ne jouais plus de­puis long­temps. » Et de mon­trer ce que pou­vaient de­ve­nir ses « classiques, avec de très gros guille­mets » que sont Cal­feu­trer les failles ou Chain­saw.

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