FAIRE FACE À LA MU­SIQUE

« Je n’ai ja­mais eu l’im­pres­sion que j’au­rais dû l’avoir ! Mais je crois qu’il y a une es­pèce d’a prio­ri col­lec­tif qui donne plus de va­leur à » l’au­teur mas­cu­lin. — Ariane Mof­fatt.

Le Droit - - MUSIQUE ADISQ - JO­SÉE LAPOINTE

Elles sont toutes trois fi­na­listes comme au­teure ou com­po­si­trice de l’an­née, la plus pres­ti­gieuse des ca­té­go­ries de l’ADISQ, où les femmes se font plus que rares de­puis 40 ans. Un sym­bole fort pour trois ar­tistes qui font chan­ger les choses.

LE «PO­WER TRIO »

Ariane Mof­fatt ar­rive à la séance pho­to en «fla­shant» sa nou­velle gui­tare élec­trique à Sa­lo­mé Leclerc. « C’est parce que c’est elle, la gui­ta­riste, pas moi!», ri­gole la vo­lu­bile chan­teuse – les deux mu­si­ciennes se connaissen­t de­puis long­temps et ont sou­vent col­la­bo­ré en­semble. La pia­niste néo­clas­sique Alexandra Stréliski, qui cu­mule pas moins de neuf ci­ta­tions cette an­née avec son al­bum

INS­CAPE, à éga­li­té au som­met avec Les Louanges, est plu­tôt im­pres­sion­née d’être là. « Tout est si nou­veau, ce n’est pas nor­mal pour moi de me re­trou­ver dans un shoo­ting pho­to avec Ariane Mof­fatt. C’est al­lé très vite, mon as­cen­sion ! Et là je suis dans tout un po­wer trio de femmes. Sa­lo­mé, j’écoute sa mu­sique de­puis su­per long­temps. J’adore son âme, son art.» Ariane Mof­fatt aus­si s’es­time bien en­tou­rée. « Je suis fière d’être aux cô­tés de ces femmes pour qui j’ai énor­mé­ment d’es­time. Je suis contente que Sa­lo­mé ait cette re­con­nais­sance pour son tra­vail, et pour Alexandra, qui est ar­ri­vée d’une su­per belle fa­çon et qui rem­plit le coeur d’énor­mé­ment de gens. »

LA PRÉ­SENCE FÉMININE

C’est seule­ment la deuxième fois dans l’his­toire de l’ADISQ que trois femmes sont ci­tées en même temps comme au­teure ou com­po­si­trice, une ca­té­go­rie qui compte cinq fi­na­listes. En fait, il y en a presque tou­jours eu une seule par an­née, et seule­ment quatre femmes l’ont em­por­té en 40 ans. Re­flet de la réa­li­té ou biais in­cons­cient de la part des ju­rés ? « Je pense que c’est des ré­flexes an­crés bien loin, es­time Alexandra Stréliski. Ce n’est pas de la mau­vaise foi, c’est vrai­ment cultu­rel. » Ariane Mof­fatt avait été nom­mée pour Aqua­naute, son pre­mier al­bum pa­ru en 2002, mais ja­mais

de­puis, alors que Pe­tites mains pré­cieuses est son sixième disque. Elle penche aus­si vers le biai

Ce qui ex­pli­que­rait peut-être que des au­teures-com­po­si­trices comme In­grid St-Pierre, Ca­the­rine Durand ou Coeur de pi­rate, par exemple, n’aient même ja­mais fi­gu­ré par­mi les fi­na­listes. Par contre, le chiffre d’une fi­na­liste par an­née est co­hé­rent avec les sta­tis­tiques de l’ADISQ, pré­cise la pro­duc­trice exé­cu­tive du ga­la Ju­lie Ga­rié­py, puis­qu’entre 22 et 26 % de femmes sont éli­gibles dans cette ca­té­go­rie, se­lon le re­cen­se­ment des al­bums ins­crits. « Il ne faut pas ou­blier que le ga­la ar­rive en bout de course, rap­pelle la di­rec­trice gé­né­rale de l’ADSIQ, So­lange Drouin. On n’in­fluence pas la pro­duc­tion, on re­çoit les pro­duits quand ils sont ter­mi­nés. »

L’AN­NÉE RE­CORD

Sa­lo­mé Leclerc, qui ob­tient sa pre­mière sé­lec­tion comme au­teure-com­po­si­trice avec son troisième al­bum, Les choses ex­té­rieures, n’est pas sur­prise que trois femmes se trouvent dans cette ca­té­go­rie.

« Quand j’ai sor­ti mon al­bum l’au­tomne der­nier, il y a eu en même temps une trâ­lée d’al­bums forts de femmes : Ariane, Alexandra, Eli­sa­pie, Sa­fia, Pas­cale Picard… Les femmes ont été tel­le­ment pré­sentes cette an­née que l’in­verse m’au­rait cho­quée », af­firme Sa­lo­mé Leclerc.

Ariane Mof­fatt juge que l’ADISQ semble avoir en­ten­du les do­léances des femmes. « On l’a dit, y en a donc ben pas beau­coup qui ont été nom­mées, et pas beau­coup à tra­vers le temps qui ont ga­gné. Je pense que c’était une su­per an­née de femmes, oui, mais aus­si qu’en ce mo­ment, il y a un pe­tit ding ding qui fait ou­vrir des oeillères vers quelque chose de plus pa­ri­taire. » Ces pré­oc­cu­pa­tions ont en ef­fet per­co­lé jus­qu’au ga­la, dit Ju­lie Ga­rié­py. « Cha­cun doit être sen­si­bi­li­sé. » La vic­toire de Klô Pel­gag il y a deux ans, 25 ans après Fran­cine Ray­mond, a créé une vé­ri­table onde de choc, avoue-t-elle. « Quand elle l’a sou­le­vé en re­ce­vant son prix, elle a mis le doigt sur quelque chose. J’avoue que c’est quelque chose qu’on n’avait pas re­mar­qué. » « Et elle a bien fait de le dire ! » s’ex­clame So­lange Drouin.

LA CA­TÉ­GO­RIE

Pour les mu­si­ciennes, c’est clair: être nom­mées comme au­teu­re­com­po­si­trice est une vraie consé­cra­tion. « Le jour de l’an­nonce, je n’avais même pas re­mar­qué que j’étais de­dans, tel­le­ment c’est sur­réel, ra­conte Sa­lo­mé Leclerc. Il a fal­lu que le boss d’Au­dio­gram vienne me voir pour que je m’en rende compte ! Quand tu passes les trois quarts de ton temps à faire ça toute seule, et que ce tra­vail sur la ma­tière pre­mière est re­con­nu, c’est le sum­mum. » Même sen­ti­ment pour Ariane Mof­fatt. « Il n’y a pas de ca­té­go­rie qui me fait le plus plai­sir, car elle sou­ligne ce tra­vail qui est un tra­vail d’ar­ti­san. Ma vie et ma pen­sée sont tou­jours oc­cu­pées par la re­cherche de nou­velles chan­sons. C’est un mé­tier qui ne vient pas avec un mode d’em­ploi. Être re­con­nue pour cette es­sence, il n’y a rien qui compte le plus. »

LES MO­DÈLES

Plus il y au­ra de femmes mu­si­ciennes, et plus elles se­ront re­con­nues, plus il y au­ra de jeunes femmes qui sen­ti­ront qu’elles ont leur place dans ce mi­lieu en­core très mas­cu­lin.

« Je suis heu­reuse si je peux être un mo­dèle, sur­tout en pia­no, ça sort du cadre. Les jeunes filles voient des femmes dans le monde cultu­rel et de la mu­sique, et ça fait la job. Il faut juste être là, dans le fond », constate Alexandra Stréliski.

La com­po­si­trice es­time qu’il n’y au­ra ja­mais trop de mo­dèles fé­mi­nins. « Une ar­tiste comme Lha­sa a été une ins­pi­ra­tion énorme pour moi, par la ma­nière dont elle me­nait sa car­rière, par son âme brute. » Sa­lo­mé Leclerc a aus­si en tête l’image de femmes fortes « qui ont du chien » comme France D’Amour, Ma­ra Tremblay, Ariane Mof­fatt ou la pion­nière Diane Tell, « des ar­tistes fé­mi­nines qui nous poussent à nous dé­pas­ser et à ar­ri­ver avec quelque chose d’au­then­tique »…

Au­jourd’hui, avec un troisième al­bum ex­trê­me­ment so­lide pour le­quel elle est fi­na­liste aus­si comme réa­li­sa­trice, Sa­lo­mé Leclerc fait par­tie à son tour de ces mu­si­ciennes qui peuvent ser­vir de mo­dèle. « Quand une Mé­lo­die Spear me dit que je l’ai ins­pi­rée, je suis fière de sa­voir qu’il y a un peu de moi en elle, de lui avoir ap­por­té quelque chose juste en étant là et en tra­vaillant sur ma car­rière. »

Le grand ga­la de l’ADISQ au­ra lieu le 27 oc­tobre. Une pre­mière sé­rie de tro­phées Fé­lix se­ra dé­cer­née dès le 23 oc­tobre, au fil de deux autres ga­las.

— PHO­TOS MAR­CO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Ariane Mof­fatt.

Alxan­dra Stréliski, Sa­lo­mé Leclerc et Ariane Mof­fatt

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