La po­li­tique en mode sel­fie

Le Droit - - ARTS ET SPECTACLES - YVES BERGERAS yber­ge­[email protected]­droit.com

La pièce de théâtre Just In, al­lu­sion au pré­nom d’un chef de par­ti aux cou­leurs rouge-sang, n’est pas de la «po­li­tique fic­tion», mais plu­tôt de la po­li­tique «fan­tas­tique», cla­ri­fie son au­teur et in­ter­prète, Lu­cien Ra­tio.

Car si le per­son­nage de « po­li­ti­cien ano­nyme » qu’il in­carne n’est pas sans évo­quer les tares no­toires de cer­tains élus connus, le spec­tacle em­prunte des élé­ments sur­na­tu­rels aux contes et à la my­tho­lo­gie. Voire à cer­taines théo­ries du com­plot, dont les chi­mères ne sont pas for­cé­ment moins mons­trueuses.

Ce so­lo — que La Nou­velle Scène ac­cueille du 24 oc­tobre au 26 oc­tobre — ne sau­rait tom­ber plus à-pro­pos qu’en cette pé­riode post­course élec­to­rale où l’on voit aus­si com­men­cer à fleu­rir les ci­trouilles d’Hal­lo­ween, pré­cise Lu­cien Ra­tio, trop heu­reux de cet ali­gne­ment d’astres.

La pièce dé­bute au len­de­main d’une élec­tion rem­por­tée par le­dit can­di­dat. À peine ré­veillé d’une gueule de bois (un mal de Bloc ?) ca­ra­bi­née, l’élu prend connais­sance d’une vi­déo très com­pro­met­tante. Seul hic : il n’a ab­so­lu­ment au­cun sou­ve­nir des évé­ne­ments de la veille. Alors que le po­li­ti­cien vou­drait se mettre en mode « contrôle des dom­mages », his­toire de sau­ver la face à coups de « sel­fies cutes », le voi­là pour­chas­sé par quelque étrange créa­ture.

Ma­ni­fes­ta­tion de sa mau­vaise conscience ? Trip de drogue pas tout à fait ter­mi­né ? Fa­tigue psy­cho­tique ? L’ex­pli­ca­tion est se­con­daire : l’im­por­tant, c’est que l’évé­ne­ment va mar­quer le dé­but d’une mé­ta­mor­phose et d’une quête, ré­sume Lu­cien Ra­tio, qu’on a pu voir à la té­lé dans An­nie et

ses hommes, et sur les planches ot­ta­viennes dans Cy­ra­no de Ber­ge­rac, En at­ten­dant Go­dot ou en­core Danse de gar­çons.

Les éclai­rages — et la trame so­nore conçue par Milli­me­trik — jonglent avec les am­biances in­quié­tantes. « C’est dans la tra­di­tion du conte : on tombe vrai­ment dans un uni­vers fan­tas­tique, avec des créa­tures fan­tas­tiques qui rodent. »

VE­DETTES ET DYNASTIES

Le per­son­nage n’est pas nom­mé, « pour qu’il re­pré­sente le plus de po­li­ti­ciens pos­sible », pré­cise le co­mé­dien. Le nar­cis­sique po­li­ti­cien de Just In tient au­tant de Jus­tin Tru­deau que de Ni­co­las Sar­ko­zy, « Maxime Ber­nier et Do­nald Trump, évi­dem­ment ». « Je me suis sur­tout ins­pi­ré des po­li­ti­ciens qui fai­saient des cam­pagnes sur l’image », ex­pose Lu­cien Ra­tio.

Fé­ru de po­li­tique fé­dé­rale, et ob­ser­va­teur at­ten­tif de l’arène dé­mo­cra­tique, Lu­cien Ra­tio co­signe de­puis cinq ans le Beu Bye, une re­vue de l’an­née théâ­trale, dif­fu­sée dans la ré­gion de Qué­bec.

Pour lui, la pièce aborde, de fa­çon plus large, « la fa­çon de faire de la po­li­tique » spec­tacle, à l’heure où le pu­blic, com­plice pas­sif, se laisse plus fa­ci­le­ment sé­duire par le culte de l’in­di­vi­du, le « ve­det­ta­riat », que par le « conte­nu » des plates-formes.

« Il ne faut pas ou­blier que Do­nald Trump est une ve­dette de té­lé­réa­li­té qui est de­ve­nue ve­dette po­li­tique », re­trace-t-il, en dé­plo­rant qu’« une grosse par­tie du vote qu’ils at­tirent est di­rec­te­ment lié » au trai­te­ment mar­ke­ting de stars dont ils sont l’ob­jet. « Donc ce n’est plus tant le pro­gramme, qui compte », que l’image.

L’amal­game des po­li­ti­ciens qui consti­tuent le pro­ta­go­niste fran­ken­stei­nesque de Just In se­rait aus­si un clin d’oeil au fait que les tra­di­tion­nelles fron­tières entre les par­tis ont ten­dance à s’es­tom­per : « Aux der­nières élec­tions, j’ai trou­vé qu’il n’y avait plus de grosses dif­fé­rences entre les pro­gres­sistes et les autres, sur l’échi­quier po­li­tique ; même les conser­va­teurs [à les écou­ter par­ler de leur pla­te­forme], se sont rap­pro­chés du centre », par­tage le co­mé­dien.

« Et si Jus­tin Tru­deau a long­temps été consi­dé­ré comme ‘M. Sel­fie,’ Je l’ai trou­vé moins [ex­ces­sif] que du­rant la pré­cé­dente cam­pagne ; j’ai plus vu le chef du NPD [Jag­meet Sing, du Nou­veau par­ti dé­mo­cra­tique] prendre de pho­tos et des égo­por­traits, que Tru­deau », avan­çait-il, mar­di, au len­de­main de ces élec­tions fé­dé­rales.

Le co­mé­dien se dé­sole de ce que les po­li­ti­ciens aient re­cours à des images cou­sues sur me­sure, construite­s pour sus­ci­ter l’adhé­sion. Il dé­plore « la fa­çon dont on uti­lise l’image pour faire des can­di­dats ve­dettes » et des « stunts pu­bli­ci­taires ».

Eux aus­si « portent un cos­tume » et « jouent un per­son­nage », dit-il. Et le « désa­bu­se­ment » gé­né­ral pour la chose pu­blique est di­rec­te­ment lié à cet état de fait, croit-il, car « le pu­blic se rend compte qu’ils ont ap­pris textes par coeur, qu’ils jouent un rôle ».

PO­LI­TIQUE, MAIS LU­DIQUE

Son spec­tacle dé­nonce ce mi­roir aux alouettes. Il rap­pelle que « ce n’est pas parce qu’on sou­rit et qu’on prend des bains des bains de foule, qu’on est né­ces­sai­re­ment pro­gres­siste ou même proche des gens. On montre au monde ce qu’on veut bien mon­trer. [...] Un pro­gres­siste [au­to­pro­cla­mé] qui est en fa­veur d’un pi­pe­line, c’est pas mal spé­cial ! C’est pas très ‘pro-en­vi­ron­ne­ment, un pipe-line ».

La po­li­tique en­tre­tient une confu­sion entre la per­sonne réelle, sa mo­ra­li­té, et l’image soi­gneu­se­ment en­tre­te­nue, argue le co­mé­dien, en évo­quant l’af­faire SNC La­val­lin, et les ac­cu­sa­tions d’in­gé­rence ci­blant Jus­tin Tru­deau. « C’est in­croyable comme il a bien gé­ré ça, en di­sant que c’était pour «pro­té­ger des jobs !»

Loin de cher­cher à ali­men­ter le dés­in­té­rêt de la po­li­tique, sa sa­tire théâ­trale se veut au contraire ci­toyenne.

Mal­gré ses «clins d’oeil à l’ac­tua­li­té po­li­tique», nul be­soin de suivre de près la po­li­tique ca­na­dienne pour ap­pré­cier ce spec­tacle qui se veut «lu­dique».

«On est à une se­maine de l’Hal­lo­ween : c’est le meilleur ti­ming pour ap­pré­cier la pièce, qui s’ins­pire de la my­tho­lo­gie égyp­tienne et rep­ti­lienne. On re­monte à Quet­za­coatl, le dieu ser­pent» des Mayas. «On part du concret, d’une si­tua­tion réa­liste, en pré­sen­tant des mo­ments clefs de la vie de cer­tains po­li­ti­ciens... puis on tombe dans les mythes et le monde des ‘rep­ti­liens’ qui en se­cret, s’as­surent de pla­cer des rois sur le trône pour des siècles et des siècles. On est par­fois com­plè­te­ment dans la théo­rie du com­plot !» s’ex­clame-t-il.

Son ré­cit se veut «écla­té» tant dans son conte­nu que dans sa forme. D’ailleurs, «même si ça a été écrit l’an pas­sé, ça ré­sonne en­core plus avec la cam­pagne qui vient de se pas­ser», pro­met l’au­teur.

— PHO­TO DE COUR­TOI­SIE

Lu­cien Ra­tio dans la pièce Just In pré­sen­tée à La Nou­velle Scène.

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