TRA­VER­SER ...SANS VOIR

Le Droit - - LA UNE - DANIEL LE­BLANC dle­[email protected]­droit.com

Se mettre dans la peau d’un non­voyant lors­qu’on doit se pro­me­ner sur le trot­toir et pire, tra­ver­ser la rue en toute sé­cu­ri­té, per­met de consta­ter l’am­pleur des dé­fis quo­ti­diens aux­quels sont confron­tés ces per­sonnes. Non sans une pe­tite once d’an­xié­té, c’est le test au­quel s’est prê­té le jour­na­liste du Droit jeu­di à une in­ter­sec­tion acha­lan­dée de Ga­ti­neau.

Mu­nis d’une canne blanche, les re­pré­sen­tants des mé­dias étaient in­vi­tés à se prê­ter à cet exer­cice les yeux ban­dés, ju­me­lés avec une per­sonne ayant une dé­fi­cience vi­suelle. L’ob­jec­tif : tra­ver­ser les trois coins de l’angle des rues Lau­rier et Hô­tel-de-Ville, dans le sec­teur Hull. L’ac­ti­vi­té de sen­si­bi­li­sa­tion était or­ga­ni­sée par la Ville et le Ser­vice de po­lice en marge de la Se­maine des usa­gers vul­né­rables, qui vise à rap­pe­ler aux gens que le par­tage de la route est pri­mor­dial pour as­su­rer la sé­cu­ri­té des per­sonnes souf­frant d’un han­di­cap.

Ac­com­pa­gnés de la pré­si­dente de l’As­so­cia­tion des per­sonnes han­di­ca­pées vi­suelles de l’Ou­taouais (APHVO), Ca­role Gi­guère, nous avons pu s’aper­ce­voir le temps de cinq mi­nutes (qui en ont pa­ru le double !) à quel point il peut être fort dé­sta­bi­li­sant de se re­trou­ver dans le noir, au beau mi­lieu de la rue. Et que même en duo avec une per­sonne ha­bi­tuée et sous su­per­vi­sion po­li­cière, le ni­veau de confiance n’est pas à 100 %.

De la bor­dure des trot­toirs aux nids-de-poule en pas­sant par les po­teaux, les obs­tacles sont mul­tiples lors­qu’on est pri­vé d’un sens aus­si im­por­tant que la vue. Reste que le pire dan­ger qui nous guette, ce­lui en rai­son du­quel on doit res­ter aux aguets, ce sont les autres usa­gers de la route, par exemple les au­to­mo­bi­listes, sou­ligne l’or­ga­nisme.

« Les plus grands dé­fis, ce sont pro­ba­ble­ment les gens qui ne sont pas as­sez sen­si­bi­li­sés, donc les gens qui sont sur leur té­lé­phone, qui écoutent de la mu­sique très forte. On parle d’ac­ces­si­bi­li­té, la Ville de Ga­ti­neau s’en vient bien. Ce­pen­dant, le droit de tour­ner à droite sur un feu rouge est l’une de nos pires em­bûches. Il y a aus­si le non-res­pect des feux so­nores (on en compte 32 à Ga­ti­neau). Main­te­nant, il y a aus­si de plus en plus de voi­tures hybrides, qu’on n’en­tend pas au coin des rues. [...] En fait, c’est l’in­di­vi­dua­lisme au lieu du res­pect d’au­trui », af­firme-t-elle.

Non voyante de­puis l’ado­les­cence après avoir contrac­té la toxo­plas­mose, Mme Gi­guère tient à pré­ci­ser que le type de vi­rage à droite est un « pri­vi­lège » et non un droit ou une obli­ga­tion, se­lon le Code de la sé­cu­ri­té routière.

La porte-parole du SPVG, Re­néeAnne St-Amant, rap­pelle que l’arrêt com­plet est obli­ga­toire avant d’ef­fec­tuer un vi­rage à droite au feu rouge.

« On doit im­mo­bi­li­ser nos quatre roues et re­gar­der à gauche, à droite. Si on veut, on peut même le faire deux fois plu­tôt qu’une, et ce, mal­gré que d’autres au­to­mo­bi­listes im­pa­tients peuvent klaxon­ner. Si ça peut évi­ter des ac­ci­dents sur le ter­ri­toire, on le fait. Il y a aus­si les cy­clistes, les mo­to­cy­clistes, les gens qui ont un han­di­cap phy­sique qui se dé­place à bord d’un qua­dri­por­teur. Ce sont aus­si des usa­gers vul­né­rables de la même fa­çon. [...] Les au­to­mo­bi­listes doivent prendre conscience de ça et s’adap­ter. Je pense que le mot-clé, c’est vrai­ment l’adap­ta­tion. Il faut por­ter plus at­ten­tion à notre en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat, qu’il y ait moins de dis­trac­tions », lance-t-elle.

Ad­met­tant que la col­la­bo­ra­tion avec l’ad­mi­nis­tra­tion mu­ni­ci­pale est po­si­tive, Mme Gi­guère es­time qu’il reste en­core beau­coup à faire pour as­su­rer la sé­cu­ri­té des gens mal­voyants.

« Il y a du grand che­min à faire, car ils doivent mettre à peu près quatre nou­veaux feux so­nores par an­née, mais on n’y ar­rive pas, parce que ce n’est pas tou­jours stra­té­gique de le mettre à un en­droit, parce qu’il y a des voies tour­nantes, un trop grand flot de cir­cu­la­tion ou en­core des bretelles pour cé­der le pas­sage. Il faut que ce soit bien éva­lué », dit-elle.

On es­time qu’en­vi­ron 400 per­sonnes ont un han­di­cap vi­suel en Ou­taouais.

Par ailleurs, l’APHVO rap­pelle qu’elle in­vite chaque an­née la po­pu­la­tion à vivre l’ex­pé­rience d’un sou­per dans le noir. L’évé­ne­ment, qui au­ra lieu di­manche à gui­chets fer­més au res­tau­rant Bis­tro 75, se­ra de re­tour à l’au­tomne 2020.

— PA­TRICK WOODBURY, LE DROIT

Quelques-unes des 32 in­ter­sec­tions do­tées de tra­verses avec si­gnaux so­nores à Ga­ti­neau Che­min d’Ayl­mer/rue Fra­ser Bou­le­vard de la Ci­té-des-Jeunes/ Mont-Bleu Rue Ed­dy/Wel­ling­ton Bou­le­vard de La Vé­ren­drye/ La­brosse Bou­le­vard Lor­rain/Ste-Rose Ave­nue de Bu­ckin­gham/ Ma­cla­ren 474 dont 14 mor­tels et 441 avec bles­sés de 2014 à 2018 Notre jour­na­liste Daniel Le­Blanc s’est mis dans la peau d’un non-voyant et s’est aven­tu­ré à l’in­ter­sec­tion de bou­le­vards acha­lan­dés à Ga­ti­neau. Une ex­pé­rience «dif­fi­cile», se­lon lui. AC­CI­DENTS IM­PLI­QUANT DES PIÉ­TONS À GA­TI­NEAU

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