Ar­ti­sa­nat et Pe­tite Ita­lie au lac Atit­lan

LE BOURLINGUE­UR

Le Droit - - VOYAGES - JO­NA­THAN CUSTEAU jo­na­[email protected]­tri­bune.qc.ca

Les tré­sors de San Juan La Laguna sont bien ca­chés et on risque de ne pas les voir du tout si on presse un peu trop le pas

Le plan de vi­si­ter un cha­man à San Pa­blo La Laguna, sur les rives du lac Atit­lan, ve­nait d’échouer. Le vil­lage gua­té­mal­tèque, aus­si tou­ris­tique que le fond de ma botte, est tel­le­ment pe­tit qu’il ne pos­sède pas de quai pour ac­cueillir les lan­chas, ces na­vettes re­liant les com­munes par la voie de l’eau.

J’ai mar­ché une partie de la route vers San Juan La Laguna, le vil­lage voi­sin, avant de consta­ter qu’il me fau­drait vrai­sem­bla­ble­ment hé­ler un tuk-tuk. Pour en­vi­ron un dol­lar, il met­trait une di­zaine de mi­nutes à contour­ner les cra­tères creu­sés dans le bi­tume avant de me lais­ser des­cendre à des­ti­na­tion.

De là, j’ai che­mi­né à la re­cherche d’un res­tau­rant pour cal­mer la faim qui me te­naillait. Si­tué plus près de l’en­trée du vil­lage, jus­te­ment en di­rec­tion de San Pa­blo, le Ca­fé El Ar­te­sa­no jouit d’une re­nom­mée en­viable. Mais en­core faut-il sa­voir qu’il est là, avec son en­seigne dis­crète et sa ter­rasse en contre­bas, der­rière l’édi­fice prin­ci­pal.

Le Ca­fé El Ar­te­sa­no, c’est LA des­ti­na­tion pour les fins gour­mets qui at­ter­rissent au lac Atit­lan. Alors que la rue foi­sonne du bruit des klaxons, des taxis évi­tant des chiens qui tra­versent im­pru­dem­ment, la ter­rasse soi­gnée et ri­che­ment dé­co­rée à l’eu­ro­péenne du res­tau­rant tranche avec l’am­biance du vil­lage.

Cel­lier, gra­mo­phone, ci­gares, ba­rils de bois et nappes à car­reaux rouges forment un en­vi­ron­ne­ment où chaque dé­tail a été ré­flé­chi. Le ser­veur, sa ser­viette sur le bras et le ta­blier bien noué au­tour de la taille, pré­cise qu’il faut nor­ma­le­ment une ré­ser­va­tion pour man­ger là. Mais quelle chance, en basse sai­son, on nous ac­cueille­ra vo­lon­tiers.

Le me­nu, com­po­sé de plats à par­ta­ger, a semble-t-il été ren­du cé­lèbre pour son fro­mage et ses char­cu­te­ries. Si on comble sa dent creuse en so­lo, dif­fi­cile de goû­ter aux deux spé­cia­li­tés. Mais à deux ou trois, on gri­gnote fa­ci­le­ment toute la pla­tée d’en­vi­ron 25 fro­mages et l’as­siette d’au­tant de va­rié­tés de char­cu­te­ries.

Si tous les fro­mages sont bel et bien confec­tion­nés au Gua­te­ma­la, le re­pas donne vé­ri­ta­ble­ment l’im­pres­sion d’être en Ita­lie. On ajoute le pain cuit sur place et l’ac­com­pa­gne­ment de vin et on se croi­rait presque à Rome. N’ou­blions pas, non plus, la pe­tite clo­chette, po­sée sur la table, qu’il faut se­couer pour ap­pe­ler le ser­veur à l’aide, qu’on en vienne à man­quer d’eau ou de pain.

Et si on veut contem­pler plus que la ter­rasse elle-même, la per­cée vi­suelle per­met d’aper­ce­voir non seule­ment le lac Atit­lan, mais aus­si le nez de l’In­dien, cette pro­tu­bé­rance que les ama­teurs de le­vers de so­leil grimpent vers les 4h du ma­tin pour ob­te­nir, ap­pa­rem­ment, la plus belle vue sur le lac.

Alors voi­là, si le Gua­te­ma­la s’est un peu trop im­po­sé dans les jours pré­cé­dents, on trouve ce coin d’ailleurs pour se re­mettre à l’heure de chez nous.

En res­sor­tant, on ne fran­chit qu’une di­zaine de mètres avant que le «tap! tap!» des femmes fa­çon­nant des tor­tillas nous re­monte aux oreilles. En pas­sant de­vant les fe­nêtres ou­vertes des mai­sons et des can­tines, le son sem­blable à des ap­plau­dis­se­ments se ré­per­cute par­tout.

Pour faire contraste, j’ai fait ap­pel à l’As­so­cia­tion des guides d’éco­tou­risme Ru­pa­laj K’is­ta­lin. À 300 mètres du quai des lan­chas, l’or­ga­ni­sa­tion offre des tours gui­dés dans des co­opé­ra­tives lo­cales pour en ap­prendre sur le sa­voir an­ces­tral.

En vérité, la vi­site chez les ar­tistes peintres et chez l’api­cul­teur n’ont rien de bien im­pres­sion­nant. On nous ra­conte en cinq mi­nutes comment on peint des illus­tra­tions ap­pa­rem­ment ty­piques du lac Atit­lan en ex­pli­quant bien que le maïs, om­ni­pré­sent dans les oeuvres, consti­tue un sym­bole fort. Les quatre cou­leurs de maïs qu’on trouve au Gua­te­ma­la re­pré­sentent se­lon eux les dif­fé­rentes cou­leurs de peau des êtres hu­mains.

L’api­cul­teur, lui, fe­ra le tour de ses ruches en trois mi­nutes avant de dé­cli­ner les prix de la pa­no­plie de pro­duits du miel de sa bou­tique.

Si on en ap­prend un tout pe­tit peu sur les herbes mé­di­ci­nales dans les jar­dins de plantes et qu’on goûte au cho­co­lat tra­di­tion­nel maya dans une pe­tite cho­co­la­te­rie, c’est vrai­ment le groupe de femmes ar­ti­sanes qui m’a le plus im­pres­sion­né.

On nous montre d’abord comment on trans­forme le co­ton en fils avant de l’em­bo­bi­ner. En es­sayant l’ou­til avec le­quel on nous a fait une dé­mons­tra­tion, on se rend bien compte qu’il faut quelques an­nées pour maî­tri­ser l’art de ti­rer les fils.

À San Juan, le co­ton est en­suite teint à l’aide de pro­duits na­tu­rels. Des fruits, mais sur­tout des plantes, ser­vi­ront à don­ner la cou­leur à la fibre.

Sur la ma­chine à tis­ser, une dame confec­tionne une écharpe qu’elle met­tra plu­sieurs jours à ter­mi­ner. Soi­gneu­se­ment, elle tend les fils pour que les mo­tifs soient bien ser­rés.

Toutes ces femmes travaillen­t là toute la jour­née, en plus de s’oc­cu­per des en­fants. La co­opé­ra­tive, si­tuée dans une cour in­té­rieure à l’écart des rues prin­ci­pales, n’ac­croche pas for­cé­ment l’oeil des tou­ristes. Et pour­tant, pour chaque fou­lard, sac à main ou vê­te­ment ache­té là, on per­met à une fa­mille du vil­lage de 6000 ha­bi­tants de gagner sa croûte.

En­fin, quand on re­monte vers le coeur du vil­lage, on se re­trouve de­vant la vieille église ca­tho­lique, or­née de fa­nions co­lo­rés, et la grande place qui lui fait face et qui donne en­vie de se po­ser.

Les tré­sors de San Juan La Laguna sont bien ca­chés et on risque de ne pas les voir du tout si on presse un peu trop le pas. Il s’agit pour­tant de mon coup de coeur par­mi les com­mu­nau­tés vi­vant au­tour du lac Atit­lan.

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