Les genoux d’une Fran­co « com­mencent à flan­cher »

La Dre Julie Lo­ck­man té­moigne de la si­tua­tion du fait fran­çais en On­ta­rio

Le Droit - - LA UNE - JUS­TINE MER­CIER jmer­[email protected]­droit.com

Mi­li­tante «de­puis tou­jours» pour les droits des fran­co­phones en On­ta­rio, la Dre Julie Lo­ck­man a les genoux qui «com­mencent à flan­cher». Que ce soit dans sa pra­tique à Em­brun, au cours de ses an­nées pas­sées à l’Hô­pi­tal Mont­fort ou dans les com­merces d’Ot­ta­wa et de l’Est on­ta­rien, la médecin de fa­mille ob­serve une « dé­fer­lante » de l’an­glais qui la bou­le­verse.

Dans une lettre ou­verte pu­bliée dans nos pages, la Dre Lo­ck­man af­firme assister chaque jour au « dé­clin » de sa langue et de sa culture.

« Dans le char­mant vil­lage d’Em­brun où je pra­tique la mé­de­cine fa­mi­liale de­puis les an­nées 1990, on m’ac­cueille main­te­nant en an­glais dans de nom­breux com­merces, et ma pa­tien­tèle s’est lour­de­ment an­gli­ci­sée », écrit-elle.

En en­tre­vue, la Dre Lo­ck­man a in­di­qué qu’à ses dé­buts en pra­tique dans l’Est on­ta­rien, en­vi­ron 85 % de ses pa­tients étaient fran­co­phones. « Là, c’est ren­du plu­tôt 55 % », dit-elle.

Au cours des der­nières dé­cen­nies, la médecin de fa­mille a aus­si pra­ti­qué à l’Hô­pi­tal Mont­fort, un éta­blis­se­ment avec le­quel elle est « tom­bée en amour à cause du fait fran­co­phone ».

La Dre Lo­ck­man est tou­te­fois pré­oc­cu­pée par ce qui s’y passe de­puis quelques an­nées, au point où les larmes lui montent par­fois aux yeux.

« Tran­quille­ment, on a com­men­cé à voir des mé­de­cins qui n’étaient pas vrai­ment bi­lingues », donne-telle en exemple.

Tout ré­cem­ment, elle a as­sis­té à une for­ma­tion à Mont­fort. Tout était en an­glais. « Les trois quarts des mé­de­cins [pré­sents] étaient fran­co­phones, mais le médecin fran­co­phone a fait sa pré­sen­ta­tion en an­glais et tout le ma­té­riel pé­da­go­gique était en an­glais, ra­conte la Dre Lo­ck­man. C’est ahu­ris­sant. Ça me dé­prime au plus haut point. »

À ce­la s’ajoutent d’autres ir­ri­tants, comme les ar­chives de l’hô­pi­tal qui lui en­voient de la cor­res­pon­dance en an­glais, ou en­core des in­fir­mières fran­co­phones qui dis­cutent entre elles dans la langue de Sha­kes­peare.

Aux yeux de la Dre Lo­ck­man, ces exemples sont des symp­tômes d’un mal plus grand, plus ré­pan­du.

« Le fa­meux “sorry, I don’t speak

French” de ja­dis s’est trans­for­mé en un simple re­gard d’in­dif­fé­rence ou pire en­core de dé­dain », écrit-elle dans sa lettre.

La médecin de fa­mille sou­ligne que « la si­tua­tion n’est pas propre à Mont­fort, qui fait pro­ba­ble­ment de son mieux pour va­lo­ri­ser l’iden­ti­té fran­co-on­ta­rienne ». « Mais le pou­voir de l’an­glais et sur­tout de la ma­jo­ri­té est ex­trê­me­ment difficile à contrer à ce point-ci, ajoute-t-elle. Nous, fran­co­phones ca­na­diens, sommes en constante si­tua­tion de jus­ti­fi­ca­tion de notre exis­tence face à l’in­dif­fé­rence de la ma­jo­ri­té. »

Tout ce que la Dre Lo­ck­man ob­serve fait en sorte qu’elle de­meure convain­cue que la dé­fense du fait fran­çais en On­ta­rio doit se faire « au quo­ti­dien », dans toutes les sphères de la vie de ceux qui parlent la langue de Mo­lière. « Nous avons beau nous battre, re­ven­di­quer, dé­plo­rer, s’in­sur­ger, notre langue souffre, notre culture s’épar­pille, s’étiole, et ce, dans l’in­dif­fé­rence la plus sour­noise, la plus cruelle, lit-on dans sa lettre. La De­nise [Bom­bar­dier] a cer­tai­ne­ment fait preuve de mal­adresse, mais ce n’est pas elle qui va zi­gouiller notre peuple, c’est nous-mêmes. »

Julie Lo­ck­man n’en­tend pas pour au­tant bais­ser les bras. « Ça me vire vrai­ment à l’en­vers, mais je n’ab­dique pas, as­sure-t-elle. Je n’ab­di­que­rai ja­mais. »

— PA­TRICK WOODBURY, LE DROIT

Le dé­clin du fran­çais dans le mi­lieu de la san­té in­quiète la Dre Julie Lo­ck­man.

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