LES PE­TITS MI­RACLES D’ISA­BELLE

Le Droit - - ARTS & SPECTACLES - ÉRIC MOREAULT emo­[email protected]­so­leil.com Fran­kie prend l’af­fiche le 15 no­vembre

Isa­belle Huppert fait par­tie d’un pan­théon très res­treint d’ac­trices ac­tuelles, avec Catherine De­neuve, Ju­liette Bi­noche, Me­ryl Streep et Ju­lianne Moore, dont la seule pré­sence gra­ti­fie une oeuvre. La Fran­çaise de 66 ans, qui était pour la 21e fois en com­pé­ti­tion au ré­cent Fes­ti­val de Cannes avec Fran­kie d’Ira Sachs, conti­nue d’ins­pi­rer nombre d’in­ter­prètes, de com­bler les ci­né­philes et de me­ner sa car­rière comme bon lui semble. Le So­leil s’est en­tre­te­nu avec cette icône du ci­né­ma lors d’un pas­sage à New York.

Q Vous êtes une des ac­trices les plus pro­li­fiques de l’Hexa­gone et re­ce­vez quan­ti­té d’offres de par­tout dans le monde. Comment choi­sis­sez-vous vos rôles?

R Je choi­sis au­tant que je peux mes met­teurs en scène plu­tôt que mes rôles. C’est d’ailleurs comme ça que ça a com­men­cé avec Ira Sachs, dont j’ai ai­mé plu­sieurs films. Nous nous sommes ren­con­trés et tout de suite ma­ni­fes­té l’en­vie de tra­vailler en­semble. Il m’a dit qu’il m’écri­rait son pro­chain long mé­trage et en­voyé ce scé­na­rio. Ça a pris un cer­tain temps. Ça n’a pas été aus­si ra­pide que la briè­ve­té de mon ré­cit.

Q Avez-vous été éton­née qu’il vous pro­pose d’in­car­ner une ac­trice dans le rôle-titre?

R Ça ne m’a pas par­ti­cu­liè­re­ment éton­né. J’ai trou­vé ça in­té­res­sant que ce soit une ac­trice, car ça crée un grand sen­ti­ment de proxi­mi­té, en­core qu’il y a 1000 fa­çons d’être ac­trice. C’est vrai qu’une ac­trice qui joue une ac­trice, ça créée un sen­ti­ment de réa­li­té en­core plus fort, que si je jouais un tout autre mé­tier.

Q Je men­tion­nais la chose parce que vous avez aus­si in­ter­pré­té votre propre rôle dans le très beau Mar­vin (2017, Anne Fon­taine)…

R Oui, c’est vrai. Le jeune hé­ros du film vou­lait ren­con­trer une ac­trice qui s’adon­nait à être moi. Mais, au fond, quand on se joue soi-même, bi­zar­re­ment, on n’a pas le sen­ti­ment d’être dans la réa­li­té. On de­vient ra­pi­de­ment une fic­tion de soi. Les gens vous per­çoivent se­lon vos rôles, une suc­ces­sion d’images qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que vous êtes vrai­ment. Ce qui fait que, en se jouant, on de­vient la somme de toutes ces images qui vous cor­res­pondent plus ou moins. En re­vanche, dans [Fran­kie], Ira Sachs a une telle fa­çon de fil­mer qu’on a vrai­ment l’im­pres­sion d’être au plus proche de soi­même. Il pro­pose une si­tua­tion très fic­tion­nelle et éla­bo­rée avec cette fa­mille re­com­po­sée, créant un tis­su très ro­ma­nesque, mais on a une im­pres­sion qu’ils sont tous com­plè­te­ment eux-mêmes. Un film est tou­jours plus ou moins un do­cu­men­taire sur ses ac­teurs. Mais lui, c’est à un de­gré plus fort que d’ha­bi­tude, je trouve.

Q Ça re­joint un peu ce qu’Ira Sachs (Love is Strange) di­sait de vous dans une en­tre­vue que j’ai lu : «Elle joue brillam­ment sans jouer»?

R Oui, c’est quelque chose que j’aime faire, quel que soit le rôle. Par­fois, il y a des films où la fic­tion est telle, que même si on joue sans jouer, ce que j’es­saie de faire chaque fois, on a quand même l’im­pres­sion qu’on est dans une fic­tion.

Q Ce film se tient ha­bi­le­ment sur la fron­tière entre la réa­li­té et la fic­tion. Fran­kie est évi­dem­ment une com­po­si­tion, mais jus­qu’à quel point es­telle proche de vous? Ou pas?

R Ce n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment proche de moi. En­fin, pas plus qu’un autre rôle.

Q Le fait qu’elle soit gra­ve­ment ma­lade (Fran­kie réunit ses proches au Por­tu­gal pour une der­nière fois avant de s’en al­ler), qu’est-ce que ça gé­né­rait pour vous? R

Pas tant de choses que ça parce qu’Ira Sachs a une ma­nière tel­le­ment par­ti­cu­lière de mon­trer la ma­la­die… On sait qu’elle est gra­ve­ment ma­lade, mais on ne montre pas qu’elle l’est. C’est quelque chose de ma­jeur dans le film. Il a choi­si un point de vue où le per­son­nage n’est pas du tout une vic­time, ni d’elle-même ni de sa ma­la­die. C’est quel­qu’un qui reste as­sez ac­tif et éner­gique, qui veut gar­der le con­trôle de sa vie et de ce qui va se pas­ser après, quand elle ne se­ra plus là. Quand j’ai vu le film, je me suis dit qu’il la montre presque comme la met­teuse en scène du film. Alors qu’on pour­rait pen­ser qu’en étant ma­lade, elle de­vient de plus en plus à la mer­ci des autres, c’est plu­tôt le contraire qui se passe. Elle reste la met­teuse en scène de sa vie, ce qui est pa­ra­doxal pour une ac­trice.

Q Ce rôle de met­teuse en scène, jus­te­ment, est-ce que ça vous a dé­jà ten­té? R

Pas vrai­ment. Je suis très contente comme ac­trice. Si je le fai­sais, ce se­rait plus par cu­rio­si­té que né­ces­si­té, pour voir ce qui sor­ti­rait de ma tête. Mais comme je suis un peu pa­res­seuse, par ailleurs, je ne pense pas que ça se fe­ra.

Q J’ai de la dif­fi­cul­té à croire que vous êtes pa­res­seuse au nombre de films et de pièces de théâtre dans les­quels vous jouez. R

Oui, mais ce n’est pas un tra­vail comme les autres, que je fais sans trop y pen­ser. On peut très bien être pa­res­seux et tra­vailler beau­coup quand ce n’est pas un tra­vail.

Q Vous avez main­te­nu une car­rière en­viable sur la du­rée, tou­jours aus­si ins­pi­rée — vous avez même ga­gné le Cé­sar et le Gol­den Globe d’in­ter­pré­ta­tion en 2017 pour Elle (Paul Ve­rhoe­ven). Était-ce par­ti­cu­lier? R

Oui, le film de Ve­rhoe­ven a eu un des­tin par­ti­cu­lier. C’était un film as­sez au­da­cieux, que j’ai ado­ré faire.

Après, il y a tou­jours une grande in­con­nue dans le suc­cès, comment le film al­lait être ac­cep­té. Ça a été au-de­là de nos es­pé­rances, tout ce par­cours amé­ri­cain jus­qu’à la no­mi­na­tion aux Os­cars [rem­por­té par Em­ma Stone pour La La Land]. Ça a été une sé­rie de très belles sur­prises jus­qu’au bout. En­fin presque jus­qu’au bout.

Q Par­lant de ce long mé­trage mar­quant dans votre car­rière, est-ce qu’il y en a d’autres qui vous laissent un sou­ve­nir im­pé­ris­sable? R

Chaque film a son his­toire, qu’il soit plus ou moins re­con­nu. Il y a La pia­niste [Ha­neke, 2001, prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes]… Mais ce n’est pas à quelque chose que je pense en me ré­veillant le ma­tin (rires).

Q Vous créez à un rythme sou­te­nu alors que vous pour­riez ra­len­tir le tem­po. Qu’est-ce qui vous mo­tive à conti­nuer d’avan­cer? R

Le plai­sir de faire ce que je fais : j’adore ça. Ce n’est pas très com­pli­qué. Mais ça se fait, évi­dem­ment, à tra­vers une suc­ces­sion de ren­contres : je ne fais pas ça toute seule. Ce qui me fait avan­cer, c’est la pers­pec­tive de ren­con­trer des per­sonnes que je connais ou pas à tra­vers les­quelles cette chose quand même un peu mi­ra­cu­leuse va pou­voir se réa­li­ser.

Q Vous avez dé­jà ex­pri­mé votre as­sen­ti­ment à tour­ner avec Xa­vier Do­lan s’il vous le de­man­dait. Qu’en est-il? R On a eu des dis­cus­sions en ce sens avec Xa­vier. J’ai tout à fait hâte de ren­trer à Pa­ris pour dé­cou­vrir Mat­thias & Maxime...

Isa­belle Hu­pert incarne le rôle d’une ac­trice, Fran­kie, dans le film d’Ira Sachs. — PHO­TO SBS DIS­TRI­BU­TION

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