Sur les normes ves­ti­men­taires

Le Droit - - OPINIONS | ÉDITORIAL - PIERRE JU­RY pju­[email protected]­droit.com

Ca­the­rine Do­rion fait en­core par­ler d’elle, et pas pour les bonnes rai­sons. Cette fois, c’est vê­tue d’un co­ton oua­té qu’elle s’est pré­sen­tée à l’As­sem­blée na­tio­nale, et des dé­pu­tés se sont dis­crè­te­ment plaints au pré­sident.

Ce n’est pas la pre­mière fois que la dé­pu­tée de Qué­bec so­li­daire sus­cite les man­chettes. Chaque fois, elle dé­friche des sen­tiers peu usi­tés avec ses vê­te­ments.

Cette se­maine, le pré­sident Fran­çois Pa­ra­dis en a glis­sé mot au lea­der par­le­men­taire de QS, Ga­briel Na­deau-Du­bois, qui a pas­sé le mes­sage à sa dé­pu­tée « haute en cou­leur ». Elle a quit­té l’As­sem­blée parce qu’elle « ne se sen­tait pas bien­ve­nue ». Il y a deux se­maines, c’était pour son « dé­gui­se­ment » à l’oc­ca­sion de l’Hal­lo­ween, où elle pa­rais­sait en tailleur et mini-jupe, as­sise sur un bu­reau au centre du Sa­lon rouge. Il y a quelques mois, ses bottes Doc Mar­tens fai­saient ja­ser.

Bref, elle aime pous­ser la norme ves­ti­men­taire en vi­gueur au Par­le­ment à Qué­bec. On la com­prend. L’As­sem­blée na­tio­nale est plu­tôt ri­gide dans ses ma­nières de faire. Elle im­pose le ves­ton et la cra­vate aux dé­pu­tés, mais pour les femmes, c’est plus dé­li­cat. Le rè­gle­ment parle d’une « te­nue de ville », sans pré­ci­ser ce que c’est.

Chose cer­taine, ce n’est pas un co­ton oua­té. Ce genre de vê­te­ment est pro­pice pour une ac­ti­vi­té dé­con­trac­tée, mais ne cor­res­pond au­cu­ne­ment à une « te­nue de ville » !

Pas plus que les ga­mi­nets et autres t-shirts dont elle se pare pour re­pré­sen­ter les élec­teurs de sa cir­cons­crip­tion de Ta­sche­reau, qui cor­res­pond aux quar­tiers po­pu­laires du centre de Qué­bec.

La dé­pu­tée doit faire un mi­ni­mum d’ef­fort pour se confor­mer un peu plus à la « norme » de l’As­sem­blée na­tio­nale. Pour ac­com­pa­gner sa pho­to d’Hal­lo­ween, elle avait ti­tré « F ck la norme ». On la com­prend de vou­loir jouer sur les ma­nières de faire au par­le­ment, et il faut être d’ac­cord avec elle que les conven­tions de l’As­sem­blée na­tio­nale sont un peu coin­cées. Ses chaus­sures, tant qu’elles lui couvrent mi­ni­ma­le­ment le pied, fe­ront très bien l’af­faire, Doc Mar­tens y com­pris. Des san­dales aus­si, mais pas des « gou­gounes ». Dans les cou­loirs du par­le­ment, ce­la peut pas­ser. Mais pas dans l’en­ceinte de l’As­sem­blée na­tio­nale.

L’idée n’est pas de faire de cha­cun des cen­seurs de la « bonne ma­nière » de se vê­tir. Il n’y au­rait alors au­cune fa­çon de s’en­tendre sur ce qui est ac­cep­table et ce qui ne l’est pas. Mais nous sommes en pré­sence d’une dé­pu­tée qui aime bien faire re­cu­ler les conven­tions. Il faut vivre avec les consé­quences de sa pré­sence.

Mais nous sommes aus­si en pré­sence d’une dé­pu­tée fort in­tel­li­gente, bien for­mée — elle dé­tient une maî­trise en sciences po­li­tiques du King’s Col­lege de Londres ! – qui a cer­tai­ne­ment une contri­bu­tion fort pous­sée à ap­por­ter aux tra­vaux par­le­men­taires. Elle est tra­vaillante et dé­vouée. Son im­pli­ca­tion po­li­tique date de plu­sieurs an­nées, alors qu’elle s’était pré­sen­tée pour le dé­funt par­ti Op­tion na­tio­nale dans Ta­sche­reau. Nous ne sommes pas en pré­sence d’une étoile fi­lante de la po­li­tique, qu’in­té­res­sée à dé­mo­lir les dogmes po­li­tiques mo­dernes. Ca­the­rine Do­rion est bien plus que ça.

Les normes ves­ti­men­taires de l’As­sem­blée fe­raient bien d’être mo­der­ni­sées. Pour les hommes, ce­la vou­drait dire de lais­ser tom­ber la cra­vate obli­ga­toire, que ce soit dans les salles des co­mi­tés tout comme dans le Sa­lon bleu, la salle de l’As­sem­blée na­tio­nale. Ce­la ren­drait les échanges un peu moins guin­dés. Pour les femmes, faute de mieux, il faut tou­jours par­ler d’une « te­nue de ville », mais en in­sis­tant sur un peu plus de dé­co­rum dont fait preuve Ca­the­rine Do­rion.

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