Marc Al­lard TROP VITE SUR LA GÂCHETTE

NOUS, LES HU­MAINS

Le Droit - - LE MAG - MARC AL­LARD mal­[email protected]­so­leil.com

En gé­né­ral, les gens pré­cras­tinent pour mé­na­ger leurs ef­forts men­taux

Bru­no est un em­ployé mo­dèle. Il ré­pond à ses cour­riels du tac au tac, ter­mine ses tâches bien avant la date bu­toir et semble abattre plus de be­sogne que la plu­part de ses col­lègues.

Ses pa­trons voient en lui une étoile mon­tante. Mais l’un d’eux a une opi­nion di­ver­gente. Il s’est pen­ché plus at­ten­ti­ve­ment sur le bou­lot de Bru­no et a re­mar­qué une chose : il tourne les coins ronds et son tra­vail ne sort ja­mais de l’or­di­naire.

On connaît tous des pro­cras­ti­na­teurs, à com­men­cer par nous-mêmes. Vous sa­vez, ce sont ces gens qui re­mettent constam­ment à plus tard ce qui doit être fait main­te­nant. Mais il y a aus­si des gens comme Bru­no qui ont ten­dance à ter­mi­ner ra­pi­de­ment leurs tâches dans le seul but de faire les choses le plus tôt pos­sible. On les ap­pelle les «pré­cras­ti­na­teurs».

J’ai un bon exemple pour vous. Le mien. À l’époque, j’étais étu­diant et je tra­vaillais comme ven­deur dans une bou­tique de vê­te­ments.

Après nos jour­nées de tra­vail, le gé­rant nous réunis­sait au fond du ma­ga­sin et dé­voi­lait le mon­tant de nos ventes du jour. Les gagnants étaient fé­li­ci­tés; les per­dants ne se fai­saient rien dire pan­toute, mais on sen­tait dans l’in­dif­fé­rence du pa­tron toute sa ré­pro­ba­tion.

J’ai vite adop­té la stra­té­gie qui me sem­blait la plus fruc­tueuse : je me gar­ro­chais sur les clients dès qu’ils tou­chaient un vê­te­ment. «Vou­lez-vous que je vous dé­pose ça dans la ca­bine?»

Pen­dant qu’ils es­sayaient des jeans, une robe, une che­mise, un chan­dail, je m’em­pres­sais d’al­ler voir d’autres clients, si bien que je rou­lais par­fois jus­qu’à trois en même temps, cou­rant presque dans la bou­tique.

Ça fonc­tion­nait. Je fai­sais ré­gu­liè­re­ment par­tie des meilleurs ven­deurs. Mais un jour, j’ai tra­vaillé avec une em­ployée per­ma­nente qui était LA meilleure ven­deuse — ap­pe­lons-la So­phie. So­phie pre­nait son temps avec les clients, elle es­sayait vrai­ment de trou­ver ce qui les fe­rait scin­tiller et de leur pro­po­ser des ac­ces­soires aux­quels ils n’au­raient pas son­gé.

C’était im­pres­sion­nant. Une Ma­dame ou un Mon­sieur ve­nait pour des jeans et re­par­tait aus­si avec un chan­dail et une cein­ture, par­fois même avec un man­teau et des chaus­sures. J’avais de­man­dé à So­phie de me dé­voi­ler son se­cret. «Je leur dé­roule le ta­pis rouge», m’avait-elle ré­su­mé.

Chaque fois qu’on tra­vaillait en­semble, c’est elle qui ra­vis­sait les hon­neurs. Ses clients re­ve­naient sou­vent au ma­ga­sin. Ils la de­man­daient : «est-ce que So­phie tra­vaille au­jourd’hui?»

Moi, ça ne m’ar­ri­vait ja­mais. J’étais pré­cras­ti­na­teur, pres­sé de faire des ventes. Le pa­tron n’y voyait que du feu. Mais dans l’in­té­rêt fu­tur de la bou­tique, il au­rait dû me conver­tir à la mé­thode de So­phie.

Da­vid A. Ro­sen­baum, le pro­fes­seur et cher­cheur à l’Uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie à Ri­ver­side qui a mis le doigt sur la pré­cras­ti­na­tion en 2014, donne des exemples quo­ti­diens de pré­cras­ti­na­tion dans un ar­ticle de la re­vue Scien­ti­fic Ame­ri­can.

Il cite les gens qui ré­pondent im­mé­dia­te­ment à leurs cour­riels plu­tôt que de vé­ri­fier s’ils n’ont pas écrit de conne­ries dans leur ré­ponse; ceux qui paient leurs fac­tures dès leur ar­ri­vée et se privent ain­si des in­té­rêts; ceux qui ra­massent des ar­ticles lourds au dé­but de leur l’épi­ce­rie et les trans­portent tout le long jus­qu’à la caisse, au lieu les cueillir à la fin.

Mais les ef­fets de la pré­cras­ti­na­tion peuvent être en­core plus graves. On peut être pres­sé de dé­mé­na­ger une la­veuse, né­gli­ger de por­ter les cour­roies de dé­mé­na­ge­ment et souf­frir d’un mal de dos à vie. On peut se hâ­ter de dé­nei­ger un toit en pente et se cas­ser plu­sieurs membres en tom­bant, faute d’avoir por­té un har­nais. On peut conduire saoul parce que ça va plus vite que d’at­tendre un taxi.

Plu­sieurs adages fa­mi­liers, sou­ligne Ro­sen­baum, mettent éga­le­ment en garde contre les risques de pré­cras­ti­na­tion : «Me­su­rez deux fois, coupez une fois», «Qui se ma­rie à la hâte se re­pent à loi­sir», «Re­garde avant de sau­ter».

En gé­né­ral, ex­plique le cher­cheur, les gens pré­cras­tinent pour une rai­son de conser­va­tion de l’éner­gie : ils veulent mé­na­ger leurs ef­forts men­taux. Quand on ne fait pas une tâche im­mé­dia­te­ment, on doit la re­por­ter à plus tard et faire l’ef­fort de s’en sou­ve­nir.

Il y a aus­si une autre ex­pli­ca­tion. Ac­com­plir une tâche, aus­si pe­tite soit-elle, est un acte sa­tis­fai­sant en soi. Les tâches qui peuvent être ac­com­plies ra­pi­de­ment nous exaltent plus que celles qui prennent plus de temps, parce que la ré­com­pense vient plus vite.

Alors, quoi faire de Bru­no? On peut lui dire que rien ne l’oblige à ré­pondre à ses cour­riels ou à re­mettre son tra­vail aus­si vite. Qu’on pré­fère la qua­li­té à la quan­ti­té. Et qu’on l’en­cou­rage à se blo­quer du temps pour faire du tra­vail à haute va­leur ajou­tée. Bien sûr, sans pré­cras­ti­ner...

— PHO­TO 123RF/VOLODYMYR MELNYK

Les tâches qui peuvent être ac­com­plies ra­pi­de­ment nous exaltent da­van­tage que celles qui prennent plus de temps, parce que la ré­com­pense vient plus vite.

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