Tout re­com­men­cer à 70 ans

Le Fran­co re­pro­duit* un ar­ticle pu­blié ré­cem­ment dans « Le Nou­vel ar­ri­vant fran­co­phone », le bul­le­tin men­suel d’in­for­ma­tion du Centre d’ac­cueil et d’éta­blis­se­ment (CAÉ) du Nord de l’al­ber­ta. Les dé­fis d’in­té­gra­tion touchent tous les nou­veux ar­ri­vants. Ren

Le Franco - - BUGULUBE MWEMERA -

C’est dans sa ré­si­dence si­tuée dans le nord-ouest d’Ed­mon­ton, au­jourd’hui beau­coup trop grande de­puis le dé­cès ré­cent de son épouse Ki­tu­za, que Bu­gu­lube Mwe­me­ra, mal­gré la dou­leur de cette épreuve, ac­cepte une ren­contre, pour par­ler de son vé­cu. « Quelle ex­pé­rience mal­heu­reuse et dif­fi­cile à vivre, lan­cet-il, à pro­pos de l’épreuve vé­cue, en jan­vier der­nier, après 46 an­nées de ma­riage! Mais Dieu étant, je suis là. » Pour Bu­gu­lube Mwe­me­ra, qui au­ra 70 ans un peu plus tard cette an­née, son his­toire n’est pas peu ba­nale. « Si on de­vait tout ra­con­ter, ce­la pour­rait prendre un livre, puisque je suis très avan­cé de par mon âge et mon vé­cu. » Né en 1942 et ori­gi­naire du ter­ri­toire d’Uvi­ra, une col­lec­ti­vi­té de la pro­vince du Sud-Ki­vu, dans la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Congo (RDC), c’est dans cette ré­gion qu’il pas­se­ra la grande par­tie de sa vie. « Après avoir ob­te­nu mon di­plôme des Hu­ma­ni­tés pé­da­go­giques en 1964 à l’Ins­ti­tut pé­da­go­gique pro­te­sant du Ki­vu, j’ai été ins­ti­tu­teur en 1965-1966 au même Ins­ti­tut trans­fé­ré à Bu­ka­vu, à la suite de la ré­bel­lion mu­lé­liste écla­tée en 1964, et de­ve­nu Ins­ti­tut Bwin­di », pré­sente l’in­ter­lo­cu­teur. Il a par la suite été di­rec­teur, de 1966 à 1974, de l’école pri­maire de Lu­vun­gi, « avant d’être nom­mé en 1974, et ce, jus­qu’en 2000, comme ins­pec­teur de l’en­sei­gne­ment of­fi­ciel dans la Zone d’Uvi­ra et la Zone de Fi­zi », donne-t-il en guide de som­maire de son par­cours pro­fes­sion­nel en RDC, en n’ou­bliant pas de pré­ci­ser qu’il a été consa­cré, en 1972, pas­teur d’une église pro­tes­tante pen­te­cô­tiste à Lu­vun­gi. Cette ex­pé­rience, ju­me­lée à sa ré­pu­ta­tion dans le ter­ri­toire d’Uvi­ra, l’a ame­né à prendre de grandes dé­ci­sions. « J’ai eu à re­fu­ser deux très grandes pro­mo­tions. La pre­mière a été de de­ve­nir dé­pu­té na­tio­nal à Kin­sha­sa en rem­pla­ce­ment de M. Ma­la­go élu, alors que la se­conde au­rait été d’être nom­mé Ins­pec­teur­chef de Pool du pri­maire pour Uvi­ra et Fi­zi en re­pla­ce­ment de l’ins­pec­teur Bo­ri­bo. J’ai re­fu­sé, car, comme hon­nête chré­tien, je n’ai ja­mais vou­lu prendre la place de per­sonne. J’ai été dic­té par ma foi chré­tienne et cel­le­ci me de­mande, au quo­ti­dien, d’être en paix avec tout le monde », ex­plique-t-il. Ce der­nier se rap­pelle que les gens de sa com­mu­nau­té croyaient en ses convic­tions. « À cause de ma ré­pu­ta­tion dans le mi­lieu, et à ma grande sur­prise, sans même avoir po­sé ma can­di­da­ture, on a pro­fi­té de mon ab­sence, alors que j’étais ins­pec­teur et pas­teur, des tâches dé­jà lourdes, pour m’élire vice-pré­sident du con­seil de la chef­fe­rie des Ba­fu­lii­ru et, par la suite, pré­sident du co­mi­té des Sages de tout le ter­ri­toire d’Uvi­ra », se re­mé­more Pas­teur Mwe­me­ra.

Ar­ri­vée au Ca­na­da

Après avoir vé­cu la pre­mière guerre du Congo, en 1996 et 1997, et pour échap­per aux conflits en­tou­rant la deuxième guerre, qui a dé­bu­té en 1998 pour se ter­mi­ner of­fi­ciel­le­ment en 2003, Bu­gu­lube Mwe­me­ra et son épouse se rendent à Nairobi, la ca­pi­tale du Ke­nya, au dé­but des an­nées 2000. « On a quit­té la RDC à cause de l’in­sé­cu­ri­té du pays. C’était grave la si­tua­tion là-bas. Ici, les gens ne réa­li­saient pas plei­ne­ment à l’époque l’am­pleur du conflit. Ce genre d’en­vi­ron­ne­ment est en­core pré­do­mi­nant au­jourd’hui et il s’agit d’une si­tua­tion qui n’est pas en­viable pour ceux qui y vivent », af­firme-t-il. À l’époque, le couple Mwe­me­ra ne pen­sait pas ve­nir s’éta­blir au Ca­na­da. « On pen­sait res­ter à Nairobi jus­qu’à ce que les choses se placent. On es­pé­rait que la si­tua­tion s’amé­liore. Mais là aus­si, ils y ont connu l’in­sé­cu­ri­té. Alors Charles Ba­len­ga, notre fils (an­cien em­ployé du Centre d’ac­cueil et l’ac­tuel di­rec­teur gé­né­ral du Ch­ris­tian Im­mi­grant Sup­port Ser­vices) pré­fé­ra et dé­ci­da de nous avoir ici, avec lui, au Ca­na­da », dé­clare Bu­gu­lube Mwe­me­ra.

Le dé­fi de l’in­té­gra­tion

C’est donc le 7 sep­tembre 2005 que Bu­gu­lube Mwe­me­ra et son épouse ont at­ter­ri à Cal­ga­ry, pour en­suite se rendre di­rec­te­ment à Ed­mon­ton. Sept ans plus tard, M. Mwe­me­ra ne se dit pas en­core plei­ne­ment in­té­gré à la so­cié­té ca­na­dienne. « Je ne sa­vais pas vrai­ment à quoi m’at­tendre avant d’ar­ri­ver ici. Nous ve­nions au Ca­na­da, mais sans vrai­ment en connaitre tous les dé­tails. Et au­jourd’hui, en­core, je ne peux pas dire que je me sens to­ta­le­ment in­té­gré. Ce­la a d’abord été par le manque d’une bonne orien­ta­tion au dé­part. En­suite, il y a aus­si eu la non-mai­trise de la langue an­glaise, qui reste do­mi­nante en Al­ber­ta », avance-t-il. Ce der­nier note que de­puis 2005, le CAÉÉ a connu un réel dé­ve­lop­pe­ment,pe­ment, mais qu’à l’époque, ue, il n’avait pas la même por­tée. « Si je m’étais mieux orien­té à mon ar­ri­vée,e, je me se­rais ins­crit à des cours au Cam-Cam­pus Saint-Jean,ean, là où on en­sei­gnegne le fran­çais. Ce­la m’au­rait per­mis mis de par­faire mes études sus­cepp­tibles de me e four­nir un tra­vail ré­mu­né­ra­teur », ex­plique Bu­gu­lube Mwe­me­ra. Pour ten­ter de s’in­té­grer à sa vie ed­mon­to­nienne, M. Mwe­me­ra a en­tre­pris des études en an­glais, mais il y a re­non­cé après avoir ac­com­pli l’an­glais aca­dé­mique 10 au col­lège NorQuest pour des rai­sons de san­té. « À mon âge, et sans mai­tri­ser l’an­glais, je n’ai pas réus­si à me trou­ver du tra­vail. N’eût été de l’aide so­ciale du gou­ver­ne­ment ca­na­dien, ma vie se­rait dé­plo­rable », af­firme-t-il avant d’ajou­ter que « si tous les pays dans le monde avaient des pro­grammes comme ici, au Ca­na­da, ce se­rait un pa­ra­dis pour les im­mi­grants avan­cés en âge, comme moi ». Même s’il au­ra bien­tôt 70 ans, Bu­gu­lube Mwe­me­ra rêve de pou­voir re­tour­ner ré­gu­liè­re­ment dans son ter­ri­toire d’Uvi­ra.d ’ Uvi­ra.

« Si le pays se ré­ta­blis­sait com­plè­te­ment, j’ai­me­rais bien y re­tour­ner. J’ai in­ves­ti ma vie dans le ter­ri­toire d’Uvi­ra. J’ai une plan­ta­tion de 44 hec­tares et ce­la pour­rait être mon legs de re­traite si je pou­vais re­tour­ner et l’en­tre­te­nir », pré­sente-t-il. De­puis 2005, Bu­gu­lube Mwe­me­ra n’est re­tour­né qu’une seule fois dans son pays d’ori­gine. « La seule fois où j’y suis re­tour­né, c’est en jan­vier 2012 pour l’en­ter­re­ment de mon épouse », dé­clare ce­lui qui s’est as­su­ré d’avoir aus­si sa ci­toyen­ne­té ca­na­dienne en main, avant de s’y rendre. Il y a quelques an­nées, Bu­gu­lube Mwe­me­ra a créé une fondation por­tant son nom (fon­da­tionm­we­me­ra.net) afin de ve­nir en aide spé­ci­fi­que­ment aux en­fants dé­fa­vo­ri­sés du ter­ri­toire d’Uvi­ra et leur don­ner un avenir au-de­là de la si­tua­tion dans la­quelle ils sont plon­gés mal­gré eux. « Il y a plu­sieurs en­fants qui sont sur­doués et la fondation leur per­met de de­ve­nir des fruits écla­tants », image-t-il. En ef­fet, « la fondation a comme ob­jec­tif d’ai­der les en­fants qui sont sus­cep­tibles de se voir re­fu­ser le droit à l’édu­ca­tion parce qu’ils ne peuvent pas payer les frais de sco­la­ri­té ou les uni­formes, parce qu’ils sont des filles, parce qu’ils sont or­phe­lins, ou parce qu’ils ont été aban­don­nés », af­firme Bu­gu­lube Mwe­me­ra. Et pour les jeunes qui ont eu la chance de ve­nir au Ca­na­da, Pas­teur Mwe­me­ra a un mes­sage à leur li­vrer : « Ici, il y a d’im­menses op­por­tu­ni­tés d’études, je les in­vite donc à ne pas cou­rir pour se cher­cher du tra­vail afin d’avoir de l’ar­gent fa­ci­le­ment, mais plu­tôt de s’achar­ner à faire des études pou­vant leur per­mettre de mieux ga­gner leur vie. »

*Re­pro­duit avec l’au­to­ri­sa­tion du CAÉ

Bu­gu­lube Mwe­me­ra

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