In­té­gra­tion : les jeunes doivent prendre leur place

C’est le 18 aout à Ed­mon­ton que l’alliance Jeu­nesse-fa­mille de l’al­ber­ta So­cie­ty (AJFAS) te­nait un fo­rum jeu­nesse pour sou­li­gner la Jour­née in­ter­na­tio­nale de la jeu­nesse. Au me­nu, on re­trou­vait des confé­rences, des té­moi­gnages, des échanges et des oc­ca­sio

Le Franco - - JUSTICE_ET_DROITS - Étienne Ala­ry

« Les dé­fis de l’in­té­gra­tion des jeunes eth­no­cul­tu­rels ont tou­jours été une pré­oc­cu­pa­tion pour l’AJFAS. Le but de ce fo­rum, comme ce­la a été le cas à Red Deer l’an der­nier, c’est de res­pon­sa­bi­li­ser les jeunes, de ré­flé­chir en­semble sur les en­jeux cru­ciaux qui touchent les jeunes et de faire la lu­mière sur la marche à suivre col­lec­ti­ve­ment et in­di­vi­duel­le­ment », a lan­cé le pré­sident de l’AJFAS, Em­ma­nuel Mu­lum­ba. Pour amor­cer cette jour­née, l’or­ga­nisme avait fait ap­pel au pro­fes­seur ho­no­raire de cri­mi­no­lo­gie à l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal, Emer­son Douyon, pour ap­por­ter cer­taines ré­flexions sur le par­cours mi­gra­toire au Ca­na­da. « Je ne vous ap­porte pas une re­cette de suc­cès, mais mon témoignage et mon che­mi­ne­ment », sou­tient ce­lui qui a no­tam­ment été membre de la Com­mis­sion des droits de la per­sonne et des droits de la jeu­nesse ain­si que le pre­mier pré­sident du Co­mi­té consul­ta­tif na­tio­nal sur les mi­no­ri­tés eth­niques du Ser­vice cor­rec­tion­nel du Ca­na­da. Au cours de sa car­rière, M. Douyon a été ap­pe­lé à me­ner plu­sieurs études pour le compte du Co­mi­té d’en­quête de la Com­mis­sion des droits de la per­sonne sur les re­la­tions entre les corps po­li­ciers et les mi­no­ri­tés vi­sibles et eth­niques. Il s’est alors ques­tion­né à sa­voir si l’im­mi­gra­tion contri­buait à l’aug­men­ta­tion de la dé­lin­quance et si lorsque la cri­mi­na­li­té gé­né­rale di­mi­nue, la cri­mi­na­li­té eth­nique en fait au­tant. Pour ten­ter d’y ré­pondre, il a dis­cu­té de trois pro­blé­ma­tiques, soit le pro­fi­lage ra­cial, l’ac­cès éga­li­taire au mar­ché du tra­vail et au che­mi­ne­ment des jeunes noirs au Ca­na­da et leurs re­la­tions avec le sys­tème de contrôle so­cial (po­lice, pé­ni­ten­ciers, etc.) « Somme-nous au bord de la crise? », ques­tionne Emer­son Douyon. « Som­mes­nous en train de re­pro­duire au Ca­na­da une si­tua­tion amé­ri­caine? Au lieu de voir les jeunes dé­cro­cher de la dé­lin­quance, il conti­nue dans cette ave­nue », note-t-il. Ce­la s’ex­pli­que­rait par une in­té­gra­tion dif­fi­cile. « Si je prends le cas du Qué­bec, chez les jeunes noirs et les mi­no­ri­tés vi­sibles, le chô­mage est trois fois su­pé­rieur à la moyenne, et ce, même cinq ans après leur ar­ri­vée au Ca­na­da », avance le pro­fes­seur. Ce der­nier va plus loin. « Le jeune noir qui au­rait le même di­plôme uni­ver­si­taire qu’un col­lègue au­ra un re­ve­nu in­fé­rieur à la moyenne. De plus, à com­pé­tences égales, le jeune blanc va ar­ri­ver plus vite sur le mar­ché du tra­vail », sou­ligne Emer­son Douyon. « De­vant ces constats, les jeunes, sou­vent dé­cou­ra­gés, optent pour une in­té­gra­tion par d’autres moyens, comme les gangs de rue », pré­cise-t-il.

Ren­ver­ser la ten­dance

Emer­son Douyon es­time qu’il est pos­sible de ren­ver­ser la va­peur en créant, no­tam­ment, des al­liances stra­té­giques avec la ma­jo­ri­té : « On re­proche aus­si aux noirs de res­ter trop sou­vent en­semble, ce qui amène le phé­no­mène de ghet­to qui ne fa­ci­lite en rien l’in­té­gra­tion. Plus que tout, les jeunes noirs doivent se prendre en main. « Ce qu’il manque sou­vent aux jeunes, c’est de l’am­bi­tion. On se contente trop fa­ci­le­ment de pe­tites jobs plu­tôt que, par exemple, de per­sé­vé­rer dans ses études. Tant qu’on va avoir cette men­ta­li­té dé­fai­tiste, on n’avan­ce­ra pas », af­firme Emer­son Douyon.

L’exemple du Qué­bec se­rait si­mi­laire en Al­ber­ta. « On re­trouve les mêmes pro­blèmes au ni­veau de la dé­lin­quance ju­vé­nile et c’est pour cette rai­son que l’AJFAS s’at­taque à cette ques­tion, in­dique le di­rec­teur gé­né­ral de l’or­ga­nisme, Lu­ke­ta M’Pin­dou. Il est de notre de­voir de créer des al­liances stra­té­giques dans le do­maine des pro­grammes et ser­vices de la pré­ven­tion à la cri­mi­na­li­té et pour re­mé­dier à cette si­tua­tion. »

Ré­seau­tage/ bé­né­vo­lat

La confé­rence d’Emer­son Douyon a été sui­vie par une sé­rie de pré­sen­ta­tions des­ti­nées aux jeunes par­ti­ci­pants. Dans un pre­mier temps, Fred­dy Ki­bambe a évo­qué cer­taines dif­fi­cul­tés aux­quelles les jeunes im­mi­grants font face au ni­veau de leur im­pli­ca­tion so­cio-com­mu­nau­taire. « Les rai­sons pour ne pas faire du bé­né­vo­lat sont nom­breuses. Ce­la peut être le manque de

temps à cause des études, le manque de connais­sances ou ac­cès aux or­ga­nismes, des moyens fi­nan­ciers de la fa­mille ou en­core un manque d’in­té­rêt et de mo­ti­va­tion », pré­sente M. Ki­bambe. Ce der­nier croit ce­pen­dant que les jeunes doivent sur­mon­ter ces obs­tacles. « C’est im­por­tant de faire du bé­né­vo­lat et il faut pré­sen­ter aux jeunes les avan­tages du bé­né­vo­lat. Ce ré­seau­tage est es­sen­tiel pour créer des al­liances stra­té­giques », dé­clare-t-il.

Orien­ta­tion sco­laire

Pour échan­ger sur la pro­blé­ma­tique de l’orien­ta­tion sco­laire des jeunes im­mi­grants fran­co­phones, l’AJFAS avait fait ap­pel à So­nia Gi­se­nya. « Les jeunes im­mi­grants font face à beau­coup de dé­fis et de nom­breux fac­teurs viennent jouer dans leur choix au ni­veau sco­laire », énonce Mme Gi­se­nya. Il y a le sys­tème d’édu­ca­tion qui est dif­fé­rent, le choc cultu­rel, l’ac­cès au tra­vail et les at­tentes des pa­rents. « La culture est quelque chose qui af­fecte la per­sonne avant toute chose », sou­ligne-t-elle. Ce­pen­dant, ce qui pèse sou­vent dans la ba­lance, c’est la pres­sion des pa­rents quant au choix de car­rière de leurs en­fants. « Des fois, en ma­tière d’at­tente des pa­rents, c’est ti­ré de la lune et ce­la ne va pas avec les ap­ti­tudes des jeunes. Il faut avant tout se connaitre comme per­sonne, ce qu’on aime faire et ce qu’on est ca­pable de faire », dé­clare la jeune femme.

Cons­truc­tion iden­ti­taire

Mexi­caine de nais­sance, Ve­ro­ni­ca Ma­ri­no a té­moi­gné de son che­mi­ne­ment per­son­nel pour abor­der la ques­tion de la cons­truc­tion iden­ti­taire et cultu­relle. De sa jeu­nesse pas­sée à Mon­tréal à son re­tour au Mexique, avant de re­tour­ner au Qué­bec pour fi­na­le­ment, s’éta­blir à Ed­mon­ton avec sa fa­mille, la jeune femme, di­plô­mée de l’école Mau­ri­ceLa­val­lée, est pré­sen­te­ment en 2e an­née du Bac­ca­lau­réat bi­lingue en ad­mi­nis­tra­tion des af­faires. « C’est par nos ex­pé­riences qu’on de­vient qui on est », lance-t-elle en par­lant de son vé­cu dans le cadre d’un em­ploi au sein d’une chaine de res­tau­ra­tion ra­pide. « J’ai no­tam­ment ap­pris qu’il est tou­jours plus dif­fi­cile de faire sem­blant de tra­vailler que de tra­vailler », s’ex­clame-t-elle. Au­jourd’hui, elle est contente de pou­voir pour­suivre ses études en fran­çais. Elle a aus­si dé­cro­ché un stage au Con­seil de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’Al­ber­ta (CDÉA). « Ce­la a été l’élé­ment dé­clen­cheur qui m’a don­né le gout au bé­né­vo­lat. J’ai ap­pris à m’im­pli­quer dans ma com­mu­nau­té et je m’iden­ti­fie comme une im­mi­grante fran­co­phone, même si le fran­çais n’est pas ma langue ma­ter­nelle », af­firme Ve­ro­ni­ca Ma­ri­no, qui est aus­si en­ga­gé dans le Club des en­tre­pre­neurs du Cam­pus Saint-Jean.

In­ser­tion so­ciale

Jean Ch­ris­tan No­sy est par la suite ve­nu in­ter­agir avec les par­ti­ci­pants du fo­rum afin d’abor­der toute la ques­tion de l’in­ser­tion so­ciale et pro­fes­sion­nelle chez les jeunes im­mi­grants fran­co­phones. Même s’il peut par­fois s’avé­rer fa­cile de com­pa­rer les dif­fé­rences entre les pays, les jeunes doivent être ou­verts. « Il faut sa­voir s’adap­ter par rap­port aux at­tentes sur le plan lo­cal, so­cial et lin­guis­tique », fait-il re­mar­quer.

Échanges

Outre ces pré­sen­ta­tions, le fo­rum a per­mis d’iden­ti­fier comment la jeu­nesse at­ten­dait vivre sa fran­co­pho­nie dans cinq ans, en terme d’éga­li­té et d’équi­té, dans une so­cié­té de plus en plus mul­ti­cul­tu­relle. Ces in­for­ma­tions ont été re­cueillies par le Réseau en im­mi­gra­tion fran­co­phone de l’Al­ber­ta puisque la jeu­nesse en consti­tue la grande prio­ri­té.

Ré­sul­tats po­si­tifs

Pour Lu­ke­ta M’Pin­dou, ce fo­rum a at­teint ses ob­jec­tifs. « Le bi­lan est très po­si­tif avec la par­ti­ci­pa­tion des jeunes dans les dis­cus­sions ain­si que l’ani­ma­tion des groupes des dis- cus­sions par nos in­ter­ve­nants com­mu­nau­taires était très im­pres­sion­nante et bien struc­tu­rée », af­firme-t-il. Par l’en­tre­mise de ce fo­rum, « les jeunes im­mi­grants ont pu com­prendre qu’ils sont membres à part en­tière de cette fran­co­pho­nie et il y a de la place pour tout le monde et qu’il ne faut pas se ren­fer­mer. Ce fo­rum a per­mis aux jeunes d’ac­qué­rir une meilleure connais­sance sur la fran­co­pho­nie al­ber­taine, car les in­ter­ve­nants dans les dif­fé­rentes dis­cus­sions ve­naient des or­ga­nismes fran­co­phones », ex­plique M. M’Pin­dou. Ce der­nier s’est ré­joui de la pré­sence de la mi­nistre de la Culture, Hea­ther Klim­chuk, qui est aus­si mi­nistre res­pon­sable du Se­cré­ta­riat fran- co­phone. « La pré­sence de Mme Klim­chuck a été une belle oc­ca­sion pour nos jeunes. Ce­la a dé­mon­tré toute l’im­por­tance que la pro­vince ac­corde à la fran­co­pho­nie, à la jeu­nesse et à l’im­mi­gra­tion fran­co­phone », énonce le di­rec­teur gé­né­ral de l’AJFAS. Il re­tient plu­sieurs élé­ments des dis­cus­sions. « L’AJFAS doit mettre en place une ini­tia­tive de men­to­rat des pairs qui au­ra pour ob­jec­tif d’ai­der les jeunes à s’adap­ter à la vie com­mu­nau­taire, à la vie pro­fes­sion­nelle et à la vie sco­laire pour ob­te­nir de bons ré­sul­tats sco­laires », in­forme M. M’Pin­dou.

Des dé­fis

Mal­gré le suc­cès de l’évè­ne­ment, le di­rec­teur gé­né­ral est conscient que des dé­fis doivent être adres­sés. « Nous de­vons no­tam­ment tra­vailler da­van­tage à trou­ver les dif­fé­rentes sources de fi­nan­ce­ment pour ré­pondre aux be­soins des jeunes im­mi­grants fran­co­phones. L’ex­pé­rience après 12 ans de tra­vail sur le ter­rain dé­montre que nous de­vons conti­nuer à ac­cen­tuer notre tra­vail de la pré­ven­tion de la cri­mi­na­li­té au­près des jeunes im­mi­grants », men­tionne-t-il. No­tons que l’AJFAS a dé­jà confir­mé que cette ac­ti­vi­té se­ra de re­tour en 2013. « Or­ga­ni­ser le Fo­rum des jeunes im­mi­grants fran­co­phones dans le cadre de la Jour­née in­ter­na­tio­nale de la jeu­nesse est main­te­nant une tra­di­tion pour l’AJFAS. L’an­née pro­chaine, le fo­rum se tien­dra le 17 aout 2013 », an­nonce Lu­ke­ta M’Pin­dou.

Emer­son Douyon était le confé­ren­cier invité.

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