« L’école des bé­bés de Saint-vincent, 1955 »

Le Franco - - CHRONIQUE ÉCONOMIQUE -

Dans nos écoles de cam­pagne du nord-est de l’Al­ber­ta, quand j’étais pe­tite fille, il n’y avait pas de jar­dins d’en­fance, mais par­fois, pour voir si les en­fants étaient as­sez ma­tures pour com­men­cer l’école, il y avait le sys­tème de « l’école des bé­bés ». Vers la fin juin, lorsque les classes ti­raient à la fin, les pe­tits as­pi­rants al­laient à l’école avec leurs grands frères et grandes soeurs et y pas­saient la jour­née. Dans ce temps-là, l’en­fant de­vait avoir 6 ans bien son­nés avant la fin dé­cembre de l’an­née. Dans mon cas, quoique je sois née en jan­vier et que je le sa­vais dé­jà à l’âge de cinq ans, en 1955, à mon grand plai­sir, on a fê­té mes six ans le 18 dé­cembre, un mois d’avance. J’avais strict ordre de mes pa­rents de ne pas dire à qui que soit que j’étais vrai­ment née au mois de jan­vier. Je crois que ma mère en avait plein les bras. Elle était en­ceinte et at­ten­dait pour le mois de sep­tembre, tan­dis qu’elle en avait un qui por­tait en­core des couches, et que ma pe­tite soeur n’avait pas en­core trois ans. J’étais tur­bu­lente. Je m’amu­sais à ga­lo­per dans le sa­lon chaque après-mi­di en en­ten­dant le gé­né­rique du « Ranch 680 » au poste CHFA, dont le thème était ce­lui d’une course de che­vaux avec clai­rons et tout. De temps à autre aus­si, si j’avais une pe­tite faim, j’al­lais go­ber un oeuf cru que l’on gar­dait au frais dans l’ar­moire. Je de­vais avoir des gouts très simples dans ce temps-là, mais au cours des an­nées de ma jeu­nesse à la mai­son, j’ai en­du­ré ma bonne part de raille­ries de mes frères et soeurs à ce su­jet, sur­tout que mes gouts avaient chan­gé, et ça m’écoeu­rait. Ce prin­temps-là aus­si, ma mère m’avait sur­prise en train de jouer au ban­quier avec ma pe­tite soeur et j’avais été pu­nie. Pour­tant, j’étais dans le vent. Dans ce temps-là, une caisse po­pu­laire avait été éta­blie à Saint-Vincent et nous, les en­fants Cham­pagne, avions aus­si cha­cun notre pe­tit car­net. Si mon jeu ne consis­tait qu’à mettre toutes les pièces en­semble et de les re­dis­tri­buer éga­le­ment, ap­pa­rem­ment, d’après ma mère, les banques ça ne mar­chait pas comme ça. Pire en­core, je ne sa­vais pas en­core comp­ter très bien et ne voyais pas de très grandes dif­fé­rences entre la va­leur des pièces d’ar­gent. Nous jouions bien tran­quille­ment pour­tant, mais Ma­man avait vite mis fin à mon es­sai dans les fi­nances. À cette époque, le trans­port en com­mun était une toute nou­velle affaire pour les éco­liers de la pa­roisse. Avant, à l’école de Saint-Vincent, mes frères et soeurs étaient tous pas­sés par le sys­tème du dor­toir, ins­ti­tué dans les an­nées qua­rante par le cu­ré de la pa­roisse, le père Charles Cha­li­foux, ce qui per­met­tait aux en­fants les plus éloi­gnés d’al­ler à l’école de fa­çon ré­gu­lière. Les éco­liers se ren­daient au ha­meau de SaintVincent, soit le di­manche soir ou le lun­di ma­tin, gréés de nour­ri­ture pour la se­maine. Ils étaient sur­veillés par une re­li­gieuse et les plus grands sur­veillaient leurs pe­tits frères et pe­tites soeurs. Tous dor­maient sur place et re­ve­naient à la mai­son les ven­dre­dis soirs. Une de mes soeurs qui a fré­quen­té ce sys­tème me par­lait sou­vent de comment elle s’en­nuyait de la mai­son et qu’elle s’en­dor­mait sou­vent en pleu­rant. Mais du­rant la se­maine, lorsque mes grands frères et mes grandes soeurs al­laient à l’école et au dor­toir après les classes, grâce à la gé­né­ro­si­té Sports d’hiver chez les Cham­pagne,

avec Las­sie en 1958. de mes grands-pa­rents Ma­hé, ils avaient tous eu l’oc­ca­sion de prendre des le­çons de pia­no, puis­qu’il y avait là une re­li­gieuse des Soeurs de l’As­somp­tion qui était mu­si­cienne et qui don­nait des le­çons. Lorsque ma grande soeur re­ve­nait à la mai­son, elle ré­pé­tait ses le­çons sur notre pia­no. Je me sou­viens d’une jour­née chaude, alors que la porte du sa­lon était en­tr’ou­verte pour don­ner un cou­rant d’air. Las­sie, notre chienne ado­rée, était al­lon­gée à l’ombre sur la ga­le­rie à l’en­trée de la porte, et moi, j’étais as­sise par terre, ac­co­tée sur le pia­no en des­sous du cla­vier, au­près des jambes de ma soeur pen­dant qu’elle jouait. J’ai­mais bien être là, et je me sou­viens que les larmes me cou­laient des yeux tant je trou­vais que la mu­sique était belle. Mais cette fois-là, notre chienne, pour qui la mu­sique de­vait rap­pe­ler un an­cien sen­ti­ment d’ins­tinct, ou sim­ple­ment, lui bles­sait les oreilles, s’était mise à hur­ler sur le per­ron. Ma soeur, pas­sa­ble­ment in­sul­tée par cet ac­com­pa­gne­ment hors ton avait fer­mé la porte. J’avais bien hâte d’avoir, moi aus­si, à mon tour, des le­çons de pia­no, mais de ce rêve j’ai vé­cu la pre­mière grande dé­cep­tion de ma vie. Lorsque j’ai com­men­cé l’école, nous ve­nions d’avoir le ser­vice d’un au­to­bus sco­laire, conduit par le gé­nial Georges (Geor­gie) Pa­ren­teau qui ve­nait nous prendre au coin du che­min tout près de chez nous. Puisque nous ha­bi­tions à cinq milles de l’école, il n’était pas pos­sible qu’on se dé­place pour que je suive des le­çons de pia­no après l’école, ce que j’ai com­pris plus tard lorsque les le­çons que j’at­ten­dais tar­daient à me ve­nir et que je me ren­sei­gnais à ce su­jet au­près de ma mère. Mais re­ve­nant à mes mou­tons : De ma pre­mière jour­née d’école en sep­tembre de cette an­née, je n’ai au­cun sou­ve­nir, mais je me sou­viens très bien de l’école des bé­bés à Saint-Vincent à la fin du mois de juin 1955. Es­sen­tiel­le­ment, l’exer­cice consis­tait à pas­ser la ma­ti­née dans la salle de classe avec les autres éco­liers des trois pre­mières an­nées. De ce que je me sou­viens, nous n’avions pas de tâches fixes, à part de res­ter tran­quille, de ré­pé­ter quelques pe­tites prières avec les plus grands et d’écou­ter la le­çon de ca­té­chisme. Il me semble que nous pou­vions es­sayer de suivre avec les en­fants de la pre­mière an­née, mais je ne sais plus si nous avions es­sayé les « ba be bi bo bu ». À l’ar­rière de la salle de classe, il y avait une table sur la­quelle était agen­cée une sorte de bassin rec­tan­gu­laire rem­pli de sable, où nous pou­vions nous amu­ser tran­quille­ment. Il y avait aus­si un grand pot de grès avec son cou­vercle lourd, et un pe­tit ro­bi­net pres­sion dans le fond, où nous pou­vions faire cou­ler de l’eau à boire. L’eau de Saint-Vincent gou­tait pas mal le fer, mais je ne la trou­vais pas dé­plai­sante. Bien des an­nées plus tard, j’ai eu l’oc­ca­sion d’en boire en­core, je re­con­nais­sais bien le gout. A l’école, il ne me semble pas que nous avions des go­be­lets in­di­vi­duels pour boire, mais il y avait de quoi pour se la­ver les mains. Par contre, lorsque la rou­geole ou les oreillons pas­saient, c’était cha­cun son tour : on at­tra­pait. Du­rant l’après-mi­di, les pe­tits de l’école des bé­bés al­laient jouer de­hors. Il n’y avait pas de sur­veillance, en­fin, je ne me sou­viens pas d’en avoir eu. On s’amu­sait. Il y avait des grandes ba­lan­çoires, où se trou­vait sou­vent un trou d’eau en des­sous et où il fal­lait faire at­ten­tion de ne pas se sa­lir. On pou­vait aus­si jouer avec des bal­lons, ou avec une balle contre le mur; d’autres, plus grands que nous, avaient des tour­nois de billes, on di­sait des « marbres ». Mais, nous autres, de l’école des bé­bés, nous étions pas mal pe­tits, et nous ne connais­sions pas en­core tous ces jeux. Pour la plu­part des filles, la ba­lan­çoire avait beau­coup d’at­trait et c’est jus­te­ment ce qui cau­sa des pro­blèmes à Glo­ria Vis­scher, ma pe­tite amie an­glo­phone. La fa­mille Vis­scher était voi­sine de chez nous et ha­bi­tait près du lac Saint-Vincent. Le père de Glo­ria, John, avait été com­bat­tant du­rant la guerre de 39-45 et avait ra­che­té la pro­prié­té de son père, qui lui, était ve­nu s’ins­tal­ler à cet en­droit avec sa fa­mille après avoir été re­lo­ca­li­sé par la pro­vince du dé­sert du triangle de Pal­li­ser comme beau­coup d’autres Al­ber­tains de cette ré­gion au cours des an­nées de sè­che­resse des an­nées trente. Au bord du lac Saint-Vincent, ils trou­vaient au­tant d’eau qu’ils en vou­laient pour les ani­maux, de la pêche à sou­hait, une très agréable pe­tite plage de sable blanc pour la bai­gnade et le jo­li « crique », sa­blon­neux, ce ruis­seau qui cou­lait par­fois du­rant la crue des eaux du prin­temps. Après la plaine as­sé­chée des alen­tours de Co­ro­na­tion, ce­la de­vait être pour eux comme le pa­ra­dis ter­restre. Le lac est connu de nos jours comme le lac Vincent ou plus sou­vent sous son nom an­glais, Vincent Lake, mais de mon temps, tous le connais­saient comme le lac Saint-Vincent. Plus d’une cin­quan­taine d’an­nées au­pa­ra­vant, dans le temps de la co­lo­nie de Saint-Paul-des-Mé­tis, les mis­sion­naires oblats avaient ajou­té le mot « saint » au lac; on de­vait cher­cher à ins­pi­rer les Mé­tis qui vi­vaient près du lac ou peut-être les co­lons qui vinrent après eux. Peut-être aus­si que ce­la avait sim­ple­ment à voir avec l’éta­blis­se­ment de la pa­roisse. De mon temps, c’était qua­si­ment un sa­cri­lège d’oser in­di­quer que « saint » ne fi­gu­rait pas entre « lac » et « Vincent » sur les cartes géo­gra­phiques. Les autochtones cris avaient un nom moins es­ti­mable pour le lac, Ati­moswe Sâ­kâ­hi­gan, ce qui était cen­sé vou­loir dire « le lac de- la-Croupe-du­chien ». J’ai eu l’oc­ca­sion de dis­cu­ter ce terme avec mon ami, le re­gret­té père Ni­co­las Roué qui connais­sait par­fai­te­ment la langue crie, l’ayant ap­prise du­rant sa jeu­nesse de ce grand maitre de la langue des mis­sion­naires oblats, le père Constant Fal­her, et qu’il pra­ti­qua en­suite du­rant sa longue car­rière dans les mis­sions autochtones dans le nord-ouest de la pro­vince après 1933. Sa réac­tion ini­tiale et hi­lare, et son ex­pli­ca­tion po­lie de l’in­exac­ti­tude de la tra­duc­tion, ne me lais­sèrent au­cun doute sur le vrai sens du nom cri que l’on re­trou­vait sur une carte très an­cienne, étant don­né que le ruis­seau qui s’écou­lait du lac vers la ri­vière Sas­kat­che­wan se nom­mait « le ruis­seau de la Queue-du-chien ». Sans doute, en 1884, A.F. Cot­ton, le pre­mier ar­pen­teur de la ré­gion avait sai­si la sub­ti­li­té du terme cri et avait chan­gé le nom, comme tel était son droit en lui don­nant le nom de son fils; d’autres lacs dans le nord-est de la pro­vince portent les noms de trois de ses filles : Ethel, Mu­riel et Wi­ne­fred.

(À suivre dans la pro­chaine édi­tion...)

Ju­liette pre­mière com­mu­nion, 1958.

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