Da­lia l’Autre théâtre ou le théâtre de l’Autre

Du 22 au 24 mars, pui­sant son ins­pi­ra­tion à même les im­pro­vi­sa­tions d’étu­diants, la troupe Le théâtre à l’Ouest pré­sen­tait la pièce, écrite et mise en scène par le pro­fes­seur et co­mé­dien Ber­nard Salva, « Da­lia, une odyssée ».

Le Franco - - L’ÉVEIL - Re­né Ga­gné*

L’ori­gine mul­ti­cul­tu­relle des étu­diants de Ber­nard Salva nous donne à voir un faire en­semble d’une ri­chesse cultu­relle, d’une in­tel­li­gence, d’une jus­tesse du pro­pos in­com­pa­rable. Elle ra­conte l’his­toire d’une jeune So­ma­lienne qui part à l’étran­ger pour fuir la tra­di­tion du ma­riage au­quel elle doit se sou­mettre. Ar­ri­vée au Ca­na­da, elle trou­ve­ra un tra­vail dans un res­tau­rant qui, sous la fé­rule d’un sans-abri fé­ru de théâtre, se­ra mé­ta­mor­pho­sé en théâtre dans le théâtre, vé­ri­table al­lé­go­rie de la so­cié­té ca­na­dienne. Au point de vue his­toire du théâtre, cette pièce fait pen­ser à Vie et mort du roi boi­teux de Jean Pierre Ron­fart. En re­vanche, l’ori­gi­na­li­té de cette pièce est dans le fait que, non seule­ment, elle nous rap­pelle que le texte théâ­tral est tou­jours une écri­ture à plu­sieurs mains, mais aus­si en ce qu’elle donne à voir une écri­ture mul­ti­cul­tu­relle qui réus­sit l’épreuve du un dans le mul­tiple. En somme, cette pièce met en scène un théâtre dans le théâtre qui ha­bite notre in­cons­cient col­lec­tif. Elle nous montre que le ma­riage for­cé de Da­lia est aus­si ce­lui du spec­ta­teur qu’une cer­taine tra­di­tion cultu­relle rend aveugle à tout autre point de vue. Da­lia nous montre des co­mé­diens, qui de leur po­si­tion de re­gar­dés, in­versent le mi­roir et crée un spec­tacle qui a d’abord lieu chez les spec­ta­teurs/re­gar­dants deve­nus étran­gers à eux-mêmes. Il faut dire que le point culmi­nant de cette pièce de M. Salva se si­tue lorsque les co­mé­diens/ spec­ta­teurs en­tre­prennent de jouer la pièce écrite par le san­sa­bri et dont le scé­na­rio est une ré­écri­ture de la Tem­pête qui nous en­voie faire une tra­ver­sée vers le Nou­veau-Monde. Mais, on le sait, cet OE­dipe sans abri, ce Roi boi­teux, ré­pé­ti­tion du même, ne ver­ra, à s’en cre­ver les yeux, qu’un lui-même et, du même coup, se re­trouve la fi­gure tra­gique du co­lo­ni­sa­teur in­ca­pable de dé­cou­vrir l’Autre; pour ne pas dire in­ca­pable de se dé­cou­vrir de sa culture pour voir celle de l’Autre. La peur de se dé­cou­vrir fe­ra que la ré­so­lu­tion de ce théâtre ne pou­vait se faire que par une chute obli­gée dans la tra­gé­die. Tout à coup, un cri du coeur, un coup de théâtre fes­tif, joyeux de re­créa­tion, de danse et de mu­sique contem­po­raine se fait en­tendre: les ac­teurs se ré­voltent contre l’au­teur nar­cis­sique, clau­di­quant et dont l’in­adé­qua­tion oe­di­pienne nous est sym­bo­li­sée par le fait qu’il lui manque une chaus­sure. Ils ré­clament un nou­veau scé­na­rio qui fasse place au rêve et à la joie de vivre. Alors, Da­lia, l’étran­gère, trou­ve­ra chaus­sure à son pied à ce dra­ma­turge du Nous de la tra­di­tion théâ­trale. Di­sons que la pièce de M. Ber­nard Salva n’a pas fi­ni de faire par­ler d’elle. Jamais spec­tacle de théâtre n’au­ra sus­ci­té au­tant de com­men­taires élo­gieux. Elle nous montre de fa­çon élo­quente que toute pé­da­go­gie n’est pas à sens unique; elle nous dit que nous ap­pre­nons de nos étu­diants tout au­tant qu’ils ap­prennent de nous. Cette pièce d’un Nou­veau Monde, mar­quée de bi­gar­rures, écrit une page importante de l’his­toire du théâtre de l’Ouest ca­na­dien. La scène du théâtre clas­sique est vide, le théâtre est ailleurs. Il y a dans cette pièce un sa­voir se voir brillam­ment mon­tré. Dans une oeuvre de dé­cons­truc­tion des frontières du théâtre, le met­teur en scène a su cap­ter l’exu­bé­rance, la joie de vivre de ses étu­diants. Une pièce à voir ab­so­lu­ment. Un mé­lange des genres, des siècles, des cultures et de nous- mêmes qui réus­sit à faire un vivre En­semble re­mar­quable et qui, à la ques­tion Qui es-tu? Nous dit : je suis là où je suis, c’est-à-dire un Tout Monde. Da­lia c’est Nous-même (s), un sin­gu­lier plu­riel.

*Re­né Ga­gné, PhD (Lit­té­ra­ture fran­çaise) est char­gé de cours au Cam­pus Saint-Jean.

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