La lutte pour l’au­to­no­mie d’un jeune ca­me­rou­nais pa­ra­plé­gique

His­toire d’un beau pro­jet avec le Cam­pus Saint-jean.

Le Franco - - ÉCHOS DE LA FÊTE - Mer­ci in­fi­ni­ment, San­drine Kake

C’est l‘ his­toire d’un jeune ca­me­rou­nais, Pa­trick Ta­lom, l’un de mes meilleurs amis au Col­lège Saint-Tho­mas-d’Aquin à Ba­fous­sam, ma ré­gion na­tale. Le 31 aout 2005, alors qu’il ve­nait d’ob­te­nir son Di­plôme d’études se­con­daires et qu’il s’ap­prê­tait en s’en­vo­ler pour la France pour pour­suivre ses études, il eut un tra­gique ac­ci­dent de la route qui pa­ra­ly­sa ses membres in­fé­rieurs. Le ver­dict des mé­de­cins après la lourde opé­ra­tion de 8 heures : Pa­trick de­vra dé­sor­mais vivre dans un fau­teuil rou­lant. Un choc pour nous, ses amis, qui nous ap­prê­tions à re­prendre le che­min de l’école, en cette fin de grandes va­cances sco­laires. Avant son ac­ci­dent, Pa­trick était l’un des meilleurs lea­ders du col­lège. Pré­sident du bu­reau des élèves, c’est avec calme, dia­logues et conseils qu’il réus­sis­sait à mettre l’har­mo­nie entre les élèves et l’ad­mi­nis­tra­tion. Il était aus­si ani­ma­teur des jeunes dans notre dio­cèse et res­pon­sable dio­cé­saine des jeunes. Mal­gré son jeune âge, il réus­sis­sait à conci­lier toutes ses res­pon­sa­bi­li­tés. Il voya­geait beau­coup au Ca­me­roun, en Afrique et en Eu­rope. Avec un grand ta­lent d’ora­teur, il sa­vait cap­ti­ver les jeunes et dia­lo­guer avec les pa­rents. Pa­trick était aus­si un spor­tif : il fai­sait par­tie de l’équipe de vol­ley­ball du col­lège. Ap­prendre la nou­velle de son ac­ci­dent n’a pas été fa­cile. Pa­trick était, con­trai­re­ment à toute at­tente, très sou­riant. Pour­tant, je dé­cou­vrais cette sonde uri­naire qu’il por­tait sur son corps. Pa­trick me fit com­prendre que, dé­sor­mais, il de­vra la por­ter. De son lit d’hô­pi­tal, il m’ex­pli­qua éga­le­ment qu’au cours de l’opé­ra­tion, le chi­rur­gien avait dû lui pla­cer des barres de fer dans le dos pour sou­te­nir sa co­lonne ver­té­brale, car il avait une grave frac­ture de la co­lonne. La perte d’une par­tie de sa moelle épi­nière était res­pon­sable de l’im­mo­bi­li­té de ses membres in­fé­rieurs. Je ne pus re­te­nir mes larmes et je de­man­dais à haute voix : « Pour­quoi ? Pour­quoi toi Pa­trick ? Pour­quoi main­te­nant ? » Pa­trick me ré­pon­dit: « San­drine, la vie reste un mys­tère. La mal­adresse d’un chauf­feur a conduit à ce drame qui ne peut pas être l’oeuvre de Dieu. Ne pleure pas, car on doit lut­ter pour gar­der le sou­rire au-de­là de la souf­france. Quand on n’a plus de jambes, peut-on ser­vir en­core à quelque chose ? Oui, parce qu’il nous reste les autres membres! Et mieux vaut s’en ser­vir pour ai­der les autres que de pleu­rer sur ceux que nous ne pos­sé­dons plus. Quand la dou­leur em­pêche de dor­mir et que tout au­tour de nous est dans les té­nèbres et le si­lence, où trou­ver la lu­mière et la joie ? En Dieu ! Sans Dieu, je ne suis rien. Il m’a don­né de com­prendre que, mal­gré ma pa­ra­ly­sie, ma souf­france, je dois me rendre plus utile en­core pour moi et pour les autres, et plus vi­vant que ja­mais… Ne crains pas San­drine, crois seule­ment. » Je ne com­pre­nais pas, à l’ins­tant, cette sé­ré­ni­té dans la souf­france, ce calme face à ces évè­ne­ments qui s’étaient écrou­lés sur lui. Il gar­dait tou­jours un beau sou­rire sur son vi­sage, et moi, avec mon sta­tut d’étu­diante, je me sen­tais im­puis­sante, in­ca­pable de l’ai­der, mis à part par mon sou­tien mo­ral, ma pré­sence et mes prières. Je me suis alors fait une pro­messe, celle de le sou­te­nir du mieux de mes ca­pa­ci­tés dans son che­min vers l’au­to­no­mie. De même, je lui fis me pro­mettre de ne ja­mais lais­ser dis­pa­raitre ce sou­rire de son vi­sage et de res­ter tou­jours aus­si fort. Ad­mise au Cam­pus Saint-Jean en jan­vier 2009, j’étais rem­plie du dé­sir de don­ner le meilleur de moi et, sur­tout, de don­ner un sens à ma vie. Dans le bé­né­vo­lat, je trou­vais un es­pace pour m’épa­nouir mo­ra­le­ment et in­tel­lec­tuel­le­ment. Je pou­vais étu­dier se­rei­ne­ment mes le­çons en don­nant un peu de mon temps pour les autres. Pen­dant toute la du­rée de mon bac­ca­lau­réat, je m’in­ves­tis­sais en par­ti­ci­pant aux ac­ti­vi­tés du club l’En­traide uni­ver­si­taire mon­diale du Ca­na­da qui sou­tient les pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment. Je me sen­tais, an­née après an­née, comme en fa­mille. La nos­tal­gie ne fai­sait plus par­tie de mon quo­ti­dien, en dé­pit de la dis­tance qui me sé­pa­rait de mon pays na­tal. Ce Cam­pus, où le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et la di­ver­si­té étaient im­por­tants, me rap­pe­lait chaque jour la beau­té de la vie et com­bien, moi aus­si, je compte aux yeux des autres. La vie au sein du club et, sur­tout, la mise en com­mun des forces mon­trait comment tout est pos­sible lorsque l’amour guide des ac­tions, lorsque des hommes, mal­gré leurs dif­fé­rences d’ori­gine, choi­sissent de faire de la di­ver­si­té un atout pour le bon­heur col­lec­tif. En­core bra­vo au Cam­pus Saint-Jean, à ses étu­diants et, sur­tout, ses res­pon­sables qui ont su mettre sur pied une telle pla­te­forme qui est pour moi le sym­bole d’un « monde vil­lage pla­né­taire ». En dé­cembre 2011, je vou­lais of­frir un fau­teuil rou­lant élec­trique à Pa­trick, car sa ma­man avait aban­don­né ses tâches quo­ti­diennes de­puis quelques an­nées pour se consa­crer à le sou­te­nir, no­tam­ment le pous­ser sur son fau­teuil rou­lant mé­ca­nique. Après avoir ré­flé­chi lon­gue­ment sur les prix dis­pen­dieux des fau­teuils rou­lants, je me per­mis d’oser et d’or­ga­ni­ser une jour­née de col­lectes de fonds au Cam­pus pour la cause. En jan­vier 2012, je pré­sen­tais mon pro­jet à Da­nielle Le­clerc, la co­or­don­na­trice à la vie étu­diante au Cam­pus qui ap­prou­va et le 30 mars 2012 fut la date re­te­nue, lors de la jour­née des Pre­mières Na­tions au Cam­pus. Je vul­ga­ri­sais mon pro­jet en par­lant aux étu­diants, au per­son­nel du Cam­pus et en al­lant de bu­reau en bu­reau dans les ser­vices fran­co­phones de la com­mu­nau­té. Un buf­fet mul­ti­cul­tu­rel fut ser­vi où l’on ac­cep­tait des dons et plus d’une cen­taine d’in­vi­tés ré­pon­dirent pré­sents. Après plu­sieurs re­cherches, j’ai trou­vé un site amé­ri­cain qui pos­sé­dait un der­nier fau­teuil rou­lant élec­trique à 1699 $. Le doyen du Cam­pus Dr. Marc Ar­nal, le vice-doyen aux af­faires aca­dé­miques M. De­nis Fon­taine et le doyen ad­joint aux opé­ra­tions et sou­tiens co­opé­ra­tifs M. De­nis For­tin com­plé­tèrent les dons ob­te­nus lors du buf­fet afin d’at­teindre cette somme. Le fau­teuil ar­ri­va au port de Doua­la au Ca­me­roun le 25 avril 2013. Au­jourd’hui, en dé­pit des obs­tacles qu’il ren­contre au quo­ti­dien, Pa­trick conti­nue de voya­ger à tra­vers le Ca­me­roun pour ai­der les jeunes avec des confé­rences. Pa­trick es­père re­prendre ses études pour mieux for­mer les jeunes qui viennent vers lui. Plus tard, il veut gé­rer le Centre jeune qu’il est en train de mettre sur pied avec le sou­tien de ses pa­rents. Il a dé­jà pu­blié plu­sieurs livres, entre autres, Ma force de vivre qui ra­conte son his­toire et comment il af­fronte sa si­tua­tion et un es­sai so­cio­lo­gique sur les pro­blèmes des jeunes au Ca­me­roun, Dis­cours d’un jeune sur le de­ve­nir des jeunes, qui pro­pose des so­lu­tions en sa­chant que les han­di­ca­pés au Ca­me­roun ne sont pas pris en charge. Ce fau­teuil rou­lant élec­trique que nous avons pu of­frir à Pa­trick lui se­ra d’une im­por­tance ca­pi­tale dans son quo­ti­dien. D’une part, il au­ra moins de pé­ni­bi­li­tés dans ses mou­ve­ments do­mes­tiques et sa ma­man âgée n’au­ra plus be­soin de le pous­ser quo­ti­dien­ne­ment. D’autre part, il pour­ra faire ses confé­rences avec une plus grande mobilité. Cette ini­tia­tive doit sa réus­site à cette ins­ti­tu­tion qui ac­cueille cha­cun de nous tel que nous sommes. Le Cam­pus Saint-Jean de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta se pré­sente, non seule­ment comme un lieu de for­ma­tion in­tel­lec­tuelle, mais aus­si comme une vé­ri­table « école de la vie ». Il ne dé­livre pas seule­ment des di­plômes à des jeunes, mais il forme des jeunes à la vie. Les mots seuls ne sau­raient ex­pri­mer ma gra­ti­tude en­vers le Cam­pus Saint-Jean, son per­son­nel, ses étu­diants et tous les do­na­teurs de la com­mu­nau­té. Pa­trick me fait vous trans­mettre ses sa­lu­ta­tions et c’est avec joie qu’il vous at­tend au Ca­me­roun pour vous faire dé­cou­vrir, de son fau­teuil, les mer­veilles de ce pays.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.