De grandes re­trou­vailles ...

Les fi­nis­santes se re­trouvent, cin­quante ans plus tard.

Le Franco - - LA UNE - Em­ma Ai­linn Hau­te­coeur

Jouez au jeu des sept dif­fé­rences avec ces deux pho­tos. Vous ver­rez, cer­taines manquent à l’ap­pel. Nous sommes en 2013. Ce­la fait 50 ans que ces jeunes filles ont quit­té l’Aca­dé­mie As­somp­tion. Treize femmes n’ont pas pu se rendre à la ren­contre des fi­nis­santes de 1963 le 1er juillet der­nier à Ed­mon­ton, trois d’entre elles étant dé­cé­dées. Im­plan­té en 1926, le couvent de l’As­somp­tion de­vien­dra, quelques dé­cen­nies plus tard, l’Aca­dé­mie As­somp­tion, l’ins­ti­tu­tion for­ma­trice des jeunes filles fran­co-al­ber­taines. « Moi, je ve­nais de Saint-Paul alors j’étais pen­sion­naire, mais seule­ment à la 12e », re­late Ra­chelle Ber­ge­ron, de son nom de jeune fille. « Je me suis tel­le­ment en­nuyée que j’ai pas­sé toute une an­née chez mes pa­rents l’an­née sui­vante », ad­met-elle. Mais c’est aus­si son ex­pé­rience au pensionnat qui a don­né confiance en elle à Ra­chelle Ber­ge­ron et qui lui a per­mis de ren­con­trer plu­sieurs jeunes filles de son âge, ce qui n’était pas si évident sur la ferme à Saint-Paul. « Syl­via Trem­blay, c’était tel­le­ment une belle fille » se re­mé­more-t-elle, d’une des fi­nis­santes qui n’était pas à la ren­contre. « Elle vi­vait sur une ferme juste à cô­té de celle de mon oncle, et ses pa­rents étaient amis avec lui. Mais je ne l’au­rais ja­mais connue si je n’étais pas al­lée à l’As­somp­tion », croit-elle. L’ex­pé­rience de so­cia­li­sa­tion était un peu dif­fé­rente pour les ex­ternes et les pen­sion­naires, mais pas as­sez pour que ces dif­fé­rences al­tèrent les sou­ve­nirs qui moussent dans l’ar­riè­re­cour de Louise Morin La­val­lée, cet après-mi­di ca­ni­cu­laire de juillet.

Les filles de mon âge

À l’époque, on croyait dur comme fer que la sé­gré­ga­tion gar­çons-filles fa­vo­ri­sait la réus­site sco­laire. En réa­li­té, ce mi­lieu presque her­mé­tique ren­dait la trans­mis­sion de va­leurs ca­tho­liques par les re­li- gieuses na­tu­relle, sans be­soin de dis­ci­pline ex­ces­sive. Ce fut éga­le­ment une ex­pé­rience qui a lais­sé de bons sou­ve­nirs aux fi­nis­santes de 1963. « On a eu une très belle for­ma­tion », af­firme Do­lo­rès Tel­lier Ca­drin, qui au­rait seule­ment vou­lu plus de cours d’art, si on lui avait de­man­dé son avis. Et puis, « c’était plus simple » d’être entre filles, pense-telle. Sans dis­trac­tion, ha­billées uni­for­mé­ment, les élèves met­taient beau­coup d’éner­gie dans leurs études et on s’at­ten­dait d’elles qu’elles les pour­suivent, par­fois en vue d’une car­rière d’in­fir­mière, d’en­sei­gnante ou de tra­vail de bu­reau. Ces soeurs qui dé­diaient toute leur vie à l’édu­ca­tion des jeunes filles « vou­laient for­mer des femmes qui pren­draient leur place, des femmes ca­tho­liques, fran­co­phones, in­tel­li­gentes, fières, fiables, dé­brouillardes, gé­né­reuses et hon­nêtes. Elles vou­laient être fières de leurs fi­nis­santes », at­teste Louise La­val­lée. « Dans les an­nées 60, on était très idéa­liste », pour­suit Do­lo­rès Ca­drin, qui se sou­vient avoir vou­lu par­tir en mis­sion, sans l’avoir pour­tant réa­li­sé. Une des fi­nis­santes de 1963 est de­ve­nue une re­li­gieuse cloi­trée. Les autres sont en­sei­gnantes, in­fir­mières ou tra­vaillent dans l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique.

La cho­rale et les bal­cons

La musique était un axe cen­tral de l’édu­ca­tion des Soeurs de l’As­somp­tion, con­trai­re­ment à l’édu­ca­tion phy­sique qui se ré­su­mait au vol­ley­ball et quel­que­fois à la pis­cine. « On avait un pe­tit car­ré et on en fai­sait le tour en cou­rant, c’était ça nos exer­cices phy­siques », ra­conte Louise La­val­lée. Par contre, elles fai­saient toutes par­ties de la cho­rale, ce qui leur per­met­taient de faire des courts voyages pour al­ler chan­ter dans les pe­tites villes de l’Al­ber­ta. Au fes­ti­val Ki­wa­nis, les filles de l’Aca­dé­mie étaient tou­jours pre­mières. Un sou­ve­nir com­mun aux col­lé­giens du Col­lège SaintJean et des filles de l’Aca­dé­mie sont les con­certs des Jeu­nesses Mu­si­cales. « On était sé­pa­rés, mais on s’avan­çait pour ob­ser­ver les gar­çons. Pas trop… parce que les Soeurs nous sur­veillaient de la mez­za­nine», sou­ligne Car­men Morin Tel­lier.

La bonne fa­çon de…

Lors de la pho­to de groupe, les filles se rap­pellent comment s’as­seoir comme des de­moi­selles, jambes croi­sées, dos droit, et sou­rire dis­cret. « Une fois, je me suis fait at­tra­pée, car j’en­jam­bais les es­ca­liers deux marches à la fois. Je me suis fait ré­pri­man­der, car ce n’était pas de cette fa­çon que les jeunes filles de­vaient mar­cher », té­moigne Hen­riette Cha­li­foux Beau­champ. La li­ber­té d’ex­pres­sion ne s’éten­dait pas au sen­suel ou au sexuel, mais Soeur Ange Ma­rie, elle, ap­pre­nait à ses élèves à por­ter leur gi­let de fa­çon élé­gante tout en res­tant conve­nable : « Pas trop ser­ré pour ne pas que ce soit vul­gaire, mais as­sez ajus­té pour qu’on voie que vous êtes des femmes », était son dis­cours, se re­mé­more ma­dame Beau­champ. « Et il fal­lait por­ter son sac comme la reine », ajoute-t-elle, mi­mant la ma­nière dont les fi­nis­santes de 1963 portent leur sac à main au­jourd’hui. Il n’y avait pas à l’Aca­dé­mie d’édu­ca­tion sexuelle non plus, bien évi­dem­ment. « Re­né Blais nous a par­lé du french kiss une fois, mais il n’était pas sup­po­sé… C’est pas mal toute l’édu­ca­tion sexuelle que j’ai eue », re­con­nait Olive Ga­gné Mi­chaud. Couvée, leur vie était em­plie d’une naï­ve­té agréable. « Je me sou­viens qu’on jouait comme des pe­tites folles », dit Car­men Tel­lier. Plu­sieurs de ces femmes qui s’es­timent avoir eu une chance unique de fré­quen­ter cette ins­ti­tu­tion n’ont pas conti­nué à vivre en fran­çais - quatre sur les 12 pré­sentes. Mar­lane Mi­chaud Ful­ler dit avoir eu son pre­mier em­ploi grâce à sa mai­trise du fran­çais. Gail Set­ter Wood éga­le­ment, au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral. Celle-ci n’avait pas de pa­rent fran­co­phone, mais le ma­ri de sa mar­raine tra­vaillait au couvent et l’a re­com­man­dé à sa fa­mille.

Re­trou­ver les femmes ma­riées

Quand l’idée des re­trou­vailles du 50e a fi­ni par éclore, Élé­mée Royer a fait des pieds et des mains pour re­trou­ver les fi­nis­santes de 1963, une tâche dif­fi­cile si l’on ne sait pas à qui elles sont ma­riées. « Je n’ar­ri­vais pas à re­trou­ver Mar­gue­rite Bros­seau, mais je sa­vais qu’elle avait ap­pli­qué pour une ex­ten­sion à sa mai­son au­près de la ville et c’est ap­pa­ru dans le mo­teur de re­cherche », dit-elle, à la plus grande sur­prise de sa com­pagne, Pau­line Pa­hud Bois­vert. Cette re­cherche a du­ré au moins deux se­maines, mais deux se­maines amu­santes, puisque Élé­mée Royer aime jouer les dé­tec­tives. Une reste in­trou­vable, d’autres ont pous­sé leur der­nier sou­pir il y a dé­jà quelques an­nées. « Ça ne de­vrait pas ar­ri­ver, nous sommes trop jeunes », pense Olive Mi­chaud. Au mo­ment de se quit­ter Olive Mi­chaud ta­quine Do­lo­rès Ca­drin sur sa tache de nais­sance qu’elle ar­bore à la joue droite. « C’est ces pe­tites choses-là dont on se sou­vien­dra tou­jours », dit-elle. Et qui se­ront té­moins des pro­chaines ren­contres, le 60e et le 70e, au moins, es­pèrent les amies de longue date.

... cin­quante ans après la gra­dua­tion.

Pho­to : cour­toi­sie

Pho­to de gra­dua­tion de la classe de 1963 à l’Aca­dé­mie As­somp­tion. 1er rang (de­vant) de gauche à droite : Élé­mée Royer, Hé­lène Oue­lette, Hen­riette Cha­li­foux, Loui sette La­mon­tagne, Olive Ga­gné, Ra­chel Ber­ge­ron, Ré­gi­na Bus­sière et Lucille Trem­blay. 2e...

Pho­to : Em­ma Ai­linn Hau­te­coeur

Lors des re­trou­vailles en 2013. Ran­gée du de­vant de gauche à droite : Élé­mée Royer, Hen­riette (Cha­li­foux) Beau­champ, Pau­line (Pa­hud) Bois­vert, Olive (Ga­gné) Mi­chaud et Ra­chelle (Ber­ge­ron) Byer. Ran­gée ar­rière : Glo­ria (Gou­dreau) Fran­coeur, Do­lo­rès (...

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