Le re­tour...

Sté­pha­nie Bour­gault-Dal­laire est ba­che­lière en édu­ca­tion et en­seigne de­puis 2006 à l’École pu­blique Ga­brielle-Roy d’Ed­mon­ton. Son amour pour l’écri­ture in­fluence gran­de­ment sa fa­çon d’en­sei­gner et pa­ral­lè­le­ment, ce qu’elle vit en classe nour­rit son amour

Le Franco - - MES_P’TITS_PLAISIRS - par Sté­pha­nie Bour­gault-Dal­laire Vos com­men­taires sont ap­pré­ciés! Écri­vez-moi à la longue adresse sui­vante : ste­pha­nie­bour­gault­dal­[email protected]

Le lun­di 19 aout 2013

Ce n’était qu’une trappe, rien de bien com­pli­qué. Le genre de trappe qui com­plé­tait le sys­tème de ven­ti­la­tion de l’école. Une grille de mé­tal, d’une ou­ver­ture d’en­vi­ron 10 pouces par 20 pouces, de blanc pein­tu­rée. Une simple trappe, per­met­tant à l’air de cir­cu­ler d’un lo­cal à un autre. Je ne m’étais ja­mais vrai­ment ar­rê­tée à cette trappe, celle de ma classe. Au­jourd’hui par contre, je réa­li­sais que ma trappe, aus­si in­of­fen­sive qu’elle n’ait pu le pa­raitre pen­dant des an­nées, ne lais­sait pas qu’ex­clu­si­ve­ment pas­ser l’air; elle lais­sait aus­si pas­ser les sons. Ce ma­tin, je dé­cou­vrais avec tor­peur que ma trappe com­mu­ni­quait di­rec­te­ment avec le grand lo­cal d’en face, ce­lui qui était oc­cu­pé par le groupe des plus jeunes de la gar­de­rie… De­puis main­te­nant 37 mi­nutes et 45 se­condes, j’ar­ri­vais à l’en­tendre… « Ma­man!!! » La pe­tite voix qui me sem­blait pour­tant si loin, avait le pou­voir de me tor­tu­rer les en­trailles, de me cou­per les jambes, de me lais­ser en larmes au mi­lieu de ma classe en­core pleine de boites et de ba­billards dé­nu­dés. La ren­trée pro­gres­sive des élèves de ma­ter­nelle au­rait lieu dans deux se­maines. Mon groupe-classe al­lait être di­vi­sé en trois et cha­cun des sous­groupes se pré­sen­te­rait en classe suc­ces­si­ve­ment, afin de fa­ci­li­ter leur adap­ta­tion à ce nou­vel en­vi­ron­ne­ment. Que la ren­trée soit pro­gres­sive, ça me plai­sait bien. J’avais moi aus­si, be­soin d’un re­tour au tra­vail tout en dou­ceur. Vo­lon­tai­re­ment et pré­ma­tu­ré­ment, j’avais choi­si de ve­nir me ré­ins­tal­ler dans la classe qui n’avait plus été mienne l’ins­tant de mon congé de ma­ter­ni­té. Bien évi­dem­ment, ma pe­tite Ariel, âgée main­te­nant de 14 mois n’était pas une pou­pée de por­ce­laine et n’al­lait pas res­ter as­sise au mi­lieu du ta­pis en at­ten­dant que je re­donne mes cou­leurs à ce lo­cal fa­mi­lier. Pour pré­pa­rer ma ren­trée, il fal­lait donc qu’Ariel vive la sienne… Ou plu­tôt, si je me fiais aux notes de déses­poir que je per­ce­vais dans sa plainte étouf­fée, qu’elle y sur­vive.

Notre fa­mille n’était pas la pre- mière, ni la der­nière, me ré­pé­tais-je, à su­bir cette dou­lou­reuse sé­pa­ra­tion, à se tor­tu­rer sous de dé­chi­rants au re­voir quand pa­pa et ma­man avaient à re­ga­gner leur rou­tine pro­fes­sion­nelle et à lais­ser leur pro­gé­ni­ture aux bons soins d’un adulte qua­li­fié et ai­mant. Par contre, j’ar­ri­vais main­te­nant à com­prendre d’une fa­çon beau­coup plus sen­tie tous ces pa­rents qui avaient peine à quit­ter ma classe en sep­tembre, alors que leur pe­tit bon­homme ou leur jo­li bout de femme fran­chis­sait le seuil de ma porte pour leur pre­mière jour­née à la ma­ter­nelle. Ce qui n’était qu’une simple em­pa­thie lors des ren­trées pré­cé­dentes se trans­for­mait main­te­nant en un pro­fond res­pect aux ar­riè­re­gouts de dou­leur par­ta­gée. « Ne vous in­quié­tez pas; les pre­mières mi­nutes vont peu­têtre ame­ner leur lot d’in­sé­cu­ri­té, mais vous ver­rez qu’il va se plaire ici. Dans quelques jours, votre en­fant vous sup­plie­ra de lui per­mettre de ve­nir à l’école la fin de se­maine! » Leur di­saisje ja­dis, avec confiance. Les yeux dans l’eau, les pa­pas et les ma­mans fi­nis­saient tou­jours par s’éloi­gner de leurs en­fants et ceux-ci re­trou­vaient le sou­rire, quelque part entre les comp­tines et le coin-cui­sine. Cette an­née, c’était moi qui avais be­soin d’être ras­su­rée. On de­vait me pro­mettre que mon en­fant ne me tien­drait pas éter­nel­le­ment ran­cune pour avoir eu à tro­quer mon cha­peau de ma­man contre ce­lui de Ma­dame Sté­pha­nie, celle qui al­lait, sous ses yeux et son in­com­pré­hen­sion de bam­bine, jouer avec d’autres en­fants au lieu de jouer avec elle. Cette an­née, c’était à mon tour d’avoir les yeux bai­gnés de tris­tesse. « C’est nor­mal, Sté­pha­nie… C’est juste ta valve qui fait des siennes », ten­tais-je de me convaincre entre deux sou­bre­sauts, tout en ef­fec­tuant le pire re­cou­vre­ment de babillard de ma car­rière, dis­traite comme je l’étais par les pleurs de mon bé­bé. Parce qu’on eût tôt fait de m’in­for­mer, peu après mon ac­cou­che­ment, que la valve à larmes chez la femme, se si­tuait mé­ta­pho­ri­que­ment quelque part entre les trompes de Fal- lope et le col de l’uté­rus. Ain­si, on m’a aver­ti qu’une fois ac­ti­vée par l’acte de don­ner nais­sance, la valve à larmes d’une nou­velle ma­man de­ve­nait hy­per­ac­tive, ses ef­fets étant im­mé­diats et ir­ré­ver­sibles. J’al­lais, m’avait-on ex­pli­qué, pleu­rer, presque pour tou­jours. Pleu­rer de joie, à chaque pe­tite nou­veau­té dans le dé­ve­lop­pe­ment de mon en­fant. Pleu­rer en li­sant le jour­nal : par so­li­da­ri­té pour les autres pa­rents qui vi­vaient d’ex­trêmes bon­heurs ou par­fois, des drames in­qua­li­fiables. Pleu­rer de rire de­vant les pe­tites fo­lies de ce pe­tit être tout en in­di­vi­dua­li­té, pleu­rer parce que si ef­frayée par tant de vul­né­ra­bi­li­té. J’al­lais pleu­rer presque pour tou­jours, je de­vais m’y faire… Je de­vais me re­trous­ser les manches. Je de­vais me mettre de la crème à main pour pré­ve­nir l’in­évi­table sè­che­resse que je par­ta­geais avec mes col­lègues tra­vaillant dans le pa­pier et le sa­von et faire quelque chose de bien avec mon babillard...

Le ven­dre­di 13 sep­tembre

Des plan­chers de cor­ri­dors ci­rés et étin­ce­lants, des sacs à di­ners dé­jà col­lants d’un mince film de yo­gourt ren­ver­sé et odo­rant… La ren­trée! Le beau temps s’était mis de la par­tie et j’étais tel­le­ment ab­sor­bée par la dé­cou­verte de mes nou­veaux mi­nois que j’en ou­bliais la crème sco­laire… so­laire! Je dé­par­lais, aus­si. Mes 22 élèves avaient le­vé les pattes, comme on le di­sait dans ma ré­gion, cha­cun re­trou­vant son foyer par le biais de l’au­to­bus, d’un ac­com­pa­gna­teur ou à la suite d’une courte at­tente au ser­vice de garde. Ils étaient tous dif­fé­rents, uniques et pleins de po­ten­tiel. Deux se­maines s’étaient écou­lées de­puis leur ar­ri­vée en classe et dé­jà, je les ai­mais. Quand j’ou­vris la porte du lo­cal des pous­sins, je vis Ariel, un peu plus loin, qui s’amu­sait gaie­ment avec un bal­lon. Quand elle m’aper­çut, un im­mense sou­rire illu­mi­na son vi­sage et elle se pré­ci­pi­ta vers moi dans une pe­tite course chan­ce­lante, mal­adroite et mi­gnonne comme tout. Ce ma­tin, elle n’avait pas pleu­ré quand je l’eus quit­tée. Moi non plus, d’ailleurs. Hier, elle avait souf­flé un bai­ser à cha­cune de ses édu­ca­trices avant de par­tir. Il ne fal­lait pas se leur­rer; je ne pre­nais rien pour ac­quis. Par contre, je me sen­tais dé­fi­ni­ti­ve­ment plus lé­gère qu’au mois d’aout. Nous avions sur­vé­cu à la ren­trée pro­gres­sive. L’an­née sco­laire pou­vait dé­bu­ter, nous étions fin prêtes, ma fille et moi. « Ariel a pas­sé une très belle jour­née. Elle a le nez qui coule, mais elle semble bien al­ler, somme toute », m’in­for­ma une édu­ca­trice alors que je si­gnais la feuille de dé­part. Je ten­dis mes doigts cre­vas­sés vers la boite de mou­choir. Un nez qui coule? Des doigts cre­vas­sés? Voi­là qui of­fi­cia­li­sait le tout : l’an­née sco­laire était bel et bien en­ta­mée!

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