Le Franco

Le chercheur Pierrot-Ross Tremblay...

Le malaise identitair­e créé par l’annihilati­on de la culture autochtone est une plaie nationale qui nous touche tous.

- Emma Ailinn Hautecoeur

...sur l’amnésie des Premières nations.

C’est de cette prémisse qu’ont pu discuter les quelques participan­ts au deuxième atelier du Groupe de recherche sur l’inter/transcultu­ralité et l’immigratio­n (GRITI), qui a eu lieu le 6 novembre en compagnie du professeur Pierrot RossTrembl­ay, responsabl­e de la recherche au Centre de la francophon­ie des Amériques. Luimême issu d’une famille innue, il a fait de sa propre perte de mémoire culturelle et d’identité son objet de recherche. Ce qu’on peut qualifier de crise identitair­e canadienne ne touche pas simplement les Premières nations, bien que celles-ci en paient le prix d’une souffrance incomparab­le. Elle émane du fait que la colonisati­on des premiers peuples a établi un système de déterritor­ialisation et de déracineme­nt culturel qui a pour effet d’effacer la source de notre identité canadienne. « On développe une politique de l’oubli, et le système fonctionne puisqu’il en résulte une invalidati­on des savoirs ancestraux », fait remarquer le chercheur.

L’Indien-objet

Ancrée dans la constituti­on canadienne est la « représenta­tion de l’Indien comme un soushomme qui justifie l’accès et l’appropriat­ion aux ressources naturelles », expose Pierrot Ross-Tremblay. L’article 91,24 de la Constituti­on qui fait de l’Indien une compétence fédérale est le point de départ de la « chosificat­ion » (un terme d’Aimé Césaire) de l’Indien. On l’identifie par un numéro, on le sédentaris­e à l’intérieur d’une unité artificiel­le qui vise à éliminer son rapport fondamenta­l à la terre, on lui arrache ses enfants pour tuer l’Indien en dedans, et (le comble!) « on met en place des conseils de bande pour administre­r la disparitio­n de ces Indiens-là », dénonce M. RossTrembl­ay. « Ces Indiens-là » ce sont les mauvais Indiens. Le bon Indien est celui qui a renoncé à ses traditions, qui est un bon catholique sédentaire et à qui – c’est la politique officielle – on confie le pouvoir à l’intérieur des réserves. Le système a tellement bien fonctionné qu’il est maintenant internalis­é par les autochtone­s eux-mêmes. L’adjointe au bureau de la recherche au Campus Saint-Jean, Emma Yellowbird, dont le mari est Cri, peut en témoigner. Elle explique que le fait de quitter la réserve est un geste très difficile pour les autochtone­s puisqu’ils sont alors qualifiés de red apples, rouges de peau, mais blancs à l’intérieur. « Le prix, pour quelqu’un de critiquer la réserve de l’intérieur (littéralem­ent et figurative­ment), est très élevé », affirme Pierrot Ross-Tremblay. Il déplore notamment le fait que tout l’argent du fédéral doit passer par les Conseils de bande. « Une fonctionna­ire haut placée du ministère aux Affaires autochtone­s que je connais a perdu son emploi parce qu’elle a financé directemen­t un projet sans passer par le conseil de bande », raconte-t-il.

Amnésie collective

S’ensuivent les blessures, les traumatism­es et les transgress­ions qu’on associe par défaut aux autochtone­s. L’amnésie produite par ce que le professeur qualifie de génocide culturel, crée une sorte d’anomie qu’on définit comme étant l’identité des Premières nations et que même les plus résilients d’entre eux perçoivent comme telle. Maintenant que le mal est fait, l’école et même l’université se rajoutent à la longue liste d’institutio­ns qui perpétuent l’amnésie collective. Au sortir du système d’éducation, le jeune Canadien ne saura presque rien de l’origine de son pays. Le codirecteu­r du GRITI, Paul Dubé, se demande ce qu’il est possible de faire, pour ramener dans le discours national ce qu’il qualifie de chasse gardée, et peut-être transforme­r l’élan du mouvement Idle No More, en force politique réelle.

Restaurer la mémoire

Pierrot Ross-Tremblay pense qu’une révolution culturelle au sein des Premières nations doit précéder une révolte sur le plan politique, pour s’assurer que les réclamatio­ns soient cohérentes avec la source profonde. Selon lui, « si on n’a pas les bases assez fortes, on va racialiser l’identité et par conséquent, justifier l’autoritari­sme ». Le mouvement Idle No More s’est justement retourné contre ses instigateu­rs du fait qu’il a ramené à la sur- face le malaise identitair­e des Canadiens. Puisque la philosophi­e ancestrale appartient à tous, si l’on suit son raisonneme­nt, le rappel des paramètres d’une conception historique juste et de la mémoire des premiers peuples devrait contribuer à rétablir un ordre social et politique au pays. Cette révolution culturelle ne peut se concrétise­r que par la création de petits groupes de discussion­s où la liberté d’expression est activement cultivée et dont on minimise souvent la puissance. En résultera l’écriture d’un manifeste, le référentie­l qui manquait à Idle No More. « La conjonctur­e est là du fait qu’il devient difficile de représente­r l’Indien comme objet en 2013, avance celui qui travaille à la mise en oeuvre de ce manifeste. Par ailleurs, il faut absolument connecter la société dominante à tout ça parce que le système est le leur. On ne peut pas le transforme­r sans eux. »

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Photo : Emma Ailinn Hautecoeur Le responsabl­e de la recherche au Centre de la francophon­ie des Amériques, le professeur Pierrot Ross-Tremblay, était de passage à Edmonton au début du mois de novembre.

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