In­som­nie prin­ta­nière

Le Franco - - MES_P’TITS_PLAISIRS - par Sté­pha­nie Bour­gault-Dal­laire

4 h 13 Les lettres et chiffres scin­tillaient dans la nuit de leur néon rouge élec­trique. Je re­fer­mai les yeux en sou­pi­rant. Rien ne s’était pro­duit de­puis mon ré­veil à 3 h 26, mis à part les quelques ron­fle­ments de mon ma­ri as­sou­pi et les pe­tites ex­cla­ma­tions de ma fille qui, ap­pa­rem­ment, rê­vait alors de Min­nie Mouse. De mon cô­té du lit, je n’ar­ri­vais tout sim­ple­ment pas à trou­ver le som­meil. J’avais le coeur gros. Je pen­sais sans cesse à mon élève qui pre­nait l’avion ce ma­tin, en di­rec­tion de la Gui­née, pour al­ler y en­ter­rer son père. - Nous al­lons cou­vrir son corps de blanc, m’avait-elle ex­pli­qué la veille, avant de m’in­for­mer à brule-pour­point que son propre sque­lette lui fai­sait mal. - Où exac­te­ment souffres-tu?

lui avais-je alors de­man­dé. - Juste ici, m’in­di­qua-t-elle en

poin­tant son es­to­mac. De­puis les évè­ne­ments tra­giques qui avaient cou­té la vie à

son pa­pa, la pe­tite ne man­geait que très peu. C’était le seul signe de deuil ob­ser­vable chez elle. La ca­pa­ci­té de ré­si­lience des en­fants de cet âge était si grande qu’elle pren­drait par sur­prise n’im­porte quel adulte qui au­rait à y faire face… En classe, nous en avions beau­coup dis­cu­té, d’abord en l’ab­sence de la jeune fille qui était res­tée au­près de sa mère, de ses frères et de sa soeur pen­dant quelques jours. À son re­tour, elle avait elle-même pris l’ini­tia­tive de dis­cu­ter de la triste nou­velle au­près de ses ca­ma­rades, en grand groupe. La causerie qui s’en sui­vit n’avait pas été aus­si lourde que je ne l’avais an­ti­ci­pé. Les en­fants avaient par­ta­gé leurs propres ex­pé­riences de deuil; ce­lui de grands-pa­rents, d’un chat, d’une mé­mère et de quelques pois­sons rouges. J’avais illus­tré au ta­bleau les sou­ve­nirs heu­reux que nous gar­dions des êtres chers qui nous avaient quit­tés, avais cou­vert de pe­tits coeurs ces mo­ments ma­giques pour en­suite les dis­tri­buer aux en­fants, sym­bo­li­sant que l’amour re­çu de nos proches ré­side à ja­mais en cha­cun de nous. Il y avait eu beau­coup de câ­lins par­ta­gés au cours de cette se­maine-là, au­cune larme, éton­nam­ment, et la vie avait re­pris son cours. Parce que le mes­sage avait été clair : la pe­tite avait le droit d’avoir de la peine, de vou­loir en par­ler, d’être en co­lère, cer­tai­ne­ment, mais elle avait aus­si le droit de vou­loir jouer avec ses amis de la ma­ter­nelle et c’est d’ailleurs ce qu’elle dé­si­rait. Seule­ment, ce furent les re­pas qu’elle avait dé­ci­dé de lais­ser de cô­té. 5 h 11 C’était in­évi­table. Je n’al­lais réus­sir à m’endormir que quelques mi­nutes avant l’alarme du ré­veille-ma­tin. Cho­quée de la si­tua­tion dans la­quelle je me trou­vais, je de­ve­nais d’hu­meur exé­crable. Je me de­vais de ren­ver­ser la si­tua­tion. Si j’al­lais être pri­vée de som­meil, je de­vais au moins me concen­trer sur des pen­sées joyeuses, his­toire d’ac­cueillir mes élèves tout à l’heure avec un sou­rire cha­leu­reux, mal­gré mes poches sous les yeux. Je me suis alors mise à pen­ser à notre der­nière sor­tie de classe, lorsque j’avais rap­pe­lé aux élèves des deux classes de ma­ter­nelle de bien vou­loir re­mer­cier gen­ti­ment le chauf­feur d’au­to­bus de nous avoir me­nés à des­ti­na­tion en sé­cu­ri­té. Ma col­lègue, der­nière à des­cendre, en­ten­dit un gar­çon de sa classe s’ex­cla­mer, plu­tôt que l’usuelle for­mule de po­li­tesse : - Mer­ci, mon beau et grand mon­sieur! Quand ma col­lègue m’eut rap­por­té cette his­toire, j’avais ré­tor­qué par ce dont j’avais moi-même été té­moin : une dis­cus­sion entre deux élèves de 5 ans, po­li­ment as­sis le dos contre la ban­quette : - … et ma mère, elle a des che-

veux sur les jambes. - Ah oui? Ton pa­pa en a aus­si? - Lui? Non. Juste sur la bé­daine.

Et un pe­tit peu sur la tête. Peu im­porte l’heure du jour ou de la nuit, ce genre de sou­ve­nir ne peut que vous ar­ra­cher un sou­rire…

5 h 55 Il y a de ces ma­tins lors des­quels le choix de l’ami du jour est une dé­ci­sion cru­ciale pou­vant in­fluen­cer le reste de la jour­née. Le rôle de l’ami du jour était de m’as­sis­ter dans la rou­tine du ca­len­drier, quitte à me­ner la danse s’il était à l’aise de le faire, et de rap­pe­ler le groupe à l’ordre à l’aide des moyens de ren­for­ce­ment éta­blis. Croyez-moi, cer­tains de mes élèves étaient plus que ca­pables d’ex­té­rio­ri­ser leur per­son­na­li­té de ma­dame. mini-mon­sieur Au­jourd’hui, et de mini- alors que la fa­tigue al­lait pro­ba­ble­ment se lire fa­ci­le­ment sur mon visage, même pour les élèves qui ne sa­vaient pas lire, je sa­vais très bien qui al­lait être mon al­liée, ma « gère-mène », mon amie du jour : Jeanne. La der­nière fois que Jeanne avait été choi­sie pour cette tâche si convoi­tée, j’avais presque été en va­cance pour la jour­née. Elle était, lit­té­ra­le­ment, une mi­ni­ma­dame-Sté­pha­nie. Lors du di­ner, elle en­cou­ra­geait les en­fants à ter­mi­ner leur re­pas : - Quel âge as-tu? de­man­dai­telle. 5 ans? Mange en­core 5 bou­chées. Au re­tour de la ré­créa­tion, elle fai­sait ré­gner le calme dans le cor­ri­dor : - Oh oh! J’en­tends des amis par­ler! Est-ce que ça veut dire que ces en­fants n’au­ront pas d’au­to­col­lants de mé­rite en fin de jour­née? Et pen­dant les jeux libres, elle était ve­nue me trou­ver, d’un air des plus dra­ma­tiques : - Ma­dame Sté­pha­nie. Ce que je viens d’en­tendre est ÉPOU­VAN­TABLE. So­phie a dit à Ly­dia qu’elle n’est plus son amie. Il faut ré­gler ça. C’est le rè­gle­ment : je res­pecte les autres. C’était plus clair que de l’eau de roche : si je vou­lais me la cou- ler douce au­jourd’hui, je n’avais qu’à choi­sir Jeanne comme amie du jour. Elle al­lait me­ner le fort, sans ef­fort. Quant à moi, je de­vais me le­ver. Il était dé­jà 6 h et au creux de mon ventre, bé­bé gar­çon fai­sait ses éti­re­ments ma­ti­naux en s’ap­puyant sur ma ves­sie. En­core une fois, j’en­voyais tout mon amour dans l’uni­vers, en di­rec­tion de ma pe­tite élève qui com­men­çait son pé­riple aé­rien de deux jours vers ses terres d’ori­gine. En passant de­vant la fe­nêtre, je vis la neige tom­ber dou­ce­ment sur le ga­zon dé­nu­dé. L’hi­ver nous fai­sait un der­nier clin d’oeil avant de ti­rer sa ré­vé­rence pour quelques mois de cha­leur, de tu­lipes, de plants de to­mates et de pi­que­niques. Je n’al­lais pas m’en of­fen­ser. Le prin­temps était bel et bien en route et nous en avions tous grand be­soin.

Tout al­lait re­vivre…

Tous al­laient ten­ter de gué­rir… Il est tou­jours pos­sible d’ai­der la fa­mille Bah, en fai­sant un don à la Banque Na­tio­nale, dans le Fonds Bah Aï­da­ra (141 310 060 129 323), ou en­core à l’école Ga­brielle-Roy en pré­ci­sant que ce­la est pour ve­nir en aide à la fa­mille BAH. Vos com­men­taires sont ap­pré­ciés! Écri­vez-moi à la longue adresse sui­vante : ste­pha­nie­bour­gault­dal­[email protected]

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