De l’ad­den­dum à la ca­ca­houète

Le Franco - - MES P’TITS PLAISIRS - par Sté­pha­nie Bour­gault-Dal­laire Sté­pha­nie Bour­gault-Dal­laire est ba­che­lière en édu­ca­tion et en­seigne de­puis 2007 à l’École pu­blique Ga­brielle-Roy d’Ed­mon­ton. Son amour pour l’écri­ture in­fluence gran­de­ment sa fa­çon d’en­sei­gner et pa­ral­lè­le­ment, ce qu’elle

La ten­ta­tion était beau­coup trop forte. Je m’étais ef­for­cée en vain de ne pas suc­com­ber à l’en­vie d’ou­vrir le cour­riel re­çu un peu plus tôt dans la jour­née. Mes élèves étant main­te­nant as­sou­pis, per­sonne n’al­lait souf­frir que je m’offre cette pe­tite dis­trac­tion… Au­rait-il été ins­crit sur un pa­pier parchemin, rou­lé et in­sé­ré dans un cy­lindre à combinaison cryp­tée, je n’au­rais pas été plus désar­çon­né. Le contrat, ré­di­gé dans son propre code ju­ri­dique lé­gal, était dif­fi­cile à dé­chif­frer. Ad­den­dum, droits mo­raux, mé­vente, ces­sions et li­cences, pro­prié­té in­tel­lec­tuelle… J’al­lais de­voir faire ap­pel à un consul­tant en la ma­tière pour bien com­prendre le charabia de cha­cune des 16.8 clauses conte­nues dans l’offre qu’on me pro­po­sait. Les yeux hu­mides d’émo­tions, je re­fer­mai mon or­di­na­teur por­table. J’y étais, et pour­tant, j’avais en­core peine à y croire. J’étais à une si­gna­ture près de voir mon tout pre­mier ro­man naitre en pa­pier… et si j’avais bien com­pris l’ad­den­dum at­ta­ché, en ver­sion électronique, aus­si. L’at­mo­sphère anes­thé­siante qui éma­nait de ma ving­taine de co­cos en pleine dé­tente ar­ri­va à apai­ser mon rythme car­diaque en­core sous l’in­fluence de l’adré­na­line créée par la lec­ture ra­pide de mon contrat. Il y au­rait, j’en étais cer­taine, une mul­ti­tude d’oc­ca­sions pour cé­lé­brer. Pour le mo­ment, je de- vais sa­vou­rer l’ins­tant pré­sent et ca­na­li­ser toute mon éner­gie dans l’achè­ve­ment d’une autre de mes pas­sions : la trans­mis­sion de mon amour pour l’écri­ture et la lec­ture au­près des mini-adultes qui m’étaient confiés. J’al­lais, avant de m’y consa­crer, at­tendre bien sûr qu’ils se ré­veillent. Bryan, qui n’avait pas trou­vé som­meil, vint me re­joindre à pas de sou­ris. Il se pen­cha à mon oreille pour me chu­cho­ter : - Ma­dame Sté­pha­nie, est-ce que je pour­rais dor­mir avec le… co­chon? Mes sour­cils, al­lant se po­si­tion­ner en mode « sur­prise », tra­hirent mon état com­plet d’in­com­pré­hen­sion. Ra­pi­de­ment, Bryan prit conscience que son mes­sage à lui aus­si sem­blait cryp­té et poin­ta l’oreiller en forme de pomme qui était po­sé sur mes ge­noux. - Tu ai­me­rais que je te prête mon pe­tit cous­sin Bryan, c’est ça? lui pro­po­sais-je en­core confuse. - Oui ma­dame, le co­chon! ré­pé­ta-t-il. À son ar­ri­vée à la ma­ter­nelle en sep­tembre, j’avais tôt fait de re­mar­quer le fort po­ten­tiel sco­laire du jeune homme. Mal­gré qu’il ne connais­sait que très peu de mots en fran­çais, il avait dé­jà à cet âge dé­ve­lop­pé une pa­no­plie de stra­té­gies d’observation et d’as­so­cia­tion qui lui per­met­taient d’ex­cel­ler en classe. Ayant en­sei­gné à son frère ai­né au­pa­ra­vant, je sa­vais que les pa­rents étaient très en­ga­gés dans l’édu­ca­tion de leur en­fant et que leur sup­port dans le dé­fi qu’était la fran­ci­sa­tion de Bryan al­lait être in­con­di­tion­nel. Fluide en an­glais et en arabe, le jeune gar­çon au­rait tôt fait de de­ve­nir tri­lingue, ce qui était une réa­li­té par­ta­gée par beau­coup dans notre école. Ce que j’avais ob­ser­vé dans les mois qui avaient sui­vi ne m’avait en rien éton­née. Le jeune homme s’ef­for­çait d’uti­li­ser tous les mots-clés qu’on lui en­sei­gnait et for­mu­lait ses phrases dans un fran­çais ap­proxi­ma­tif, mais en­thou­siaste, en n’uti­li­sant l’an­glais qu’en der­nier re­cours. Il était un mo­dèle de l’ac­qui­si­tion de l’iden­ti­té fran­co­phone. Cette fois-ci, je voyais bien que Bryan n’avait pas réel­le­ment le dé­sir de se faire un ami d’ori­gine porcine dans le cadre du re­pos. « Co­chon » de­vait bien être une sub­sti­tu­tion pour oreiller ou cous­sin, d’une fa­çon ou d’une autre, pen­sais-je. Puis, la lo­gique me frap­pa. Cu­shion! Oui, mon gar­çon, un cous­sin est le mot fran­çais pour cu­shion. C’est vrai que si on le prononce à la fran­çaise, ça pour­rait son­ner comme co­chon… S’em­pa­rant de son bu­tin pour les quelques mi­nutes de dé­tente qui res­taient, le pe­tit homme me fit un clin d’oeil avant de s’étendre, le sou­rire aux lèvres. Les der­niers mois de l’an­née sco­laire al­laient se bous­cu­ler à un rythme étour­dis­sant. Les sor­ties sco­laires, pré­pa­ra­tifs pour notre cé­ré­mo­nie de gra­dua­tion et der­nières éva­lua­tions en vue de la ponte du bul­le­tin de juin al­laient rendre notre agenda des plus gras­souillets. Ain­si, alors qu’en fin de jour­née, nous re­gar­dions en groupe le ca­len­drier, j’in­di­quai aux en­fants que nous au­rions aus­si un congé au mois de mai pour nous per­mettre de re­prendre des forces à tra­vers toutes ces ac­ti­vi­tés. - …et ce congé, on l’appelle le congé de… - Ma­ter­ni­té! in­ter­rom­pu une mi­gnon­nette dont la soeur ve­nait tout juste de dire au re­voir à son en­sei­gnante, par­tie elle aus­si pour des rai­sons de nais­sance. - Bien es­sayé Ami­na! Par contre, la jour­née dont je parle est le congé de la fête de la Reine Vic­to­ria. Mes élèves sa­vaient bien que je ne se­rais pas des leurs à la ren­trée sco­laire pro­chaine. Nous al­lions de­voir nous quit­ter alors que j’au­rai à tro­quer mon cha­peau d’en­sei­gnante pour mon bé­ret de ma­man. Bien que j’étais émer­veillée par l’ap­proche de ma ren­contre avec mon bé­bé gar­çon et sé­duite à l’idée de pas­ser quelque 14 mois avec mes deux en­fants, dans notre pe­tit co­con familial, je ne me fai­sais pas d’illu­sions… Ils al­laient me man­quer, mes pe­tits mous­saillons de l’école Ga­brielle-Roy… Au son de la cloche, mes élèves se di­ri­gèrent vers les ta­blettes à sou­liers là où ils pou­vaient en­fin échan­ger leurs chaus­sures d’in­té­rieur pour des san­dales. Le prin­temps était fi­na­le­ment ar­ri­vé et la cha­leur, elle aus­si. - Ma­dame! MA­DAME! Lau­rianne a dit un gros mot! s’ex­cla­ma Bryan sous les yeux cho­qués de la jeune fille.

- Non, je n’ai rien fait! - Oui! Ma­dame Sté­pha­nie, elle a dit un mot de toi­lette! Bryan, en plus d’être un avide ap­pre­nant, était aus­si un jus­ti­cier fé­roce. Au­cun mot de toi­lette n’al­lait être to­lé­ré sous son ser­vice et les contre­ve­nants se­raient pour­sui­vis de­vant le tri­bu­nal, en l’oc­cur­rence, moi, sur le champ. - Est-ce que tu crois que tu as uti­li­sé un mau­vais mot Lau­rianne? de­man­dais-je dou­ce­ment, puisque cha­cun est in­no­cent avant preuve du contraire, de­vant ma cour. - Non Ma­dame Sté­pha­nie! J’ai juste dit ca­ca­houète! Après quelques ex­pli­ca­tions, un ver­dict qui lais­sa Bryan per­plexe et Lau­rianne sa­tis­faite, je di­ri­geai les deux élèves vers la porte. Ce soir, l’étude de mots se­rait à l’hon­neur dans la chau­mière du gar­çon, tout comme dans la mienne. Bryan al­lait de­voir ap­pri­voi­ser les mots cous­sins et ca­ca­houète. Quant à moi, j’al­lais pro­ba­ble­ment dé­bu­ter ma longue le­çon lexi­cale par… ad­den­dum. *Comme Ami­na l’a pré­dit, après le congé de la Reine Vic­to­ria sui­vra sous peu un deuxième congé de ma­ter­ni­té pour moi. Je ne sau­rais vous quit­ter, chers lec­teurs, sans vous re­mer­cier pour votre fi­dé­li­té et vos nom­breux mes­sages d’ap­pré­cia­tion. Je dois à nou­veau dé­lais­ser ma chro­nique pour me concen­trer à mes pro­chaines créa­tions à pa­raitre; un jo­li pou­pon pour le mois d’aout, l’écri­ture d’un deuxième ro­man et la pro­mo­tion du tout pre­mier, un ro­man de lit­té­ra­ture fé­mi­nine qui se­ra mis en mar­ché dès avril 2015. J’es­père que j’au­rai le privilège de ren­con­trer cha­cun de vous lors du lan­ce­ment de ce­lui-ci! D’ici là, je vous sou­haite de belles dé­cou­vertes lit­té­raires et le cou­rage né­ces­saire pour en­tre­prendre, vous aus­si, vos pro­jets les plus va­lo­ri­sants! À bien­tôt! Vos com­men­taires sont ap­pré­ciés! Écri­vez-moi à la longue adresse sui­vante : ste­pha­nie­bour­gault­dal­[email protected]

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