Bien­tôt, une nou­velle di­rec­tion (doyen/ne) au CSJ

Le Franco - - EDITORIAL - Paul Du­bé Ed­mon­ton

Les nou­veaux dé­parts sont souvent des oc­ca­sions pour re­pen­ser les grandes orien­ta­tions/po­li­tiques de l’or­ga­nisme/ins­ti­tu­tion afin de ré­pondre de la fa­çon la plus in­tel­li­gente à une si­tua­tion pro­blé­ma­tique que le sys­tème ac­tuel semble ac­cep­ter. Je veux par­ler ici du man­dat par­ti­cu­lier qu’a le Cam­pus Saint- Jean (CSJ) par rap­port à la langue fran­çaise. La pro­mo­tion de la langue fran­çaise et de ses cultures dans le contexte par­ti­cu­lier d’une com­mu­nau­té en pleine trans­for­ma­tion dé­mo­gra­phique, y com­pris une com­pré­hen­sion syn­thé­tique de sa com­po­sante mi­no­ri­taire, me pa­rait un élé­ment clé dans le man­dat à la fois uni­ver­si­taire et com­mu­nau­taire du CSJ. J’af­firme que cette par­tie du man­dat est in­adé­qua­te­ment sa­tis­faite dans la pro­gram­ma­tion ac­tuelle et dans l’ar­rière-fond aca­dé­mique et ins­ti­tu­tion­nel qui doit l’im­pré­gner. De nom­breux fac­teurs contri­buent à cette in­con­grui­té par rap­port au man­dat : nous bai­gnons dans un mi­lieu do­mi­né par la langue et les cultures an­glaises qui jouissent d’une va­leur (ajou­tée) et d’un grand pres­tige dans le monde; la plu­part de nos étu­diants pos­sèdent l’an­glais comme langue pre­mière – qu’elle soit ma­ter­nelle, ou d’usage – et leur ha­bi­tude lan­ga­gière pour la ma­jo­ri­té ne change pas en met­tant les pieds au CSJ (qui de­vrait de­ve­nir un es­pace de fran­ci­té dès qu’on entre dans la « zone »); la ma­jo­ri­té des pro­fes­seurs per­ma­nents n’est pas ori­gi­naire de la ré­gion, ou d’une autre com­mu­nau­té fran­co­phone mi­no­ri­taire sem­blable : leur in­té­rêt pour celle- ci est plus ou moins in­exis­tant, sur­tout s’ils ne la connaissent pas dans son his­toire et sa so­cio­lo­gie; le sys­tème d’éva­lua­tion et de ré­com­penses uni­ver­si­taires ne le fa­vo­rise pas non plus, axé comme il est sur la re­cherche et la pu­bli­ca­tion dis­ci­pli­naires; etc. Comme ce se­rait al­ler à l’en­contre du concept même d’« uni­ver­si­té » si on ex­cluait une di­ver­si­té de sa­voirs et d’ex­pé­riences éma­nant de tous les coins de la terre, il faut trou­ver une autre fa­çon d’at­teindre les ob­jec­tifs du man­dat lan­ga­gier et cultu­rel du CSJ. Ré­cem­ment, le pro­gramme de fran­çais- langue/cultures a été re­fait de fond en comble, créant ain­si une base sur la­quelle il est pos­sible de construire quelque chose de so­lide, et il est entre bonnes mains (di­rec­tion et équipe d’en­sei­gnants). Or, à l’ex­té­rieur des cours, et même à l’in­té­rieur souvent, le fran­çais n’est presque plus par­lé. Le pro­blème est énorme dans la me­sure où se perd, ou ne se dé­ve­loppe pas chez l’étu­diant, une ca­pa­ci­té spon­ta­née de l’uti­li­ser dans toutes les ins­tances de la vie, et cor­rec­te­ment, avec toutes les nuances et sub­ti­li­tés qu’une édu­ca­tion uni­ver­si­taire de­vrait ap­por­ter. Quoi de plus cru­cial pour l’étu­diant uni­ver­si­taire que de mai­tri­ser la langue dans la­quelle il étu­die et risque de tra­vailler à la fin de ses études, et ce­la, même en se li­mi­tant à son ins­tru­men­ta­li­sa­tion! Comme le di­sait Re­né Lévesque dans ses « mé­moires », ce n’est pas seule­ment au ni­veau de l’ex­pres­sion qu’une langue riche et nuan­cée est im­por­tante, c’est au ni­veau de la per­cep­tion même des choses. Un mou­ve­ment in­terne l’au­tomne der­nier a ten­té, avec tam­bours et trom­pettes, de mo­bi­li­ser étu­diants et profs à l’im­por­tance du phé­no­mène, mais le suc­cès es­comp­té ne s’est pas ma­té­ria­li­sé; en fait, il a connu un échec to­tal! Le non- usage du fran­çais au CSJ n’in­té­resse per­sonne, semble-t- il : pas un prof per­ma­nent, qu’il soit en édu­ca­tion, en sciences so­ciales, en arts, ou en sciences ne s’est en­ga­gé dans le pro­ces­sus et un mi­nus­cule pour­cen­tage des étu­diants a par­ti­ci­pé, les autres s’étant mo­qués ou­ver­te­ment de la chose! Ain­si, pour créer la pos­si­bi­li­té pour les profs de se mo­bi­li­ser et jouer un rôle si­gni­fi­ca­tif dans la pro­mo­tion de la langue/cultures fran­çaises au CSJ, il fau­drait trou­ver une fa­çon d’édu­quer les­dits profs (et les étu­diants, ce­la va de soi) à l’his­toire et à la so­cio­lo­gie du mi­no­ri­taire fran­co­phone au Canada sous toutes ses fa­cettes, ou au moins les plus per­ti­nentes : l’his­toire de leur im­plan­ta­tion dans tous les coins du pays, la mi­no­ri­sa­tion sys­té­ma­tique/sys­té­mique des com­mu­nau­tés, l’édu­ca­tion fran­çaise in­ter­dite, le phé­no­mène de l’as­si­mi­la­tion ga­lo­pante dans toutes les ré­gions après la guerre liée à l’ur­ba­ni­sa­tion, les droits consti­tu­tion­nels ba­foués et le si­lence du fé­dé­ral dont la po­li­tique de désa­veu n’a ja­mais été in­vo­quée pour ren­ver­ser une dé­ci­sion pro­vin­ciale dé­loyale à cet égard (Ma­ni­to­ba en 1890, On­ta­rio en 1912, par exemple), le ra­cisme pur et simple de groupes comme les oran­gistes, entre autres. Ce­la de­vrait dé­bou­cher sur une nou­velle conscience du fran­co­phone mi­no­ri­taire, des luttes qu’il a dû me­ner pour main­te­nir sa langue, un phé­no­mène qui tient presque du mi­racle dans le contexte de son vé­cu. Une com­pré­hen­sion ap­pro­fon­die des mi­no­ri­tés fran­co­phones pour­rait dé­ve­lop­per une conscience ré­fé­ren­tielle qui ra­mène constam­ment le su­jet dans les in­ter­stices de l’en­sei­gne­ment, quelle que soit la dis­ci­pline en­sei­gnée. De plus, ce­la pour­rait ame­ner l’in­di­vi­du à une nou­velle in­té­gra­tion dans le mi­lieu, et même, un en­ga­ge­ment ci­toyen. Cette for­ma­tion de­vrait être of­ferte aux profs per­ma­nents qui viennent s’ins­tal­ler dans le mi­lieu, souvent pour le reste de leur vie. Cer­tains dont la dis­ci­pline peut avoir des rap­ports connexes avec la mi­no­ri­té s’in­té­ressent à cer­tains as­pects de la si­tua­tion du mi­no­ri­taire, mais de fa­çon gé­né­rale, la conscience d’une res­pon­sa­bi­li­té ci­toyenne (dont celle de pro­mou­voir la langue) en­vers la com­mu­nau­té qu’elle des­sert ne semble pas en­trer dans l’es­prit du prof. Les cours se donnent donc sans ré­fé­rence à cet ar­riè­re­plan qui le sous-tend, ce qui ex­plique aus­si que les étu­diants, dans leur com­por­te­ment lan­ga­gier et leur en­ga­ge­ment ci­toyen, re­flètent cette ab­sence struc­tu­relle et sys­té­mique. D’ailleurs, ces der­niers n’en connaissent presque rien et le peu d’his­toire qu’ils ont re­te­nu de leur for­ma­tion sco­laire (et uni­ver­si­taire) re­pro­duit trop souvent les grands schèmes de l’his­toire du do­mi­nant. Et on sait où l’on nous si­tue dans ce contexte… À mon avis, l’in­tel­lec­tuel uni­ver­si­taire dans un mi­lieu comme le nôtre ne peut sim­ple­ment se conten­ter d’être un ex­pert com­mu­ni­quant un sa­voir dis­ci­pli­naire. Il a des res­pon­sa­bi­li­tés so­ciales et po­li­tiques dans sa com­mu­nau­té, celle éga­le­ment, en rai­son de sa qua­li­té d’ex­pert ayant aus­si ac­cès à des sa­voirs, d’in­té­grer dans ses cours des ré­fé­rences constantes à cette trame sur la­quelle se construit notre ap­pré­hen­sion du monde et notre en­ga­ge­ment ci­toyen dont il doit être une sorte de mo­dèle. Un cours trai­tant des mêmes ques­tions de­vrait faire par­tie du cur­ri­cu­lum obli­ga­toire de tout étu­diant ins­crit au CSJ. Que ce cours soit offert par une équipe de spé­cia­listes sur dif­fé­rents as­pects du mi­no­ri­taire fran­co­phone et qu’il soit au pro­gramme lors du pre­mier se­mestre de la pre­mière an­née afin que l’étu­diant soit en me­sure d’ap­pré­cier l’éten­due de l’ef­fort de sur­vie de la com­mu­nau­té fran­co­phone, et le man­dat du CSJ dans cette conti­nui­té qui re­joint la vi­sion d’un Canada mul­ti­lingue, dont lui- même est le bé­né­fi­ciaire. De plus, qu’une lettre pré­pa­ra­toire lui soit en­voyée dès son ins­crip­tion pour le pré­pa­rer à la né­ces­si­té d’un tel cours, de fa­çon qu’il com­prenne sans am­bigüi­té l’obli­ga­tion qu’il a de res­pec­ter une ins­ti­tu­tion dont les luttes ont contri­bué pro­fon­dé­ment à pro­duire la vi­sion même qui a mo­ti­vé son choix d’études au post­se­con­daire. Qu’il com­prenne en­fin que la mai­trise d’une langue doit dé­pas­ser son ins­tru­men­ta­li­sa­tion, que le CSJ veut of­frir une langue de cultures, et qu’il lui est pro­po­sé en fin de compte une oc­ca­sion en or de mai­tri­ser les deux langues les plus va­lo­ri­sées et pres­ti­gieuses en Oc­ci­dent. Il se­rait iro­nique que 25 ans après avoir ac­quis le droit à l’école fran­çaise ( pour nous ar­ra­cher à l’école d’im­mer­sion as­si­mi­la­trice) afin d’as­su­rer la pé­ren­ni­té du fran­çais dans les com­mu­nau­tés fran­co­phones mi­no­ri­taires, l’im­pé­ria­lisme de l’an­glais re­vienne nous me­na­cer au post­sco­laire.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.