Léo Pi­quette re­vient sur la pièce...

... En an­glais s’il vous plait.

Le Franco - - LA UNE - Pro­pos re­cueillis par Em­ma Hau­te­coeur

... Vingt-sept an­nées plus tard, Léo Pi­quette re­vit ce mo­ment his­to­rique de sa vie, et bien d’autres, à tra­vers la pièce En an­glais s’il vous plait pré­sen­tée du­rant le Fes­ti­val Fringe d’Ed­mon­ton. Se consi­dé­rant tou­jours comme un mi­li­tant, M. Pi­quette est à l’heure ac­tuelle im­pli­qué dans le Mou­ve­ment pour une ca­pi­tale du Ca­na­da of­fi­ciel­le­ment bi­lingue. Ré­flexion sur l’état de la lutte pour la sur­vie de la langue fran­çaise en 2014. Le Fran­co (LF) : Com­ment avez-vous ré­agi en voyant votre his­toire mise en scène ?

Léo Pi­quette (LP) : J’étais sur­pris, c’était mieux que je pen­sais. Mais c’était un peu éner­vant. Quand ils prennent une par­tie de ta vie, tu te de­mandes bien com­ment ils vont faire ça. Da­vid Cheo­ros m’a ap­pe­lé du­rant mes va­cances à San Die­go. J’ai dit que ce que j’ai­me­rais, c’est qu’ils ciblent ça vrai­ment pour les pa­rents exo­games parce que beau­coup de ce que j’ai fait dans ma vie, c’est pour l’édu­ca­tion, les pa­rents et com- ment trans­mettre une fier­té à ses en­fants. La pièce a ré­pon­du à un be­soin dans la fran­co­pho­nie de dis­cu­ter de ces su­jets-là.

LF : La pièce a éga­le­ment fait re­vivre la mé­moire de votre fils dé­cé­dé dans un ac­ci­dent de voi­ture…

LP : Oui, ça c’était ex­tra­or­di­naire. C’était pour moi une se­maine bou­le­ver­sante. Les deux re­pré­sen­ta­tions m’ont fait pleu­rer. C’était le 15e an­ni­ver­saire de la mort de Do­mi­nic. Il avait 11 ans quand il a com­po­sé cette lettre pu­bliée dans Le Fran­co et puis dans les jour­naux an­glo­phones. Il avait créé une bannière avec les cen­taines d’élèves de Lac La­biche, Saint-Paul et le conseil sco­laire. Quand on a été au Qué­bec et que je par­lais à deux-trois col­lèges, ils dé­rou­laient cette bannière-là pour mon­trer que les Al­ber­tains vou­laient que le Qué­bec reste au Ca­na­da. Dans ce temps-là, on ve­nait juste d’avoir re­çu la ges­tion sco­laire et Do­mi­nic était un des pre­miers élèves de l’école fran­co­phone à Pla­mon­don. Il voyait dé­jà à cet âge-là qu’on peut vivre dans les deux langues au Ca­na­da et que si le Qué­bec se sé­pa­rait, où était l’ave­nir pour le fran­çais en Al­ber­ta ?

J’ai re­vé­cu le 26 d’aout 1999 où il s’est tué dans un ac­ci­dent de voi­ture. Cette pièce-là m’a fait re­vivre tant de sou­ve­nirs de mon petit gar­çon qui n’est plus avec moi au­jourd’hui.

LF : Une des conclu­sions de la pièce, c’était que le bi­lin­guisme du Ca­na­da est une ri­chesse et qu’il faut ar­ri­ver à vivre en­semble plu­tôt que de s’op­po­ser pour en pro­fi­ter... Est-ce qu’en 1987 vous pen­siez comme ça ? Une conclu­sion as­sez douce quand on pense au conte­nu très po­li­tique vous con­cer­nant…

LP : On voit les avan­tages de voir la langue fran­çaise au tra­vers du Ca­na­da et du monde, comme ce que j’ai dit dans mon der­nier dis­cours au Cam­pus Saint-Jean. C’est tou­jours un bien per­son­nel. Léo fai­sait cette ré­flexion dans cette pièce. Mais dans cette lutte de fier­té et de sur­vie, la po­pu­la­tion doit prendre des gestes proac­tifs pour que leurs droits soient re­con­nus. Ce que j’ai tou­jours es­sayé de faire, c’est don­ner le gout aux lea­ders de ne pas avoir peur de re­pré­sen­ter la po­pu­la­tion. C’est pas tout le monde qui veut lutter ; mais si on crée un en­vi­ron­ne­ment qui met en va­leur le bi­lin­guisme, il va y avoir plus de jeunes qui vont conti­nuer de s’épa­nouir dans leur langue. C’est pour ça que des fois, ça me dé­cou­rage que les lea­ders aient tou­jours peur de s’op­po­ser au gou­ver­ne­ment quand les di­ri­geants prennent des mau­vaises dé­ci­sions. Comme di­sait mon grand-père, ça prend des rebelles qui n’ont pas peur de se le­ver et de dire quelle est la bonne chose à faire. Et la bonne chose à faire pour la paix au pays. Parce qu’on a de la chance ici au Ca­na­da, avec les im­mi­grants qui ar­rivent, d’avoir une at­mo­sphère d’ac­cep­ta­tion de la dif­fé­rence. C’est ça la ba­taille que j’ai me­née. Ça prend des exemples de gens qui res­tent de­bout pour gar­der notre riche hé­ri­tage…

LF : Il y a une ré­ti­cence de la part de cer­tains lea­ders et or­ga­nismes à se pla­cer en op­po- si­tion ou en re­ven­di­ca­tion par rap­port aux gou­ver­ne­ments… Est-ce que cet élé­ment de lutte est tou­jours une réa­li­té de la fran­co­pho­nie en Al­ber­ta ?

LP : Dans la ba­taille pour re­con­naitre Ottawa comme of­fi­ciel­le­ment bi­lingue, cer­tains in­di­vi­dus qui re­pré­sentent des or­ga­nismes ont l’air d’avoir peur d’em­bar­quer sur cette cam­pagne. Pour­quoi ? Dis-moi qu’est-ce qu’ils vont perdre ? Pour jouer le jeu po­li­tique, il faut des opi­nions fortes pour re­pré­sen­ter une va­leur ca­na­dienne. C’est ça qui m’in­quiète un peu dans le lea­der­ship de la fran­co­pho­nie. Quand je me suis le­vé en 1987, je n’ai pas de­man­dé l’avis des lea­ders al­ber­tains pour le faire. Je sa­vais qu’il y avait des gens à qui ça fai­sait peur d’y al­ler fort, c’est pour ça que je l’ai fait. On suit tou­jours cette ten­dance-là. Dans ma re­traite, je suis content que ces évé­ne­ments-là re­fassent sur­face, mais ça a pris des an­glo­phones pour faire une pièce qui sou­lève un peu la contro­verse comme En an­glais, s’il vous plait. C’est l’his­toire de la sur­vie d’une langue.

On n’a pas fi­ni. On a ga­gné des écoles fran­çaises, des or­ga­nismes, mais on doit vi­ser en­core plus haut. On doit vi­ser que les gou­ver­ne­ments créent des em­plois pour se don­ner les moyens d’of­frir des ser­vices en fran­çais. Comme Ottawa, ils n’ont pas des res­sources pour des­ser­vir une po­pu­la­tion qui est à 40 % fran­co­phone dans une ville qui re­pré­sente tout le Ca­na­da. Cette cam­pagne est liée avec les autres ; tout est lié. C’est le coeur de com­ment on avance comme com­mu­nau­té. Alors moi je dis que l’ACFA pro­vin­ciale de­vrait s’en­ga­ger, ain­si que les autres or­ga­nismes, à si­gner cette pé­ti­tion-là et à se po­si­tion­ner clai­re­ment. Comme le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial, lui se doit d’of­frir des ser­vices pour une po­pu­la­tion fran­co­phone gran­dis­sante.

LF : La mu­ni­ci­pa­li­té d’où vous ve­nez, Pla­mon­don, fait par­tie du ré­seau Concer­to des mu­ni­ci­pa­li­tés bi­lingues, ré­seau qui a été dé­ve­lop­pé en met­tant de l’avant les avan­tages éco­no­miques du bi­lin­guisme… Pen­sez-vous que c’est la stra­té­gie à adop­ter?

LP : Quand je fai­sais du re­cru­te­ment pour les écoles fran­co­phones et que je ren­con­trais les pa­rents, je ne par­lais que de ça, les avan­tages pour leur en­fant et per­sonne ne trou­vait rien à re­dire. Des fois, on ne joue pas la po­li­tique de la bonne fa­çon, qui est de pré­sen­ter les avan­tages éco­no­miques plu­tôt que de se ba­ser sur des émo­tions liées à l’ap­par­te­nance à la langue. C’est vrai que la dis­cus­sion de­vrait tour­ner au­tour de l’avan­tage éco­no­mique glo­bal et ça, ça frappe beau­coup les jeunes. Quand je par­lais aux jeunes du Cam­pus Saint-Jean, je par­lais de l’avan­tage plu­tôt que de la ba­taille.

LF : Donc est-ce qu’on peut ré­con­ci­lier ces deux dis­cours, ce­lui de la ba­taille et ce­lui des avan­tages de pré­ser­ver la langue fran­çaise ?

LP : Je pense que oui, c’est une dif­fé­rente ap­proche qu’on peut prendre et ça peut por­ter plus de fruits de re­pen­ser nos ar­gu­ments. Même en 87, au coeur de mon ar­gu­ment, je par­lais du fait qu’en res­pec­tant nos pères fon­da­teurs on a bâ­ti un Ca­na­da qui est plus ave­nant aux im­mi­grants. Quand on est uni­lingue et uni­cul­ture, on n’est pas tel­le­ment ave­nant aux dif­fé­rences. Avec ça, on a une ri­chesse et un avan­tage d’être plus en me­sure de tra­vailler en équipe. Le mes­sage que vous avez en­ten­du dans la pièce est le même au­jourd’hui, mais peut-être qu’on doit chan­ger la fa­çon dont on livre ce mes­sage… Les an­glo­phones ne vont pas y perdre, ils vont y ga­gner avec une po­pu­la­tion plus en­ga­gée dans les langues. J’ai­me­rais voir Jus­tin Tru­deau par­ler plus avec cet es­prit d’en­ga­ge­ment. Le Ca­na­da, avec une po­pu­la­tion bi­lingue, ré­pond aux exi­gences de l’éco­no­mie mon­diale. Tra­vaillons plus en­core à mettre ça en place.

Pho­to : courtoisie

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