Marc Ar­nal s’en­tre­tient avec Le Fran­co...

L’As­so­cia­tion des en­sei­gnants de l’Al­ber­ta vient de pu­blier un rap­port sur l’in­clu­sion sco­laire, une phi­lo­so­phie et un en­semble de pra­tiques vi­sant no­tam­ment à in­clure les élèves avec des be­soins par­ti­cu­liers (han­di­cap, dif­fi­cul­tés d’ap­pren­tis­sage…) dans

Le Franco - - LA UNE - Ar­thur Bayon

« La théo­rie de l’in­clu­sion, c’est que tout en­fant de­vrait avoir ac­cès à l’école dans sa com­mu­nau­té », ex­plique Marc Ar­nal, le pré­sident du co­mi­té d’ex­perts au­teur du rap­port sur l’édu­ca­tion in­clu­sive dans les écoles de l’Al­ber­ta. « L’in­clu­sion pré­sup­pose un bé­né­fice pour l’en­semble de la col­lec­ti­vi­té », ajoute l’an­cien doyen du Cam­pus Saint-Jean, avant de don­ner un exemple : « Quand on ap­prend à vivre avec la dif­fé­rence, on vient de ré­gler en grande par­tie le pro­blème du har­cè­le­ment à l’école ».

Le dé­but de la po­li­tique d’in­clu­sion sco­laire en Al­ber­ta re­monte à 2008-2009. « Le gou­ver­ne­ment a pu­blié un énon­cé de va­leurs et de mis­sions, et a pro­mis de mettre sur pied des me­sures d’im­plan­ta­tion qui im­pli­que­raient les dif­fé­rents ac­teurs dans les sys­tèmes sco­laires, dé­taille M. Ar­nal. Et c’est là que le bât blesse. »

« Les en­sei­gnants se sen­taient mal équi­pés »

En mai 2013, l’As­so­cia­tion des en­sei­gnants de l’Al­ber­ta (Al­ber­ta tea­chers’ as­so­cia­tion, ATA) réunit 400 re­pré­sen­tants de toute la pro­vince lors de son as­sem­blée an­nuelle. Si le prin­cipe de l’in­clu­sion sco­laire n’est pas re­mis en ques­tion, son ap­pli­ca­tion concrète pose de nom­breuses dif­fi­cul­tés sur le terrain. « Les en­sei­gnants se sen­taient mal équi­pés pour ac­cueillir les en­fants avec des be­soins spé- ciaux. » La consti­tu­tion d’un co­mi­té d’ex­perts ex­ternes à l’ATA est donc dé­ci­dée.

« L’ATA a éta­bli une grille de com­pé­tences : on est al­lé cher­cher des gens qui tra­vaillaient, dans les bu­reaux cen­traux, dans les salles de classe, des di­rec­tions d’écoles, une re­pré­sen­ta­tion de l’Uni­ver­si­té aus­si, des gens d’un peu par­tout dans la pro­vince », énu­mère le pré­sident du co­mi­té d’ex­perts.

Le co­mi­té s’est at­ta­qué à l’his­toire de l’in­clu­sion sco­laire et aux po­li­tiques as­so­ciées, a col­lec­té des té­moi­gnages via une pla­te­forme en ligne (1420 ré­ponses), réa­li­sé des réunions dans toute l’Al­ber­ta… « Quand ils ont fait les groupes-té­moins dans les ré­gions, les cher­cheurs nous ont dit qu’il y avait des gens qui pleu­raient à chaudes larmes, ra­conte M. Ar­nal. Il y avait beau­coup d’émo­tion. C’est un su­jet qui touche pro­fon­dé­ment les en­sei­gnants car ils veulent tous bien faire ! »

Manque de temps, de com­pé­tences, de com­mu­ni­ca­tion…

Ain­si, les pro­blèmes ren­con­trés par de nom­breux en­sei­gnants font sur­face et se re­coupent. « Les en­sei­gnants ont l’im­pres­sion de man­quer de temps, ex­plique Marc Ar­nal. Cer­tains ont dit : même si je tra­vaille 70-80 heures par se­maine, je n’ai ja­mais l’im­pres­sion d’en avoir fait as­sez parce que je n’ai pas les com­pé­tences. Je n’ai pas le temps de par­ler avec mes col­lègues, je n’ai pas de pos­si­bi­li­tés de par­tage, de dé­ve­lop­pe­ment pro­fes­sion­nel... »

Une fois toutes ces don­nées col­lec­tées, les ex­perts ont pu dé­ga­ger des ten­dances. « Ce qui nous a frap­pés, c’est la pro­fon­deur et l’éten­due de la frus­tra­tion des en­sei­gnants. [Con­cer­nant] leur taux de sa­tis­fac­tion par rap­port à la com­po­si­tion de leurs salles de classe, il y a eu une baisse in­croyable dans les der­nières an­nées. » En ef­fet, seu­le­ment 14 % des en­sei­gnants in­ter­ro­gés se sont dits sa­tis­faits par l’ef­fec­tif de leur classe in­cluant des élèves avec be­soins spé­ciaux, contre 39 % en 2007.

38 re­com­man­da­tions

Le co­mi­té a en­suite pro­po­sé des pistes de so­lu­tions par le biais de 38 re­com­man­da­tions. S’il n’y a pas de re­cette mi­racle, Marc Ar­nal pointe du doigt un cruel manque d’ac­com­pa­gne­ment de la part du gou­ver­ne­ment. « Le mot-clé, c’est le lea­der­ship (…) Le gou­ver­ne­ment a fait une er­reur : il y avait an­cien­ne­ment une uni­té à l’in­té­rieur du mi­nis­tère qui était vouée à l’in­clu­sion. À un mo­ment don­né, ils ont éli­mi­né cette en­ti­té là et ils ont dit : do­ré­na­vant, la pré­oc­cu­pa­tion pour l’in­clu­sion est in­fu­sée dans tous les sec­teurs du mi­nis­tère. Ça fait toute ma vie que je tra­vaille en bu­reau­cra­tie et je sais que la meilleure fa­çon de tuer une po­li­tique, c’est de dire que per­sonne n’est res­pon­sable. » D’où la né­ces­si­té de re­cons­ti­tuer ce foyer de com­pé­tences. « Comme ça, si un en­sei­gnant ou un di­rec­teur d’école ren­contre une dif­fi­cul­té et ne sait pas vers qui se tour­ner, il peut prendre son té­lé­phone et ap­pe­ler un ex­pert. »

Les uni­ver­si­tés ont elles aus­si été in­ter­pe­lées, puisque da­van­tage de re­cherche sur l’in­clu­sion semble né­ces­saire. Se­lon le rap­port, les stages des fu­turs en­sei­gnants de­vraient in­clure les élèves avec des be­soins par­ti­cu­liers.

Par­mi les autres re­com­man­da­tions, l’or­ga­ni­sa­tion d’un sym­po­sium pour les en­sei­gnants a été pro­po­sée, ain­si que la mul­ti­pli­ca­tion d’ac­ti­vi­tés de per­fec­tion­ne­ment pro­fes­sion­nel.

Les pa­rents, quant à eux, « doivent tra­vailler avec les conseils sco­laires et les en­sei- gnants ; s’in­ves­tir, s’in­té­res­ser… », conseille Marc Ar­nal, même si « ça peut de­ve­nir un peu cha­touilleux, par exemple quand on parle de pro­blèmes liés à l’al­coo­lisme foe­tal. C’est très dé­li­cat et dif­fi­cile mais je pense que dans ces cas-là, il faut re­gar­der vers l’ave­nir et dire OK, l’en­fant a un pro­blème, on va tra­vailler sur ce pro­blème. »

« Le rap­port ne pou­vait pas mieux tom­ber en termes de ti­ming »

L’an­cien doyen du Cam­pus Saint-Jean a bon es­poir de voir ap­pli­quer ces re­com­man­da­tions, no­tam­ment celles qui concernent le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial. « Sans doute que cer­taines per­sonnes vont me trai­ter de naïf, mais je pense que le rap­port ne pou­vait pas mieux tom­ber en termes de ti­ming avec le chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment et l’ar­ri­vée d’un nou­veau Pre­mier mi­nistre qui, en pas­sant, parle très bien fran­çais et com­prend la di­ver­si­té. »

M. Ar­nal ad­met tou­te­fois que l’in­clu­sion sco­laire reste une pro­blé­ma­tique jeune que l’on connait en­core as­sez mal. « Il n’y a pas de pays à date – sauf peu­têtre la Fin­lande, mais elle n’a pas la di­ver­si­té qu’on a ici – qui a réus­si com­plè­te­ment cette po­li­tique. Si l’Al­ber­ta, avec toutes les ri­chesses et les res­sources qu’elle a, ne peut pas réus­sir, il y a quelque chose qui ne va pas ! »

... au su­jet de l’in­clu­sion sco­laire.

Pho­to : A. B.

Marc Ar­nal, pré­sident du co­mi­té d’ex­perts.

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